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Les difficultés de l’interdisciplinarité (avec les élèves les plus démunis), par Elisabeth Bautier (Escol, Paris 8), entretien avec l’Université syndicaliste (19.12.15) + une vidéo

22 décembre 2015 Version imprimable de cet article Version imprimable

L’US N° 757 •
19/12/2015
« L’illusion seule est aisée. La vérité est toujours difficile »
RABINDRANAT TAGORE

ENTRETIEN
LES DIFFICULTÉS DE L’INTERDISCIPLINARITÉ
Le ministère envisage l’interdisciplinarité comme un élément central de la réforme du collège pour assurer la réussite de tous les élèves. Elle permettrait aux élèves de « mieux s’approprier des savoirs abstraits, de comprendre le sens de leurs apprentissages en les croisant... ». Nous avons travaillé cette question lors du stage « second degré » organisé par le SNES-FSU en novembre, avec Élisabeth Bautier, professeure en sciences de l’Éducation à Paris 8 et membre du laboratoire Circeft-Escol (Éducation, scolarisation). Elle étudie les inégalités sociales de réussite scolaire et la manière dont elles se construisent. Sa réflexion nuancée au sujet de l’interdisciplinarité est précieuse.

L’US : Comment expliquez-vous cette insistance actuelle à faire de l’interdisciplinarité une question centrale ?
Il est sans doute nécessaire qu’aujourd’hui tous les élèves soient confrontés, à un moment donné de leur scolarité, et le collège peut être le bon moment, à la notion de points de vue différents sur un même objet ; c’est le fondement de l’interdisciplinarité et c’est aussi ce qui fait difficulté pour une grande partie des élèves. L’interdisciplinarité telle qu’elle est pratiquée au lycée dans le cadre des travaux personnels encadrés (TPE) a mis en évidence l’intérêt de cette source de mobilisation de réflexion, de recherche et de mise en forme par l’écrit que les meilleurs élèves mettent à profit. En revanche, pour les élèves qui rencontrent des obstacles importants dans leurs apprentissages, le risque est grand que l’interdisciplinarité se réduise à une juxtaposition d’éléments qu’il est alors difficile de transformer en connaissances. Le travail prévu est si difficile qu’il peut laisser les élèves dans l’incompréhension de ce qui pourrait être une forme nouvelle de penser les savoirs à partir de ces points de vue
disciplinaires différents sur le même objet et non des amalgames opportunistes.

L’US : L’approche « pratique » de l’interdisciplinarité, pour « donner du sens aux savoirs » vous semble-t-elle intéressante et profitable à tous les élèves ?
Les savoirs ont un sens en eux-mêmes : permettre de penser les choses, de comprendre le monde, de se développer, de s’émanciper. Il est important qu’ils « fassent sens » ainsi pour TOUS les élèves et pas seulement pour ceux qui les comprennent de cette façon grâce à leur mode de socialisation non scolaire.
Cette formule « faire sens » est souvent utilisée pour signifier qu’il faut que les élèves comprennent « à quoi ça sert », que c’est cela qui les motive. Or, les élèves comprennent cette expression « ça sert » en terme d’utilité contemporaine, d’utilité dans leur métier futur, d’utilité dans la vie quotidienne, d’utilité sociale...
Or, tous les savoirs sont loin d’avoir une utilité immédiate. Il y a donc un détournement de la construction du sens des savoirs qui n’aide pas les élèves, mais au contraire renforce les obstacles et les inégalités. Si les élèves pensent que les savoirs doivent seulement leur « servir », cela ne va pas les aider à penser, au contraire, les obstacles sont plus importants et les inégalités s’accroissent.

L’US : Ne faut-il pas cependant confronter des savoirs à des situations concrètes pour leur donner du sens ?
Je ne dis pas qu’il faut supprimer les références aux objets de connaissances et d’expériences des élèves, mais il est important que les enseignants aident les élèves à « en partir » en quelque sorte, c’est-à-dire les habituent à travailler sur ces « objets » quotidiens pour mieux s’en éloigner et les questionner, les distinguer des savoirs.

L’US : Que pensez-vous des EPI ? Les EPI peuvent être intéressants, mais peu-
vent produire aussi des effets négatifs. Comme c’est une démarche intellectuelle extrêmement difficile, comme des élèves ne savent pas comment faire et que les enseignants risquent de ne pas être formés, les EPI peuvent représenter soit un obstacle pour certains élèves, soit pour les éviter être réduits à des choses peu complexes permettant des échanges et la participation de tous, mais en renforçant alors les ambiguïtés sur les objectifs à atteindre. Le travail interdisciplinaire est le travail le plus difficile, le plus exigeant qui soit, pour les enseignants comme pour les élèves. Si les enseignants sont insuffisamment formés, les élèves les plus démunis peuvent en pâtir.

Extrait de snes.edu du 19.12.15 : Les difficultés de l’interdisciplinarité

 

Voir la vidéo "Les limites de l’interdisciplinarité" (3:31)

 

Voir aussi

EPI : l’interdisciplinarité et la réforme du collège
Paul DEVIN
in Lettre d’information aux adhérents SNPI-FSU, 5 p.

Extrait de snpi-fsu.org du : L’interdisciplinarité et la réforme du collège

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