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Sarkozy est allé dans la ZEP de Montereau (Le Monde)

3 septembre 2004 Version imprimable de cet article Version imprimable

Extrait du « Monde » du 03.09.04 : Sarkozy est allé dans la ZEP de Montereau

Comment les idées viennent à Sarkozy

Les intellectuels, il les voit assez peu. Le ministre de l’économie puise davantage son inspiration dans l’expérience du terrain et dans la matière grise de quelques jeunes énarques dévoués.

Ce fut un déjeuner parmi tant d’autres. Le 5 avril, le ministre de l’économie et des finances recevait à Bercy "ceux qu’on appelle les intellectuels", selon les termes de son épouse et conseillère Cécilia Sarkozy. Laquelle avait vu grand : étaient conviés, en effet, les écrivains Denis Tilinac, Jorge Semprun, Philippe Sollers, Marc Lambron, François Sureau et Pascal Bruckner, les philosophes André Comte-Sponville, Alain Finkielkraut et André Glucksmann, la psychanalyste Julia Kristeva, les éditorialistes Alexandre Adler et Alain-Gérard Slama, ou encore l’ancien directeur de la revue Esprit, Paul Thibaud. Le repas fut plutôt bref, mais il dura assez pour que le ministre se prononce tour à tour sur les questions de l’Europe, de l’immigration et de la nécessaire "réhabilitation" du politique : "On était dix-huit à table, comme de gentils élèves autour d’un professeur, témoigne Pascal Bruckner. A la fin, chacun a pu poser sa question, mais Sarkozy a parlé à peu près tout le temps."

Oui, ce fut bien un déjeuner parmi tant d’autres. "On n’a pas passé l’après-midi ensemble, sourit le ministre. J’en ai surtout retenu une atmosphère. C’est un univers, mais je vois aussi des chefs d’entreprise, des sportifs, des artistes... Cet été, je suis allé au concert de Pascal Obispo, qui m’a parlé de sa relation avec le public, ça m’a beaucoup intéressé." Habitués à plus de déférence, certains représentants de la République des lettres quittèrent donc Bercy ulcérés. Dans les yeux de leur hôte, ils n’avaient pu repérer le moindre engouement : ni la tendresse respectueuse que leur a souvent témoignée Jacques Chirac ni l’admiration piégeuse naguère dispensée par un Mitterrand.
De fait, à la figure classique de l’intellectuel-à-la-française, Nicolas Sarkozy ne semble accorder aucun statut d’exception : "Nicolas n’est pas quelqu’un qui se complaît dans l’intellect, assure le préfet Claude Guéant, directeur de cabinet place Beauvau, puis à Bercy. J’ai beaucoup côtoyé Jean-Pierre Chevènement. Il lisait de la philosophie jusqu’à 2 heures du matin, c’était toute sa vie, les idées prenant parfois le pas sur l’action. Nicolas, lui, est d’abord un homme d’action. Quand il bavarde avec Lance Armstrong ou avec un jeune de banlieue, il a vraiment le sentiment d’en tirer quelque chose. Dès qu’il monte en voiture, la radio se met en marche. Il aime les choses simples, les variétés, la télévision. En cela, il exprime une certaine modernité. Les Français ne passent pas leur temps à lire de la philosophie..."

Parler avec simplicité, agir au cœur de la modernité, voici les formules-clés. "Parler clair, c’est finalement parler moderne", affirme Nicolas Sarkozy dans Libre (Robert Laffont/XO, 2001), texte-manifeste dont chaque page montre à quel point, chez cet avocat, "la bataille de la conviction" est avant tout une offensive langagière : "Quand le manuscrit est arrivé, l’éditeur était fou. Ce n’était pas chapitré ! Nicolas avait tout écrit d’un seul jet", se souvient Franck Louvrier, 36 ans, responsable de la communication au ministère et ancien chef de cabinet à la mairie de Neuilly. Le discours est premier, ici, et la saga politique se confond avec l’aventure d’un verbe obstiné. En atteste à sa manière Jean-Michel Gaillard, coauteur avec M. Sarkozy du film Leclerc, neige d’Indochine (JEM prod., 2003) : "Il venait chez moi une fois par semaine, et il improvisait les dialogues entre le général Leclerc et Hô Chi Minh. On branchait le magnéto, et les scènes sortaient !", raconte l’historien.

Chez l’étoile montante de la droite française, ce n’est pas d’hier que la bravade se déploie dans l’énergie d’une parole proférée. En 1975, ne défiait-il pas déjà son grand aîné, un certain Chirac, à la tribune d’un meeting gaulliste, en dépassant d’un bon quart d’heure les cinq minutes de parole que le premier ministre lui avait concédées ? Il avait à peine 20 ans. Depuis lors, sa course à l’Elysée n’a jamais cessé. D’où la préparation méticuleuse de chaque apparition télévisée. D’où, surtout, le soin apporté à ses interventions politiques, rédigées à la main, des heures durant : "C’est vrai, j’écris comme je parle. Mais à quoi tout ceci se résume-t-il, au bout du compte, sinon à la capacité de faire vivre une histoire, de faire partager une émotion ?", s’interroge le ministre, par ailleurs grand lecteur de Céline.

Ils se trompent, cependant, ceux qui croient que la machine Sarkozy ne carbure qu’à l’activisme médiatique. Si l’homme a pu surprendre jusqu’à ses pires ennemis, et ce d’abord sur le front des idées, c’est aussi qu’il sait s’entourer. "C’est une éponge, Nicolas", aime à répéter Cécilia, citant le premier cercle des proches : Martin Bouygues, l’essayiste Alain Minc, Pierre Mariani, son ancien directeur de cabinet, aujourd’hui à la BNP, qui lui a présenté l’économiste Nicolas Baverez. Pour autant, le ministre s’inspire de tous, sans appartenir à aucun, prévient son ami Jacques Attali, ancien conseiller de François Mitterrand : "Personne ne peut se targuer d’avoir une influence sur lui. N’ayant aucun rapport à la théorie, il n’a jamais eu de gourou. A la limite, il considère ses interlocuteurs comme des lieux pour tester ses idées. Il aime les propositions concrètes, et il est prêt à les recevoir, mais dans un cadre extrêmement opérationnel."
Ce cadre opérationnel, il revient aux membres du cabinet de le faire vivre, jour après jour. Souvent trentenaires et énarques, ce sont pour la plupart des techniciens dévoués : "Ici, on bosse jusqu’à des heures invraisemblables", relève Marie-Hélène Debart, qui écrit nombre des discours "institutionnels" du ministre, usant à son tour de la métaphore spongieuse : "Sarkozy absorbe les choses à toute vitesse. Si vous lui donnez un dossier technique, il va vous le rendre dans l’heure, après avoir ingurgité le truc." Parmi ses fidèles collaborateurs, certains présentent toutefois un profil plus idéologique : ainsi d’Armand Laferrère, 36 ans, qui n’a pas suivi son ministre de Beauvau à Bercy, mais qui demeure l’un des chouchous de la galaxie Sarkozy. Ce conseiller référendaire à la Cour des comptes, qui vient de rejoindre le privé (Framatome), est également membre du comité de rédaction de Commentaire, revue dans laquelle il signe des articles à l’ironie glacée, en défense d’un libéralisme atlantiste et botté. Publié au printemps, le dernier en date s’intitule "Plaidoyer pour George Bush".

Plus discrète dans ses engagements, Emmanuelle Mignon, 36 ans, n’en affiche pas moins de solides convictions : "J’ai toujours été conservatrice, j’aime l’ordre. Je crois à l’initiative individuelle, à l’effort personnel et, en matière économique, à la main invisible du marché. Par exemple, je suis pour une privatisation totale de l’éducation nationale", confie cette juriste venue du Conseil d’Etat. "Place Beauvau, je me suis un peu donné les sujets de société que j’avais envie de traiter", dit-elle, évoquant les "nuits blanches" passées sur le voile islamique, la double peine ou les droits des homosexuels. Depuis son arrivée à Bercy, elle s’occupe des problèmes de consommation, tout en relisant le manuscrit du livre que Sarkozy s’apprête à publier sur les questions religieuses.

David Martinon, enfin, est le conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy. Très tôt engagé dans la famille libérale, ce jeune homme de 34 ans décrit son parcours comme une lente rupture avec l’utopie madeliniste : "Pendant des années, j’ai biberonné du Madelin. A droite, c’était le seul qui moulinait vraiment. Il faisait de très bons papiers, sur Tocqueville ou Hayek... Mais j’ai compris qu’il n’aurait jamais le pouvoir, et Sarkozy m’a guéri de mon libéralisme théocratique !", s’enflamme-t-il.

Tous ont dû apprendre une forme de souplesse, et accepter les décisions d’un chef imprévisible, excellant dans l’art du contre-pied et fidèle à la "lucidité impénitente" d’un Georges Mandel dont Nicolas Sarkozy a signé une biographie : Mandel le laïcard militant, qui vota pour le rétablissement des liens diplomatiques avec le Vatican, au début des années 1920 ; Mandel l’homme de droite, qui n’en fut pas moins partisan d’un soutien aux républicains espagnols (Georges Mandel, le moine de la politique, Grasset, 1994). Nul hasard, dès lors, à ce que Sarkozy lui-même se plaise à déjouer tous les pronostics. Cas d’espèce : l’affaire Rose Bonbon. En 2002, quand paraît ce roman qualifié par certains de pédophile, celui qui est encore ministre de l’intérieur réunit les éditeurs place Beauvau : "Ses conseillers le poussaient à interdire le roman, et nous sommes sortis de là persuadés qu’il allait les écouter", raconte Teresa Cremisi, directrice éditoriale chez Gallimard. Or il n’en fut rien : "Je m’attendais à quelque chose de fermé, j’ai été heureusement surpris, ajoute Antoine Gallimard. Il avait lu le livre, on a pris le temps d’en discuter ; il a mesuré les enjeux d’une interdiction et compris que c’était un mauvais combat."
Adapter ses convictions à une réalité mouvante, telle est la recette déclarée du pragmatisme sarkozien. Voilà pourquoi une attention toute particulière se trouve accordée aux relations avec les parlementaires, dont la charge revient à l’un des plus anciens collaborateurs du ministre, Frédéric Lefebvre. Ce fils de médecin, qui évoque volontiers ses propres larmes d’enfant lors de la mort de Pompidou, mais qui préfère Le Nouvel Observateur au Figaro, est toujours à l’affût pour recueillir les idées des députés : "Comme ça, Nicolas a une sorte d’aspirateur. Même quand il n’est pas là, ça lui remonte de partout. Pendant les questions d’actualité, à l’Assemblée, il reçoit des tonnes de messages. Il me les donne à la sortie, et je me retrouve avec une trentaine de petits mots qu’on va traiter dans les trois jours", explique Frédéric Lefebvre.

C’est peu ou prou de cette manière, par exemple, que le dossier de la double peine a pu enfin émerger, grâce à la ténacité du député Etienne Pinte (UMP, Yvelines). Issu d’une famille chrétienne et résistante, ce gaulliste "social" a fait l’interface entre les associations et Beauvau. Et s’il a encore en tête "l’hostilité brutale" d’une bonne partie du cabinet ministériel, Etienne Pinte n’en est pas moins persuadé d’avoir ainsi découvert "la face spirituelle, ou morale, de Sarkozy". En élargissant les catégories d’étrangers protégés contre l’expulsion ou l’interdiction du territoire, le ministre de l’intérieur ne posait pas seulement un acte d’humanité, bien sûr : "Cela relève aussi d’une forme de tactique, souligne Brice Hortefeux, 46 ans, conseiller intime et "plus vieil ami" de Nicolas Sarkozy. Au moment où il prend une panoplie de mesures difficiles en matière d’immigration, il en prend une autre, qui fait écran." Il n’empêche : dans cette affaire, comme dans d’autres, celui qui a choisi d’affronter Jacques Chirac aura prouvé non seulement sa capacité de réaction et d’écoute, mais aussi sa volonté d’investir physiquement le terrain, afin d’être politiquement là où on ne l’attend pas : "Son entrée sur la politique internationale, c’est la visite du camp de Sangatte, c’est-à-dire un problème très concret", remarque David Martinon. De même, c’est en arpentant la ZEP de Montereau aux côtés du député Yves Jégo (UMP, Seine-et-Marne) que le ministre se serait convaincu des bienfaits de la "discrimination positive". C’est à la centrale de Chinon, enfin, et plus exactement dans le hall immense où se pressait une foule d’agents en colère, que se serait vraiment élaborée la réforme d’EDF.

A force de privilégier "l’obsession de faire" sur la théorie, et la recherche de solutions pratiques sur les débats abstraits ; à force, aussi, de railler l’arrogance ampoulée des "technocrates" et de clamer son admiration pour le franc-parler d’un Clinton ou d’un Blair, Nicolas Sarkozy a fini par s’attirer une réputation de libéral à l’anglo-saxonne. Bien plus, par l’assumer : lors de son voyage aux Etats-Unis, en avril, le ministre n’a pas manqué une occasion de rappeler qu’en France certains le surnomment "Sarkozy l’Américain", faisant ainsi allusion à un article du politologue Dominique Moïsi.

Surnom ô combien périlleux, quand on sait qu’au pays de l’antiaméricanisme, "de Talleyrand à Rocard, l’étiquette US a toujours flingué un homme politique", comme le souligne Philippe Roger, auteur de L’Ennemi américain (Seuil, 2002).
Le principal intéressé, pourtant, semble n’en avoir cure. Et quand on lui demande s’il est conscient du risque, il coupe court : "Je m’en fous. Je fréquente une classe politique qui est tétanisée par le risque. Moi, je pense qu’en France l’antiaméricanisme ne concerne qu’une petite partie de l’élite. Vous connaissez beaucoup de jeunes qui n’ont pas envie d’aller aux USA ?" Avec, au passage, ce coup de griffe à l’intention de Jacques Chirac : "De toute façon, même si une partie de ma famille vit là-bas, je n’y ai pas de souvenir d’enfance, je n’ai jamais fait de "summer camp" aux Etats-Unis, pas plus que je n’ai fréquenté les universités américaines. Bref, américain, je le suis beaucoup moins qu’un autre, si vous voyez ce que je veux dire..."

Jean Birnbaum

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