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L’École fragmentée, Julien Netter, PUF, 2019. Entretien du Café pédagogique avec l’auteur

17 avril Version imprimable de cet article Version imprimable

L’École fragmentée
Julien Netter

PUF
Collection :
Education et société
Date de parution :
03/04/2019

Résumé

Enzo, 8 ans, passe chaque jour près de dix heures à l’école, rythmées par une série d’activités d’une durée d’un quart d’heure à une heure. Du lundi matin au vendredi soir, il est encadré par huit personnes différentes en moyenne, près de vingt-cinq avec les récréations. Pendant la semaine, il est avec son enseignante à peine plus de la moitié de son temps d’école, et un quart avec des animateurs municipaux, le reste du temps étant partagé entre divers intervenants.

Ce constat, s’il peut sembler commun aux habitués des écoles primaires, a de quoi surprendre. Il montre que le modèle de la division du travail, généralement associé au collège, est en réalité devenu une norme pour de nombreux élèves dès l’entrée à l’école, a fortiori depuis la réforme des rythmes scolaires de 2013. L’objet de cet ouvrage est d’interroger ce fonctionnement, de tenter d’en comprendre les raisons, d’en peser les conséquences, notamment en termes d’inégalités scolaires, et de se demander ce que l’adoption d’un tel modèle révèle de l’école et de son rôle dans la société.

Caractéristiques
Sommaire

Introduction – Division du travail et inégalités

Chapitre 1 – L’école fragmentée, une réalité quotidienne
Saisir le « flux d’école »
Le terrain d’enquête
Circonscrire et caractériser les acteurs en présence
Dégager des groupes d’acteurs

Chapitre 2 – Coordination des acteurs et apprentissages
Une forte hiérarchisation des groupes, assise sur le statut et les pratiques
La difficulté d’un travail commun entre animateurs et enseignants
Les relations entre les intervenants et les autres acteurs
Construire une autre façon d’envisager la division du travail scolaire

Chapitre 3 – La solidarité scolaire
Une séance de théâtre exemplaire
Saisir les attitudes volatiles des enfants
Le jeu sérieux, métissage d’attitudes original
L’opposition partagée des animateurs à la compétition scolaire
La mise en activité ludique au fondement de l’animation
« Vivre ensemble », horizon et quotidien de l’animation
La division du travail éclairée par les pratiques
Le jeu et l’humour, produits de l’ouverture de l’école

Chapitre 4 – Les enfants inégaux face à la division du travail
Les attitudes des enfants en classe
Des enfants en mode étude et en mode ludique
Des inégalités face à l’activité théâtrale
Une séance de théâtre en classe
Une activité en tension entre mode étude et jeu

Conclusion – L’école fragmentée, école de demain ?
Une forme scolaire changée ?
Une nouvelle division du travail scolaire pour un nouveau type d’individu

Bibliographie

Julien Netter est maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université Paris Est Créteil, membre du laboratoire Circeft Escol. Il est également l’auteur de Culture et inégalités à l’école. Esquisse d’un curriculum invisible (PUR, 2018).

Extrait de puf.com

 

Julien Netter : L’école fragmentée

"La société sape ses bases". C’est une des conclusions de "L’école fragmentée" (PUF) , le nouveau livre de Julien Netter. Attention ! Ce livre est important. Par une enquête à la fois statistique et ethnographique des écoles parisiennes, J. Netter révèle le fonctionnement inquiétant de l’enseignement du premier degré. Réfléchissez y : les enfants ne passent que la moitié de leur temps avec leur professeur. L’autre moitié, ils sont confiés à des animateurs ou des intervenants nombreux et aux compétences bien différentes (131 adultes repérés pour 380 enfants !). J. Netter montre qu’il n’y a pas de cohérence entre ces interventions. Seule une partie des enfants savent en faire la synthèse et en tirer profit pour les apprentissages. Les autres non. L’école fragmentée abandonne t-elle une partie des enfants ? Est-elle en train de saper le lien social et la confiance dans l’école ? Julien Netter répond.

L’ouvrage présente des chiffres tout à fait nouveaux qui montrent une école désarticulée entre tous ses intervenants. Au final un enfant ne passe que la moitié de son temps à l’école avec son professeur ?

Je donne des chiffres construits à partir de mes observations dans des écoles parisiennes pendant un an et demi et des statistiques de la ville de Paris et du ministère. J’arrive à un temps global des enfants que je découpe selon les intervenants. En moyenne un écolier passe la moitié de son temps seulement avec son professeur. Le reste du temps est partagé avec de nombreux acteurs. Il y a les animateurs du périscolaire, les intervenants sur temps scolaire et ceux du périscolaire, les professeurs de la Ville de Paris. Une partie de ces intervenants est propre à Paris qui a des acteurs spécifiques et qui applique toujours les rythmes sur 5 jours.

Vous montrez que ces différents acteurs qui devraient travailler ensemble sont en fait en opposition.

Il y a un partage du territoire entre des adultes qui ne s’accordent pas sur les finalités de l’école mais qui encadrent tous les enfants. Il peut y avoir des projets concurrents sans que les adultes soient en mauvais termes. Ils privilégient une nette séparation dans le temps et si possible dans l’espace.

Mais il y a des conflits de valeurs entre ces adultes..

Oui mais c’est normal qu’il y ait ces conflits entre adultes comme entre parents et enseignants. Il est logique que les personnes qui s’occupent d’un enfant n’aient pas les mêmes valeurs. Ca peut poser des problèmes à des enfants qui vont se sentir tiraillés entre plusieurs discours et ne vont pas arriver à les hiérarchiser. Ces enfants sont amenés du coup à cloisonner les temps qu’ils passent avec différents intervenants plutôt qu’à les faire dialoguer.

C’est la façon d’apprendre qui est remise en question ?

Avec ce mode de fonctionnement, ce qui apparait c’est l’importance de faire dialoguer toutes les expériences des enfants pour qu’ils tirent un bénéfice scolaire du périscolaire. Il faut que les enfants traduisent ces activités en termes scolaires.

Cette question de la traduction et de la synthèse qui peut être faite de ces expériences est maintenant omniprésente à l’école alors qu’elle ne figure dans aucun programme.

C’était déjà vrai avec l’expérience de vie des enfants. Certains scolarisent tout le monde en permanence et le font en famille. Mais ce n’est pas le cas de tous les enfants. Et l’école accompagne très peu ceux qui ne sont pas habitués à cela.

Vous dites que l’école externalise cette synthèse. Finalement elle dépend de la culture familiale ?

Elle dépend de la socialisation des enfants en dehors de l’école. Certains enseignants ont conscience de ce problème et essaient de faire cette synthèse. Mais ce n’est pas le cas général.

C’est une source d’inégalité sociale pour la réussite des enfants ?

S Kakpo, P Rayou ont montré qu’il y a une vraie différence sociale car toutes les familles ne considèrent pas l’expérience scolaire de la même façon. Il y a des familles où le monde est très scolarisé. Les enfants le disent. Par exemple ils racontent quand on les emmène au musée qu’ils font pareil en famille. Ou quand les enfants sont mis devant une improvisation théâtrale, on observe que certains retrouvent des choses faites en famille alors que d’autres ne comprennent pas le sens de cette activité.

Dans certaines familles, le jeu es proche de l’apprentissage, c’est ce que j’appelle dans le livre le jeu sérieux. Cette approche de l’apprentissage permet de faire le lien entre le scolaire et le périscolaire. Les élèves disent qu’ils s’amusent et qu’ils travaillent en même temps. Dans d’autres familles on joue pour s’amuser. Cela n’a pas le même effet scolaire.

La fragmentation de l’école se fait aux dépens des familles défavorisées ?

Ma recherche est qualitative, pas quantitative. Donc je ne peux pas l’affirmer. Cette fragmentation met surtout en lumière cet effet. Pour certains enfants toutes les activités aboutissent à une synthèse . Tout est apprendre. Pour d’autres, non. La fragmentation rend visible le problème. L’école ne peut plus ignorer ce "curriculum invisible".

Mais comment tient-elle cette école fragmentée ?

Elle tient grace aux compromis entre les acteurs. Chacun accepte de ne pas regarder ce que fait l’autre. Tout le monde s’accorde sur quelques principes comme le fait que les adultes ont toujours raison sur les enfants. Un autre lien c’est le cours dialogué qui est répandu chez tous les acteurs. Il y a une unité de façade trompeuse.

On ne s’occupe pas assez des inégalités entre d’apprentissage qui caractérisent l’école française et qui sont dramatiques pour la société française. Avec notre école inégalitaire nous créons une société du repli sur soi. Nous sapons les bases de la société.

Durkheim donnait à l’école le rôle de ciment social face à une société en évolution. C’est une idée reprise régulièrement par le ministère de façon formelle comme si un peu plus d’EPS ou de morale suffisait à créer une unité. Et bien non. On fait l’unité en persuadant les enfants qu’ils ont accès à une forme de justice par l’école. Avec le curriculum invisible, les exigences non dites, on crée au contraire une injustice face à l’école.

Finalement le retour à la semaine de 4 jours, qui a réduit le périscolaire, c’est une bonne chose ?

On n’est pas revenu aux 4 jours pour ces raisons mais pour des questions d’adulte. Mais on peut dire que la réforme des rythmes avait insuffisamment anticipé cette question. Elle a été pensée plus en terme d’organisation que d’apprentissage. En négligeant la question des apprentissages et en sous estimant les problèmes posés entre adultes elle a créé sa perte. Il est probable que la semaine de 5 jours serait plus favorable pour que les enfants apprennent. Mais avec la réforme des rythmes on a mélangé deux choses : l’école sur 5 jours et le lien entre scolaire et périscolaire. Cette seconde partie a fait exploser la réforme et avec elle l’étalement du temps scolaire.

Comment sortir de la fragmentation ?

Elle est inéluctable car les acteurs ont des finalités différentes. La vraie question c’est comment permettre à tous les enfants d’en bénéficier. Les enseignants ont un rôle à jouer à condition d’en être conscient et d’avoir les moyens de jouer ce rôle. Pour cela il faut davantage de formation continue.

La question des inégalités se résoudra pas toute seule. Si on n’y met pas les moyens on ne pourra pas lutter. Il faut accroître la professionnalisation du métier enseignant.

Propos recueillis par François Jarraud

Extrait de cafepedagogique.net du 12.04.19.

 

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