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La mémoire de la Shoah en France : un exercice difficile ?
Par : Marie Moutier-Bitan - Chaire d’excellence "Holocaust and Genocide Studies", université de Caen
Il faut attendre près de 40 ans pour voir naître, dans les années 1990, une véritable instutionnalisation de la mémoire de la Shoah en France. Quelles sont ses formes et de quels moyens dispose-t-elle ? Et quels sont les enjeux et difficultés auxquels la mémoire de la Shoah doit faire face aujourd’hui ?
Sommaire
La lente institutionnalisation de la mémoire de la Shoah en France
La transmission dans le monde éducatif face à de nouveaux défis
Disparition des derniers témoins, recul des savoirs, instrumentalisation… Les enjeux se multiplient
EXTRAIT
[...] La transmission dans le monde éducatif face à de nouveaux défis
L’Éducation nationale joue un rôle prépondérant dans la transmission du savoir et de la mémoire de la Shoah. L’enseignement de la Shoah et de l’extermination des Tsiganes est inscrit au programme de l’école élémentaire, comme indiqué dans le bulletin officiel n°29 du 17 juillet 2008, dans une visée de connaissances et de mémoire, mais aussi de construction d’un enseignement civique et moral et d’un esprit critique. Puis la Shoah est enseignée au collège, en classe de 3e, dans le cadre du cours sur l’idéologie nazie et celui sur la guerre d’anéantissement (1939-1945) dont l’extermination des Juifs est une composante majeure. La Shoah est abordée une troisième fois en classe de première. La spécialité HGGSP en terminale comporte le thème "Histoire et Mémoire", à l’occasion duquel des projets relatifs à la Shoah sont proposés par les enseignants.
À l’heure où les derniers survivants de la Shoah disparaissent, la question du mode de transmission se pose. Depuis le début des années 1990, les interventions d’anciens déportés de la Shoah se multiplient dans les établissements scolaires. Ces rencontres avec les jeunes générations constituaient une transmission forte, incarnée, de l’histoire et de la mémoire du génocide. Ginette Kolinka commence à témoigner dans les lycées à partir des années 2000, après des décennies de silence.
Les enseignants peuvent s’emparer de dispositifs comme le Concours national de la Résistance et de la Déportation (CNRD) pour mobiliser les élèves sur la thématique de la Shoah, ou en faisant appel à des associations comme Convoi 77, proposant des données sur les déportés du dernier convoi de Juifs parti de France le 31 juillet 1944 vers Auschwitz-Birkenau. Les élèves s’emparent de trajectoires individuelles et deviennent des acteurs de la transmission, par le biais de restitution sous différentes formes (notices biographiques, podcasts, expositions).
Les pistes pour l’enseignement aux écoliers sont de proposer une histoire incarnée, celle d’un enfant ou d’une famille, de suivre son itinéraire, en privilégiant la proximité géographique et permettre ainsi un déplacement sur les traces de la vie de cette famille avant la Shoah. Le CERCIL-Musée Mémorial des enfants du Vél d’Hiv, situé à Orléans, consacre une partie de son exposition permanente aux enfants juifs et nomades internés dans les camps du Loiret, propose différents ateliers à destination d’élèves de primaire, à travers des ressources adaptées à leur âge : photographies, séquences filmées, dessins.
L’enseignement de la Shoah en classe se heurte à plusieurs difficultés :
En milieu scolaire, l’enseignement de la Shoah doit faire face aux concurrences mémorielles. Elles se cristallisent par exemple autour du terme de "génocide" pour qualifier d’autres violences de masse. La notion de génocide a une assise juridique, dont la première définition a été fournie par Raphaël Lemkin, lui-même rescapé juif de la Shoah dans l’ouest de l’Ukraine. Cependant, les contours du "génocide" sont réévalués, nuancés, étendus par des historiens et sociologues depuis l’inscription de la définition originelle dans l’article II de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (9 décembre 1948). L’usage répétitif du mot dans les médias et les discours politiques contribuent à vider le terme de son sens, ou à une relativisation du fait génocidaire. Le génocide perd son caractère absolu en étant comparé à des événements tragiques de l’actualité ou à d’autres massacres de masse ou crimes de guerre : l’esclavage aux États-Unis, la guerre d’Algérie. Durant les cours sur la Shoah s’expriment des revendications à considérer d’autres violences ;
L’impact du conflit israélo-palestinien s’est intensifié depuis le 7 octobre 2023, en raison des tensions sociales en France, de la polarisation des propos politiques et une couverture médiatique importante du conflit, touchant les jeunes adeptes des réseaux sociaux. L’enseignement de la spécificité de la Shoah est alors contesté par les élèves, enseignement qui gommerait les souffrances des autres populations, notamment durant la colonisation. L’école fait face à un enjeu important : faire une place à une contextualisation rigoureuse, utiliser des outils d’analyse historique, pour parer la surabondance de discours politiques polarisés, instrumentalisant les mémoires, et à l’affluence de données contradictoires, fragmentaires et orientées sur les réseaux sociaux. Pour répondre aux interrogations et aux obstacles des enseignants, le Mémorial de la Shoah, héritier du CDJC, dispense des formations, organise des visites scolaires dans ces murs, multiplie les offres pédagogiques. La Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH) met en ligne des podcasts, le Réseau Canopé publie des outils pour l’enseignement de la Shoah, dans une perspective historique et civique. Ces dispositifs pédagogiques sont d’autant plus nécessaires que les discours négationnistes et complotistes se répandent sur Internet et sur les réseaux sociaux.
Un sondage de janvier 2025, publié sur le site de la Claims Conference, indique que 46% des jeunes âgés de 18 à 29 ans déclaraient ne pas avoir entendu parler de la Shoah ou de ne pas en être sûrs. Des chiffres comparables se retrouvent dans les autres pays européens. La classe reste un espace déterminant pour construire les savoirs sur la Shoah. Comment expliquer cet écart entre l’enseignement obligatoire de la Shoah et les résultats de ce sondage ? Le peu de temps consacré à chaque thème du programme scolaire, les difficultés rencontrées par les enseignants, entraînant parfois un contournement du sujet, la méconnaissance des outils pédagogiques à disposition sont autant d’éléments à prendre en considération. Par exemple, des élèves peinent à faire la distinction entre camps de concentration et centres de mise à mort, ou entre Juifs et résistants.