Vives protestations après l’annonce par circulaire de la suppression des emplois aidés dans les quartiers (Le Monde)

24 janvier 2025

« Sidérés », les quartiers populaires perdent leurs derniers emplois aidés
Une circulaire de novembre 2024 annonce la suppression à terme des postes « d’adulte-relais », subventionnés par l’Etat. Une décision aux conséquences désastreuses pour le tissu local, déplorent associations et acteurs de terrain.

C’est le coup de massue « de trop », alertent les acteurs de terrain, celui qui risque de mettre à terre nombre d’associations des quartiers populaires. L’Etat s’apprête à mettre un point quasi final aux emplois aidés, ces contrats de travail bénéficiant de subventions des pouvoirs publics. C’est ce qu’indique une circulaire adressée aux préfets, datée du 7 novembre 2024 mais passée un peu inaperçue jusqu’à présent : « Les contrats arrivant à échéance des six ans ne pourront pas faire l’objet d’un renouvellement ». « En clair, cela signifie que le poste est perdu », résume Catherine Arenou, maire (divers droite) de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines).

Près de 5 000 postes « d’adulte-relais » sont ainsi voués à disparaître progressivement. Ces emplois facilitent non seulement le retour au travail d’habitants éloignés de la vie professionnelle, mais permettent également à certaines structures associatives d’embaucher, et ainsi de fonctionner malgré des moyens réduits.

« Ils [les pouvoirs publics] ne réalisent pas ce qu’ils font… Sont-ils au courant de l’impact que ça a pour nous ? Connaissent-ils l’aide que ça nous apporte ? Se rendent-ils compte qu’on ne peut pas tenir sans ces postes ? », s’inquiète Rombo Togbahoun, fondateur et président du club UGBD Grigny Boxe, présent dans les quartiers de la Grande Borne et à Grigny 2 (Essonne), qui compte entre 120 et 150 adhérents, âgés de 6 à plus de 50 ans.

« Pour nous, c’est très grave »
Souvent, le modèle économique d’une association de quartier ne repose pas sur les fonds récoltés grâce aux cotisations des adhérents – « ils n’ont pas les moyens », souligne M. Togbahoun – mais davantage sur les subventions qu’elle parvient à obtenir. Celles-ci proviennent des collectivités locales, mais aussi de l’Etat, notamment – jusqu’ici – via les contrats aidés, pris en charge à hauteur de 70 % en moyenne.

Le club de boxe de Grigny ne compte qu’une seule salariée, une adulte-relais, présente depuis plus de quatre ans. « C’est elle qui gère les stagiaires, les quatre jeunes en service civique, les professeurs bénévoles, la relation aux parents, l’accueil et les demandes de subventions : si on la perd dans un ou deux ans, pour nous, c’est très grave, je ne suis pas capable de faire tout ça, je ne sais pas comment le club va pouvoir tourner », souffle Rombo Togbahoun.

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La même inquiétude gagne tous les quartiers populaires. A Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, par exemple, l’association de médiation sociale et culturelle Arifa compte quatre femmes adultes-relais. Elles étaient le double en 2022. Mais les postes n’ont jamais été renouvelés. L’association risque d’en perdre un de plus d’ici à un an, lorsque l’un des contrats arrivera à son terme.

« On a déjà supprimé l’atelier vélo, qui permettait aux femmes d’apprendre à en faire. On a aussi diminué la fréquence de l’atelier “assiette de vie” en présence d’une diététicienne, même chose avec “l’atelier temps parents” et avec l’accompagnement physique des habitants à leurs rendez-vous de santé », se désole la directrice, Fawzia Ouzine.

« Désengagement progressif de l’Etat »
« Avant, on pouvait négocier des prolongements de contrat jusqu’à neuf ans, remplacer un départ… Aujourd’hui, plus rien n’est possible, déplore Pierre Cousin, coordinateur et désormais unique salarié de l’Accorderie du Grand Belleville, à Paris, qui vient de perdre son poste d’adulte-relais. Nous ne pourrons plus participer aux animations locales, aux fêtes de quartier, aux échanges culturels, ce qui signifie qu’on va perdre des financements, et à terme, c’est la survie de l’association qui est en jeu. »

A Paris, le non-renouvellement de postes d’adulte-relais avait commencé il y a plus d’un an : dix en moins, sur 235, entre 2023 et 2024. « Les préfets ont en réalité reçu la consigne de réduire le dispositif depuis un moment déjà », constate Mélody Tonolli, adjointe à la maire de Paris, en charge de toutes les questions relatives à la politique de la ville.

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« Cette circulaire témoigne de la poursuite du désengagement progressif de l’Etat dans les quartiers, malgré les déclarations d’Emmanuel Macron ou de son ancienne première ministre Elisabeth Borne, assurant qu’il fallait absolument réinvestir le champ de la médiation sociale », constate le sociologue Renaud Epstein. Plus de sept ans après « l’été meurtrier », comme l’appelle le maire (PCF) de Grigny, Philippe Rio, où la politique de la ville avait vu son budget amputé, les aides au logement rabotées et plus de 200 000 emplois aidés supprimés, cette décision « achève une œuvre de destruction du tissu associatif entamée en 2017 », analyse l’élu. « Or, il est démontré que 60 % des citoyens bénéficiant de ces contrats aidés finissent par sortir de la précarité et obtenir des emplois durables, souligne-t-il. Nous sommes tous sidérés et en même temps un peu anesthésiés par le contexte budgétaire global. »

Le budget dédié à la politique de la ville – le BOP 147 – pourrait être à nouveau sensiblement amputé cette année : le projet de loi de finances pour 2025, présenté par le gouvernement en octobre 2024 à l’Assemblée nationale, prévoyait une baisse de près de 90 millions d’euros – qui pourrait être plus élevée encore dans le prochain texte.

« Sentiment d’abandon »
En 2017, ce qui était vécu comme des « attaques contre les quartiers » avait suscité une levée de boucliers transpartisane et une mobilisation inédite de tous les acteurs – élus, associations, militants, syndicats… – rassemblés lors de « l’appel de Grigny », en octobre de la même année, qui appelait l’Etat à prendre des mesures d’urgence en faveur des quartiers. Mais, lorsque, quelques mois plus tard, en mai 2018, le chef de l’Etat balaye d’un revers de manche le plan de « réconciliation nationale » présenté par l’ancien ministre de la ville de Jacques Chirac, Jean-Louis Borloo, l’élan se brise.

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En février 2019, devant un parterre d’élus franciliens, Emmanuel Macron avait esquissé un mea culpa, en reconnaissant que beaucoup d’associations et de villes avaient souffert de ces suppressions, avant d’annoncer vouloir les compenser. Une promesse non tenue. Le dispositif des « bataillons de la prévention », lancé début 2021 et censé financer des postes d’éducateur spécialisé et de médiateur social dans les quartiers dits « de reconquête républicaine », n’a, dans les faits, entraîné la création que de quelques centaines de postes, pour une durée limitée, et ne fait plus l’objet d’une enveloppe nationale dédiée. « Une opération de communication qui a fait long feu », tranche la maire de Chanteloup-les-Vignes, Catherine Arenou.

« Les quartiers populaires sont des territoires mal aimés, ils intéressent peu le pouvoir politique national », commente M. Rio. Après la disparition du portefeuille ministériel dédié à la ville dans le gouvernement de Michel Barnier – le sujet avait finalement été confié par décret d’attribution à Valérie Létard, ministre du logement et de la rénovation urbaine –, il est réapparu dans le gouvernement de François Bayrou, confié à Juliette Méadel, ancienne secrétaire d’État chargée de l’aide aux victimes de François Hollande (de 2016 à 2017) et conseillère municipale de Montrouge (Hauts-de-Seine).

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Dans une lettre adressée le 16 janvier à la nouvelle ministre déléguée, une douzaine d’acteurs des quartiers dénonce « une décision brutale et unilatérale », alerte sur « les répercussions catastrophiques sur la cohésion sociale » et appelle à « renouer le dialogue ». « Sans ces emplois de proximité, on risque d’assister à une détérioration rapide du climat social dans ces quartiers, avec une augmentation des incivilités, de la délinquance et un sentiment d’abandon accru chez les habitants », écrivent les signataires. « Nommer une ministre déléguée à la ville est une volonté du premier ministre », assure Juliette Méadel, qui espère peser sur les arbitrages budgétaires en faveur des quartiers et « sauver » ces 5 000 contrats « adulte-relais », convaincue, dit-elle, que la présence d’« un adulte dans la pièce » est essentielle à la vie des quartiers.

Louise Couvelaire

Extrait de lemonde.fr du 23.01.25

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