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L’apprentissage permet-il vraiment de lutter contre le chômage des jeunes ? (tribune dans ToutEduc)

6 septembre Version imprimable de cet article Version imprimable

L’apprentissage permet-il vraiment de lutter contre le chômage des jeunes ? (tribune)
Laure Minassian, sociologue, Nasr Lakhsassi, PLP, Christian Sauce, PLP à la retraite, nous adressent cette tribune que nous publions bien volontiers. Selon la formule consacrée, leurs opinions n’engagent que leurs auteurs

L’opinion largement répandue selon laquelle l’apprentissage est un moyen efficace pour lutter contre le chômage des jeunes a permis à Muriel Pénicaud, ex ministre du travail, d’appuyer la loi Choisir son avenir professionnel sur un discours bien ancré selon lequel "l’apprentissage constitue une voie de réussite et une promesse solide d’insertion professionnelle".

A l’appui d’éléments chiffrés, de nombreuses sources médiatiques reproduisent très souvent cette analyse. Ainsi on a pu lire dans le Figaro qu’en moyenne en France, "7 apprentis diplômés sur 10 trouvent un emploi dans les 7 mois suivant la fin de leur formation en apprentissage". Le système d’information Depp-Dares InserJeunes, précise de son côté que 6 mois après leur sortie en 2019 du système éducatif, 62 % des apprentis de niveau CAP à BTS sont en emploi salarié (ici), et que les apprentis sont souvent mieux insérés 12 mois après, malgré la crise (ici).

Ruptures de contrat et abandons

Cependant, aucune de ces données ne prend en compte les ruptures de contrats et les abandons en cours de formation. Une note de 2017 de la Dares (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère du Travail) indiquait que le taux de rupture de contrats avant terme s’élevait en moyenne à 29,4 %. Pour les 26 ans et plus, tous métiers confondus, il était de 24 %. En février 2021, le service du gouvernement "Inserjeunes" fait état des mêmes constatations : la part des contrats interrompus avant terme est de 30,10 % pour les CAP et de 26, 9 % pour les Bacs Professionnels. Dans le détail des formations, le pourcentage grimpe à 71 % en Bac Pro Esthétique, 57 % en CAP hôtellerie-restauration, 52 % en CAP Vente des produits alimentaires, 37 % en carrosserie.

En outre, le taux d’abandon définitif de la formation professionnelle par apprentissage après une ou des expériences malheureuses s’élève à 22,3 %, tous âges confondus. Et pour les mineurs, il s’élève à 29 %. Là encore, des disparités entre les sections de formation montrent que selon le secteur économique, les jeunes peinent à se maintenir dans un contrat d’apprentissage. Ainsi, dans l’hôtellerie-restauration, le taux de rupture s’élève à 40 %. Cela signifie que près d’un apprenti sur deux abandonne définitivement sa "formation" dans ce secteur de l’économie qui emploie près de 40 000 apprentis (soit environ 8000 apprentis/an dans cette seule section).

Face à ces données l’idée "d’une promesse solide d’insertion professionnelle" s’efface. Dans ce contexte, il devient donc nécessaire de prendre en compte l’ensemble des apprentis (en réussite et en rupture) afin de savoir si leur insertion est réellement meilleure. En effet, si 70 % des apprentis obtiennent un emploi dans les sept mois suivant l’obtention du diplôme, cette donnée ne prend pas en compte que dans les faits près d’un apprenti sur quatre n’arrive jamais au diplôme, et parmi ceux qui y parviennent, un sur cinq en moyenne ne l’obtient pas (RERS, 2020) et qu’enfin, ce sont les niveaux post bac qui permettent d’afficher des résultats aussi flatteurs (80 % après un master mais 59 % après un CAP, selon la DEPP, la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’Éducation nationale)

Pour résumer, on peut raisonnablement affirmer que seul un jeune sur deux entrés en apprentissage connaît un cursus complet de formation et parvient à décrocher son diplôme et un emploi dans les sept mois suivants.

Le Medef et l’exécutif n’ignorent pas la réalité de ces données. On peut donc dire que depuis quelques années, l’apprentissage se trouve instrumentalisé et utilisé comme un réservoir de main d’œuvre à bas coût et non pas comme un système de formation initiale qui n’enferme pas les jeunes dans une employabilité et une rentabilité immédiates.

Lutte contre le chômage des jeunes

Il est temps d’en venir au cœur de notre analyse : l’apprentissage est-il un rempart contre le chômage des jeunes ? Pour répondre à cette question, appuyons-nous sur les données du service gouvernemental "Inserjeunes" et sur les tableaux de la DEEP.

Les données de base se trouvent dans ce tableau n°1 où seuls les niveaux CAP, Bac pro et BTS sont pris en compte :

ici (PNG, 56 Ko)

A partir de là, on en déduit le taux de chômage des apprentis 6 mois après leur sortie du système de formation (à droite du tableau n° 2) :

ici (PNG, 39 Ko)

Ces taux de chômage six mois après la sortie de formation confirment les résultats de plusieurs études qui montrent que ce n’est pas l’apprentissage qui crée des emplois. C’est même très exactement l’inverse. C’est l’activité qui génère l’embauche des apprentis. Ainsi et malgré l’énorme investissement financier pour développer l’apprentissage, surtout après la mise en application de la loi du 5 septembre 2018, le nombre d’apprentis augmente mais le taux de chômage des jeunes (15-24 ans) ne faiblit pas : 20,1 % en 2019 ; 21,1% en 2020 ; et 19,9 % en 2021, le dernier chiffre prenant en compte les deux premiers trimestres de 2021.
Le constat est donc cruel : pendant que le gouvernement se félicite de la forte augmentation du nombre d’apprentis, le taux du chômage des 15-25 ans ne baisse pas et suit même une évolution comparable à celle des 25-49 (graphique ci-dessous). Il n’y a donc aucune influence de l’augmentation du nombre d’apprentis sur le taux du chômage des jeunes.

ici (PNG, 17 Ko)

Dans un article publié en décembre 2013 dans la Revue française de pédagogie, Jean-Jacques Arrighi considère que « l’idée séduisante et consensuelle selon laquelle le simple développement de l’apprentissage sans objectifs explicites et précis est une arme efficace pour combattre le chômage des jeunes est infirmée par son histoire récente. » Puis il précise que le « sur-chômage » observé parmi les jeunes de 16 à 25 ans provient d’un artefact statistique. « Dans cette tranche d’âge, beaucoup de jeunes poursuivent leurs études, et ceux qui sont sur le marché du travail sont précisément ceux qui sont les moins bien armés pour accéder à l’emploi, à savoir les jeunes faiblement qualifiés. Pour observer le chômage des jeunes relativement à la moyenne des actifs, il faut observer la situation non pas d’une tranche d’âge mais exclusivement celle des jeunes qui entrent sur le marché du travail. »
En s’appuyant sur le dispositif des enquêtes « Génération », il démontre que le « sur-chômage » des jeunes n’affecte pas ou peu les sortants diplômés de l’enseignement supérieur et les bacheliers technologiques ou professionnels industriels qui, très vite, en moins d’un an, connaissent un taux de chômage équivalent à celui de l’ensemble de la population. Par contre, il pointe la situation très inquiétante des jeunes non diplômés, et, dans une moindre mesure, celle des titulaires d’un CAP, des bacheliers généraux et des bacheliers technologiques et professionnels tertiaires.
Il existe donc une série de sous-groupes de population qui accèdent très difficilement à l’emploi : les jeunes non diplômés, les jeunes femmes diplômées d’un baccalauréat tertiaire, les jeunes résidents des zones urbaines sensibles (ZUS)…Le développement de l’apprentissage évite méthodiquement ces publics, ce qui est pour le moins gênant s’agissant d’une politique de lutte contre le chômage des jeunes ! On peut donc se demander si l’exécutif ne mène pas une politique qui produit le contraire de ce qu’il affiche. Un exemple : l’aide exceptionnelle aux employeurs de 8000 € par recrutement concerne les apprentis du supérieur alors que ces derniers s’insèrent beaucoup plus facilement dans la vie active.
Il y a donc un grand décalage entre le chômage des jeunes qui accèdent difficilement à l’emploi et les moyens financiers utilisés. Le manque d’évaluation des différents dispositifs mis en place et l’attachement aux hypothèses non fondées nous laissent penser que la réponse est fort probablement politique : faire passer le message que l’apprentissage constitue une voie de réussite et une promesse solide d’insertion professionnelle des jeunes pour justifier les moyens financiers mis en place pour le patronat et focaliser l’attention sur le recrutement élevé du nombre d’apprentis à quelques mois de l’élection présidentielle.

Extrait de touteduc.fr du 03.09.21

 

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