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Dominique Pasquier : Les familles populaires, le numérique et l’Ecole (entretien avec le Café)

7 avril Version imprimable de cet article Version imprimable

[Continuité pédagogique]

Dominique Pasquier : Les familles populaires, le numérique et l’Ecole
"La situation actuelle d’école à distance ne changera peut-être pas les pratiques des familles ni même le regard positif qu’elles ont sur l’utilisation précoce des outils numériques, en revanche cela risque d’exacerber le sentiment que l’école n’est pas pour eux". Sociologue, Dominique Pasquier travaille sur la sociologie de la culture et du numérique. En 2018, elle a publié les résultats d’une enquête sur l’usage d’Internet dans des familles populaires de la France rurale. Aujourd’hui avec le confinement et la classe à la maison, ses travaux permettent d’éclairer les enjeux de cette forme de « scolarisation » dans les rapports familles et école.

L’usage d’Internet est différencié selon le milieu social, pourquoi ?

Il existe des différences essentielles dans l’usage d’Internet en fonction des milieux sociaux et elles sont objectivement constatables. D’une part, les outils utilisés. Plus on descend dans le niveau de diplôme, plus on utilise des tablettes et des smartphones. Les familles populaires possèdent plus rarement un ordinateur et encore moins une imprimante, ce qui a un effet direct sur la scolarité aujourd’hui. Dans ces milieux, on a commencé à utiliser Internet via des smartphones. Les tablettes sont arrivées plus tard. L’ordinateur, lui, reste un outil avec lequel elles ne sont pas à l’aise du fait de l’utilisation du clavier, c’est bien souvent lorsqu’il y a un lycéen dans la famille que l’ordinateur est introduit.

Il y a aussi une différence de rapport à l’écrit. Internet a été conçu par des diplômés pour des diplômés, pour des personnes qui utilisent l’écrit dans leur vie quotidienne et professionnelle. Dans les milieux modestes, il n’y a absolument pas d’utilisation d’écrit au travail et le rapport à l’écrit est compliqué. Tout cela induit des différences considérables sur le type d’écrit que l’on accepte de pratiquer. Par exemple, le mail est très peu utilisé sauf pour les achats en ligne et dans les échanges avec l’administration. Il y a très peu d’échanges par mail dans les relations interpersonnelles. Le mail demande une certaine maitrise de l’orthographe, une aisance que les individus peu ou pas du tout diplômés ne possèdent pas. Autant ils se sentent à l’aise avec Facebook, les textos, qui s’écrivent phonétiquement bien souvent, autant le mail n’est pas entré dans leur quotidien… Les échanges écrits ne sont donc pas inscrits dans leur pratique usuelle.

Dans les familles modestes, que j’ai étudiées, c’est bien souvent l’image qui prend le pas dans les échanges. Dans les familles plus précaires, avec une forte proportion d’origine immigrée, le problème de la langue se pose en plus.

Ainsi ce rapport à l’écrit est central et on le voit lorsque l’on compare les comptes Facebook. Dans les comptes Facebook de professions intellectuelles, c’est de l’écrit. Il n’y a pratiquement que cela. Dans les comptes de familles modestes, c’est de l’image et du son, très peu d’échanges rédigés.

Cet usage selon le milieu mettra donc les enfants de milieux modestes et populaires en difficulté pendant l’école à la maison ?

Lors de mon étude, j’ai pu constater qu’Internet était très utilisé pour l’accompagnement aux devoirs, et ce hors période de confinement. Les parents n’étaient plus dans la situation assez pénible de répondre à leurs enfants qu’ils ne savaient pas, qu’ils ne comprenaient pas et qu’il fallait qu’ils demandent à la maîtresse. Ils utilisaient le net pour aider au travail scolaire. L’idée que la toile est une source de savoirs est très implantée dans ces milieux. C’est d’ailleurs là que j’ai trouvé qu’il y avait le plus de bouleversements. L’utilisation du numérique n’a pas beaucoup bougé la sociabilité ni les portefeuilles culturels mais elle a beaucoup influé sur le rapport au savoir.

l’accès à des savoirs en ligne est l’occasion pour ces familles de se dire on se débrouille seules. Il y a énormément d’apprentissages autodidactes qui apparaissent, en dehors des apprentissages scolaires. Je mène actuellement une recherche sur l’appropriation de savoirs via les vidéos sur le net, notamment les tutos. C’est assez impressionnant de voir comme des jeunes, souvent fâchés avec l’école, les utilisent massivement pour se remettre dans le circuit des connaissances. Une forme de revanche pour ces décrocheurs scolaires qui prouvent qu’ils sont capables d’apprendre, mais autrement.

Et si cela fonctionne c’est parce que c’est de l’image. On peut communiquer, comprendre par l’image et l’écrit qui handicape est mis sur le banc de touche.

Internet est donc une source de savoirs, en effet. Mais le contexte actuel avec une maîtresse qui donne des devoirs par mail, ou via l’ENT, qui demandera un retour de ces devoirs sans imprimante compliquera beaucoup les choses. Et puis, l’enseignant c’est toujours une personne extérieure, un expert. Les devoirs ne sont pas des images, qui sont d’un accès facile, mais ce sont des textes à lire, avec des formulations écrites qui ne sont pas toujours abordables par tous. Lorsque l’on voit les problèmes que rencontrent certains avec la dématérialisation administrative, on imagine mal que cela ne se reproduise pas dans les échanges scolaires.

N’y a-t-il pas une forme de violence pour les parents qui vont se rendre compte de façon plus flagrante en ces temps de confinement de leur difficulté à accompagner la scolarité de leur enfant ?

La situation scolaire de ces familles, qui ont souvent un mauvais souvenir de leur scolarité, mettra en lumière leurs difficultés en effet.

Bien souvent dans ces milieux, l’hyper aisance des tablettes et smartphones des très jeunes enfants est perçu par les parents comme un signe potentiel de réussite scolaire puis professionnelle. En gros, l’idée majoritairement répandue est que si l’on sait se servir d’Internet, on est sauvé. Alors que c’est faux bien entendu.

L’enquête de Sylvie Octobre et d’autres chercheurs « L’enfance des loisirs » montre bien que les usages en ligne des enfants de milieux populaires sont plus souvent que ceux des milieux diplômés des usages récréatifs, de l’ordre du divertissement. Ce sont des outils que ces familles pensent s’approprier comme porteurs de modernité mais en fait, ils sont surtout appropriés sur un mode ludique.

La situation actuelle d’école à distance ne changera peut-être pas les pratiques des familles ni même le regard positif qu’elles ont sur l’utilisation précoce des outils numériques, en revanche cela risque d’exacerber le sentiment que l’école n’est pas pour eux.
Propos recueillis par Lilia Ben Hamouda

Dominique Pasquier, « L’Internet des familles modestes, enquête dans la France Rurale ». Presses des Mines, 2018.

 

Extrait de cafepedagogique.net du 06.04.20

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