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Et si on était encore plus explicite ?
L’explicite semble être une évidence quand on enseigne : qui voudrait d’un enseignement flou ? Alors pourquoi l’enseignement explicite suscite-t-il autant d’engouement à l’heure actuelle, et autant de débats ? Nous avons interviewé Stéphane Allaire et Philippe Meirieu pour y voir plus clair. Nous concluons notre série d’interviews en donnant cette fois la parole à Grégory Delboé, formateur à l’Inspé de Lille et chercheur en sciences de l’éducation.
L’enseignement explicite est-il une révolution pédagogique ou un simple relookage des pratiques traditionnelles ?
L’explicitation en pédagogie ne date pas d’hier : c’est une histoire ancienne, sans cesse réactualisée depuis Aristote. La version nord-américaine de l’enseignement explicite est simplement celle qui fait parler d’elle en ce moment — jusqu’à la prochaine, sans doute. Dans cette version de l’explicitation, on peut repérer quatre piliers : des explications collectives structurées, un guidage progressif avec exercices et corrections systématiques, un enseignant garant du savoir et de son organisation, et une interaction entre élèves limitée dans les phases d’apprentissage initiales pour éviter les écarts à la norme.
Ces principes, bien établis dans les établissements depuis plusieurs siècles, rappellent ceux de l’enseignement simultané des frères des écoles chrétiennes, dont nous avons largement hérité. Loin d’incarner une rupture, l’enseignement explicite dans sa version contemporaine prolonge une tradition pédagogique déjà solidement installée — avec parfois un nouveau vocabulaire, mais peu de changements structurels.
[...] Que penser alors de ce débat binaire : pour ou contre l’enseignement explicite ?
Aujourd’hui, le débat semble cristallisé entre deux blocs opposés : d’un côté, une méthode présentée comme un outil structurant, fermée à toute critique au nom d’une efficacité qu’il convient pourtant de relativiser ; de l’autre, une dénonciation d’un dispositif rigide qui limiterait l’autonomie des élèves.
Je refuse d’opposer frontalement l’enseignement explicite aux pédagogies actives : il serait tout aussi caricatural de croire qu’un élève qui réceptionne un contenu n’est pas actif. Il nous faut penser à toutes les facettes de la mobilisation des acteurs, enseignants comme élèves, pour que l’école ne soit pas un lieu de souffrance et d’ennui.
Je proposerais donc volontiers de former les enseignantes et enseignants aux principes fondamentaux de l’efficacité didactique (répétitions, variabilité, temporalité, etc.), afin qu’ils puissent les décliner dans des formes variées de mobilisation. Et ce, tout en rendant visibles les marges de manœuvre, pour que chacun puisse ajuster dans ses conditions réelles d’enseignement.
Il me semble tout aussi essentiel de former nos collègues au statut de l’explicitation et aux contextes où elle prend sens : qu’il s’agisse d’un entretien explicite, de la verbalisation d’une procédure personnelle, du passage de l’implicite à l’explicite dans l’analyse d’une œuvre littéraire ou encore de l’explicitation de biais de genre.
Mais au-delà de ces considérations, si l’on reste focalisé sur l’efficacité, les outils numériques – et l’intelligence artificielle en particulier – s’empareront très vite et bien mieux que nous du triptyque : modelage, pratique guidée, pratique autonome sous assistance algorithmique. Faudra-t-il l’éviction brutale des enseignants pour que l’on prenne conscience que l’enseignement explicite, dans sa forme la plus modélisée, porte en lui-même les germes de son obsolescence non programmée ?
L’enjeu n’est donc pas de rejeter l’enseignement explicite, mais de veiller à ce qu’il n’inhibe pas la pensée critique, la distanciation et les questions fondamentales sur les choix personnels en lien avec des valeurs.
Propos recueillis par Cécile Morzadec et Laurent Reynaud,
membres du CRAP-Cahiers pédagogiques
Extrait de cahiers-pedagogiques.com du 28.05.25
Voir aussi récemment dans les Cahiers :
https://www.cahiers-pedagogiques.com/pourquoi-lexplicitation-est-elle-essentielle-en-classe/
https://www.cahiers-pedagogiques.com/lenseignement-explicite-une-ambiguite-risquee/ (Philippe Meirieu, 17 février 2025)
https://www.cahiers-pedagogiques.com/enseignement-explicite-un-autre-regard/ (Stéphane Allaire, 13 février 2025)
https://clairelommeblog.fr/2025/02/20/lenseignement-lexplicite-et-meirieu/