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De la nécessité de répondre aux dix (mauvaises) raisons de l’enseignement catholique
Suite à l’article du quotidien Le Monde en date du 9 novembre 2025, "L’enseignement catholique veut affirmer son caractère religieux", le nouveau secrétaire général de l’enseignement catholique énonce sur le réseau professionnel LinkedIn « 10 raisons pour cesser d’opposer école catholique et service public ».
Avant de reprendre point par point son plaidoyer, nous tenons à lui dire que l’opposition ne vient pas du service public mais de l’enseignement catholique. En effet, c’est parce qu’il répond en premier lieu à une logique économique, qu’il exacerbe la compétition de l’un envers l’autre. Lors de sa conférence de rentrée 2025, il se réjouissait de « gagner des parts de marché » dans les académies où l’enseignement privé représentait moins que sa moyenne nationale (23,8%), détériorant ainsi un peu plus encore la mixité sociale et scolaire au sein des écoles publiques. Il faut dire aussi que ce changement de pourcentage est, au moins partiellement et automatiquement, dû à la baisse démographique, le nombre de places dans le privé restant identique alors que le nombre total d’élèves baisse. Ce genre de discours relève donc d’une autosatisfaction typique d’une communication commerciale.
Ceci étant posé, nous nous sommes attachés à répondre à son argumentation en lui opposant non des croyances, des valeurs ou des opinions, mais des faits chiffrés, tels qu’ils résultent des statistiques publiques et/ou des études universitaires, et parfois des principes juridiques, tels qu’ils ressortent de la loi et du droit.
1️⃣ « Les écoles catholiques sont partie intégrante du service public de l’éducation, dont elles sont l’expression de la diversité garantie par la liberté d’opinion et la liberté de l’enseignement ».
Si l’enseignement catholique entend faire « partie intégrante du service public de l’éducation », alors il faut qu’il accepte la sectorisation (ou « carte scolaire » qui affecte chaque élève à une école ou à un collège selon son lieu de résidence) et qu’il renonce à la « liberté d’inscription » de ses directeurs d’établissement. On ne peut se dire « partie intégrante du service public de l’éducation » et sélectionner ses élèves en fonction de leur niveau scolaire ou,de la capacité financière de leur famille. L’un des principes essentiels du service public est l’accueil universel et inconditionnel de tout élève, y compris celui exclu du privé pour des raisons soit de discipline soit de résultats 1.
Quant à la liberté d’enseignement, principe constitutionnellement consacré, elle n’emporte pas nécessairement le financement public. En effet, si l’instruction de 3 à 16 ans est obligatoire, les modalités pour y répondre sont libres. Elles peuvent avoir lieu dans la famille, à distance (via le CNED) ou dans les établissements privés hors contrat. Ainsi, l’Etat pourrait nationaliser l’enseignement privé sous contrat sans pour autant remettre en question la liberté d’enseignement.
De plus, il n’y a « diversité » que s’il y a « mixité sociale », c’est-à-dire une répartition sociale à peu près équivalente à la moyenne nationale des élèves au sein des différents secteurs (public/privé), soit 37,1% pour les enfants issus de milieux « favorisés » ou « très favorisés » et 32,7% pour les enfants d’ouvriers et d’inactifs. Or, ce n’est pas le cas, ainsi que le montre le graphique suivant.
Illustration 1Agrandir l’image : Illustration 1
Par son existence même, l’enseignement catholique contribue à la ségrégation sociale et scolaire du système scolaire français. Déjà en 1972, soit 13 ans après l’adoption de la loi Debré, la sociologue Lucie Tanguy pointait que « la composition sociale de l’enseignement privé se [différenciait] notablement de l’enseignement public 2 ». Plus de cinquante ans après, le sociologue Pierre Merle montre combien le secteur privé est l’un des principaux vecteurs de la ségrégation sociale avec une augmentation de 4,4 points de son IPS en seulement cinq ans (de 2017 à 2022), contre une quasi-stabilité pour les collèges publics (+ 0,7). Ceci signifie que non seulement l’enseignement privé sous contrat contribue à la ségrégation sociale depuis 1959, mais qu’il la renforce, exacerbant au niveau scolaire une ségrégation sociale et spatiale existante. Or ce processus d’embourgeoisement de l’enseignement catholique se généralise, puisqu’il concerne les trois-quarts des académies (23 sur 31).
Enfin, parler de « liberté d’opinion » pour justifier l’existence du dualisme scolaire, c’est mettre l’enseignement public au même niveau que l’enseignement privé alors même que le service public de l’éducation est organisé selon des principes juridiques, dont celui fondamental de la laïcité qui garantit à chacun liberté de conscience et neutralité religieuse, et non en fonction de croyances ou de valeurs religieuses. Ce n’est pas lui qui conteste certains enseignements, qui met à mal l’égalité entre les filles et les garçons, qui ne respecte pas la liberté de conscience des enseignants et des élèves ou qui transgresse la loi, mais l’enseignement catholique !
2️⃣ « Premier acteur de l’économie sociale et solidaire, l’Enseignement catholique constitue un service public associatif, à l’égal de la Croix-rouge ou du Samu social. A ce titre, il répond aux 3 principes du service public : égalité d’accès, continuité et mutabilité ».
L’enseignement catholique ne répond pas à l’un des principes essentiels du service public : l’égalité d’accès. De ce point de vue là, les statistiques sont éloquentes : les établissements privés scolarisent deux fois moins d’enfants d’ouvriers et d’inactifs (16,7 % versus 34,6% public hors éducation prioritaire, 63% en éducation prioritaire) et deux fois moins de boursiers (9,9 % vs 19,7% public hors éducation prioritaire, 48,5% en éducation prioritaire). Il ne répond pas non plus au principe d’égalité de traitement, second principe du service public, puisque certains de ces établissements mettent en place des pratiques discriminatoires 3 ; ce qui explique, notamment, qu’il scolarise presque deux fois moins d’élèves étrangers (1,7 % vs 3,2%) ou d’origine étrangère (9,1 % vs 19,4%). Sans surprise le profil scolaire des élèves scolarisés dans le privé n’est pas identique à celui scolarisé dans le public, et encore moins à celui accueilli en éducation prioritaire : ils sont moins en retard dans leurs études et disposent de meilleures compétences en français et en mathématiques. Parler d’égalité d’accès, c’est se payer de mots ! En outre, oser se comparer à la Croix rouge ou au SAMU social qui rendent des services essentiellement aux plus démunis, c’est tenter de faire croire que l’enseignement privé est une œuvre sociale ou, dans son langage, une œuvre de charité envers les « familles pauvres ». Qui peut sérieusement le croire, puisque c’est aux familles les plus aisées économiquement et culturellement qu’il rend service, en leur permettant le séparatisme social qu’ils revendiquent ?
3️⃣ « Le financement public constitue la contrepartie, dans une société pluraliste, de l’existence d’une école laïque, gratuite et obligatoire. A défaut, une école publique monopolistique remettrait gravement en cause la liberté d’opinion des familles ».
L’école publique n’a jamais été monopolistique. Le dualisme scolaire a toujours existé en France, il remonte à 1808 avec la création de l’enseignement public par Napoléon. Il est consacré par les lois Ferry et conforté par la loi organique du 30 octobre 1886, dont l’article 2 reconnaît la liberté d’enseignement « comme une liberté essentielle que la République devait garantir. 4 » Toutefois, à l’époque, seul le secteur public appartenait au service public, les établissements privés, déjà majoritairement catholiques, étaient créés et entretenus uniquement par les particuliers et autres fondations privées. Le principe était alors clair : « à fonds publics, établissements publics, à fonds privés établissements privés ». C’est avec ce principe que la loi Debré du 31 décembre 1959 a rompu, même s’il était déjà partiellement battu en brèche avec les lois Marie 5 et Barangé 6, dont l’adoption en 1951 montre l’efficacité des associations de parents d’élèves de l’enseignement catholique et les relais parlementaires et politiques dont elles disposent et continuent de disposer. Il faut rappeler par ailleurs qu’il n’existe pas « d’opinion des familles », mais des opinions de citoyens et que la liberté d’opinion (de tous les citoyens) est absolument garantie par la Constitution. Les parents d’élèves, comme les autres citoyens, gardent leur liberté d’opinion, y compris religieuse, quelle que soit l’organisation des services publics. Le choix de l’école ne relève pas seulement de l’opinion des parents mais, comme le montrent de nombreuses études sociologiques, de stratégies familiales qui cherchent très souvent à éloigner leurs enfants de ceux des milieux sociaux dits “défavorisés”. De même, cette idée de “liberté d’opinion”, opposée au caractère monolistique supposé de l’école publique, laisse entendre que l’école en tant que marché scolaire offre aux parents la possibilité de choisir leur école (privée ou publique) selon leur opinion (religieuse ou politique). Le service public de l’éducation est organisé selon des principes de droit (accueil universel et inconditionnel de tous les enfants, égalité de traitement notamment). Son enseignement est assis sur des savoirs issus de connaissances scientifiques au sein d’un cadre régis par le principe de neutralité (religieuse, politique, commerciale) qui s’impose à tous et qui donne aux élèves les conditions et les moyens de leur émancipation intellectuelle. C’est justement parce que l’école publique n’est pas organisée à partir de valeurs religieuses, à l’aune desquelles elle éduque et enseigne, qu’elle peut offrir aux élèves un cadre où s’exprime leur liberté d’opinion.
4️⃣ « Les écoles catholiques ne sont associées au service public qu’au titre de leur singularité, appréhendée par la notion de “caractère propre”. Si elles se contentaient de reproduire l’enseignement prodigué dans les écoles laïques, l’administration serait donc fondée à cesser leur financement ».
Historiquement, les écoles catholiques ont été associées au service public, non pas au titre de leur « singularité » (c’est-à-dire leur « caractère propre »), mais pour permettre à l’État de remplir l’obligation qu’il s’était lui-même fixée par la loi Berthoin, à savoir : scolariser une classe d’âge de 6 à 16 ans. C’est la notion de « besoin scolaire reconnu ». D’ailleurs dans un arrêt récent, la Chambre régionale des comptes du Loiret a donné raison aux maires qui refusaient de financer les écoles privées fréquentées par les élèves habitant leur commune mais situées en dehors de leur lieu de résidence. Cette possibilité n’est pas une obligation. Ainsi quand les parents peuvent inscrire leurs enfants dans l’école publique de leur commune de résidence, la mairie n’a pas à financer le choix fait par ces mêmes parents d’inscrire leur enfant dans une école privée située hors de leur lieu de résidence.
De plus, en contrepartie des fonds publics qu’elles reçoivent, les écoles catholiques, « tout en conservant leur caractère propre » (non défini juridiquement), doivent donner un enseignement « dans le respect total de la liberté de conscience de leurs élèves et de leurs enseignants », dit le code de l’éducation ; liberté de conscience qui est un principe fondamental reconnu par les lois de la République. Or, ce « en même temps » devient de plus en plus difficile à maintenir quand le nouveau président de la conférence des évêques de France, Jean-Marc Aveline, déclare que « l’enseignement catholique est dans l’Église 7 » ou quand le directeur d’établissement d’enseignement privé est chargé, depuis la révision des statuts de l’enseignement catholique intervenue en 2013, d’une mission d’évangélisation. Comment ce dernier peut-il garantir la liberté de conscience du personnel et des élèves, quand « il lui revient de veiller à ce que la foi catholique soit proposée à tous 8 » ? Ceci paraît assez peu compatible, au point que, dans certains établissements privés 9, le « caractère propre » domine la liberté de conscience des enseignants jusqu’au cœur de la classe. Ces atteintes vont de l’autocensure sur des sujets sensibles (IVG, contraceptions, homophobie) à l’incitation à ne pas parler de la remise en cause du droit à l’avortement ou de l’égalité femmes-hommes aux États-Unis, en passant par le contrôle de supports de cours sur la reproduction sexuée ou l’interdiction d’emmener les élèves voir certains films (Simone ou Rafiki) par la direction de l’établissement 10. Ici les obligations découlant du contrat, contreparties du financement public, sont explicitement bafouées. Quant à la garantie de la liberté d’opinion et surtout d’expression, on en est loin !
5️⃣ « L’égalité des citoyens devant l’impôt implique que toutes les écoles participant au service public soient également financées. La loi prévoit donc la rémunération des enseignants des écoles sous contrat d’association et le versement d’un forfait correspondant au coût de fonctionnement des autres écoles ».
Les écoles catholiques ne participent pas véritablement au service public, puisqu’elles sont exemptées d’une des obligations de service public : l’accueil universel et inconditionnel des élèves en fonction de leur lieu de résidence. En conséquence, elles ne devraient pas pouvoir prétendre aux financements publics. Quant à l’égalité des citoyens devant l’impôt, personne n’a jamais vu les taxis demander à être traités comme le service de transport public. Ce n’est pas parce que l’on transporte quelqu’un que l’on appartient au service public de transport. Ce n’est pas parce que l’on enseigne un élève que l’on appartient au service public de l’enseignement. Il est donc normal que les parents qui choisissent le privé plutôt que le service public le payent, tout comme le citoyen qui choisit le taxi paye au prix fort son transport, indépendamment de la contribution qu’il paye pour financer le service public des transports. Demander toujours plus de financements publics tout en refusant d’être soumis aux mêmes obligations de service public bafoue clairement le principe juridique d’égalité de traitement.
6️⃣ « Les écoles catholiques sont pourtant massivement sous-financées : leurs élèves coûtent 5.000€ par an au contribuable contre 10.000€ en moyenne. Ce sous-financement écarte les plus modestes, notamment au travers des tarifs subventionnés des cantines ou des transports ».
D’abord, on ne voit pas bien sur quelles données se fonde le secrétaire général de l’enseignement catholique pour avancer une telle affirmation, dans la mesure où personne ne peut donner le montant à l’euro près de la dépense totale qui est consacrée au privé. Pire, les chiffres, actuellement disponibles auprès des différentes directions de l’administration centrale du ministère de l’éducation nationale, semblent, d’après les députés Paul Vannier et Christopher Weissberg 11, largement sous-estimés 12. En effet, les dépenses publiques en faveur de l’enseignement privé ne se réduisent pas à son seul programme budgétaire, le « 139 »13. Certaines sont également prises en charge par le programme relatif à la vie de l’élève (le « 230 »), dont le périmètre couvre les deux secteurs. Il en est de même concernant « l’ensemble des dépenses dites de “services administratifs” qui incluent notamment la rémunération des inspecteurs et des personnels des rectorats et d’administration centrale. La rubrique “services administratifs” s’élevait, pour 2022, à 4 684 millions d’euros. Dès lors que les élèves des établissements privés représentent environ 17 % des élèves totaux, un simple calcul de proportionnalité pourrait conduire à estimer à environ 790 millions d’euros le coût des services administratifs affectés au suivi des établissements privés.14 » Et ceci n’inclut pas non plus le financement de l’accompagnement des élèves en situation de handicap par des personnels dédiés (AESH), lequel relève du programme dit « 230 », ni les dépenses facultatives engagées par les collectivités territoriales.
Ensuite, une telle comparaison n’a aucun sens. Chacun sait bien que les ressources humaines dans le premier degré et les dotations horaires dans le second sont inégalement réparties au niveau territorial, les critères d’attribution dépendant à la fois des effectifs et de la composition sociale des académies, laquelle, selon la direction des affaires financières du ministère, entrerait pour 30% dans la répartition des moyens ; ce dont nous doutons fortement. De surcroît, en vertu du principe de parité, l’enseignement privé reçoit le même volume de dotations que l’enseignement public. Or ce dernier comprend l’éducation prioritaire, ce qui contribue, de fait, à augmenter les moyens dévolus au secteur privé. Aujourd’hui, même la Cour des comptes n’est pas sûre que « certains établissements privés plus défavorisés ne disposent pas de moyens plus importants que des établissements publics comparables. » En tout cas, ce que l’on peut déjà dire, c’est que l’enseignement privé affiche un nombre d’élèves par enseignant (13,2)16 non seulement plus faible que celui observé dans le public hors éducation prioritaire (14,5), mais surtout identique à celui constaté en REP (13,1). En conséquence de quoi, parler d’un moindre coût de l’enseignement privé sans tenir compte de tous ces paramètres est intellectuellement malhonnête.
Enfin, concernant les cantines, l’enseignement catholique reçoit déjà une dotation dédiée. Ce sont les fonds sociaux pour la cantine, fonds qui doivent « faciliter l’accès à la restauration scolaire du plus grand nombre de collégiens et de lycéens et éviter ainsi que certains enfants se trouvent privés de repas parce que leur famille ne parvient pas en prendre en charge les frais de restauration 17 ».
7️⃣ « Le projet de loi de finances pour 2026 risque d’accroître cet écart : les moyens alloués aux écoles sous contrat ne représentent que 5% des moyens de remplacement et 10% des créations de postes alors qu’elles accueillent 20% des élèves. Elles sont exclues des moyens de l’Éducation prioritaire et des Territoires éducatifs ruraux ».
Nous ne reviendrons pas sur les nombreuses concessions financières successives de l’État accordées à l’enseignement privé depuis des décennies et dont a rendu compte Stéphane Bonnéry 18 dans un article récent, les dernières en date portent sur l’attribution de dotations supplémentaires prises sur les moyens de l’éducation prioritaire, via les contrats locaux d’accompagnement 19, non évaluées à ce jour, l’affectation annuelle aux communes de 36,2 millions d’euros (2019-2020) à 48 millions d’euros (projet loi de finances 2026) au titre du financement des maternelles privées à la suite de l’abaissement de l’instruction obligatoire à trois ans ou encore l’octroi de subventions publiques pour la restauration scolaire, les transports scolaires, l’entretien et la rénovation des bâtiments des établissements privés facilitées par le protocole du 17 mai 2023, par ailleurs peu contraignant dans les contreparties demandées.
En revanche, nous souhaitons dire un mot sur les raisons qui justifient l’exclusion de l’enseignement catholique des moyens de l’éducation prioritaire. Pour pouvoir prétendre à ces financements, il faudrait déjà en avoir les caractéristiques sociales et scolaires. Il ne peut y avoir d’égalité de traitement quand les situations diffèrent à ce point. Comme le montre le graphique suivant, 0% des collèges du privé ont plus de 60% d’élèves de milieu social dit « défavorisé », contre 83% en REP+ et 32% en REP.
Illustration 2Agrandir l’image : Illustration 2
A cela s’ajoutent des caractéristiques scolaires particulièrement favorables. En raison du contrôle de son recrutement, l’enseignement catholique accueille des élèves mieux adaptés aux apprentissages et aux attentes scolaires, mais qui, malgré tout, réussissent moins bien à niveau social comparable. C’est ce qu’indique un rapport récent de l’OCDE : « l’admission sélective permet aux établissements privés de “trier sur le volet” les élèves à haut potentiel et d’obtenir un avantage concurrentiel qui ne résulte pas nécessairement de la qualité de l’enseignement qu’ils dispensent. Ainsi si les élèves des établissements privés, en France et dans les pays de l’OCDE, obtiennent de meilleurs résultats aux tests, ils obtiennent en moyenne des résultats inférieurs lorsque les caractéristiques socioéconomiques sont prises en compte.20 »
Par ailleurs, nous sommes étonnés des proportions avancées par le SGEC : « les moyens alloués aux écoles sous contrat ne représentent que 5% des moyens de remplacement et 10% des créations de postes alors qu’elles accueillent 20% des élèves ». On lui rappellera que l’Etat est bien généreux, puisqu’il laisse à l’enseignement privé des postes d’enseignants lui permettant d’accueillir au-delà des 20% des élèves suite à la baisse démographique, qui a de fait modifié les équilibres entre les deux secteurs.
8️⃣ « Les familles pauvres sont ainsi privées d’une liberté de choix pour leur enfant, au mépris des principes républicains. Les études internationales, au premier rang desquelles PISA, montrent pourtant que le premier facteur de réussite des enfants, c’est l’implication de leurs parents dans leur scolarité ».
Ce ne sont pas les « familles pauvres » qui sont privées d’une « liberté de choix » pour leur enfant, c’est l’enseignement catholique qui, via un coût d’entrée élevé (qu’il soit financier et/ou scolaire), les discrimine. En effet, contrôler son recrutement scolaire, donc social compte-tenu du lien très étroit qui existe en France entre origine sociale et réussite scolaire, c’est une manière de maintenir les publics indésirables à l’écart, ceux que les parents, qui choisissent les écoles catholiques en contournant la carte scolaire, fuient justement à savoir les enfants pauvres, racisés et en difficulté scolaire. Pour l’enseignement catholique, il y a donc « familles pauvres » et « familles pauvres ». Il en est ainsi quand il se dit prêt à augmenter le nombre de (bons) élèves boursiers dans ses établissements (tout en refusant les quotas qui lui imposeraient le tout-venant) dans une logique de « fraternité sociale […], sans pour autant transiger avec la liberté de choix des familles » les plus favorisées socialement. En clair : l’enseignement privé accepte de s’ouvrir à plus de boursiers, mais dans des proportions qui ne remettent pas en question les modalités du contrôle (scolaire) de son recrutement (social), ni sa finalité de reproduction sociale des élites du pays. Il envisage la possibilité d’implantation du privé dans les territoires à forts enjeux de mixité sociale, soit dans les quartiers prioritaires, tout en conservant le principe de la « liberté d’inscription ». Or, on sait par avance ce que cela va produire comme effets, parce que l’expérience et la réalité territoriale nous l’enseignent. Dans une ville comme Saint-Denis, le constat est déjà patent : tous les collèges privés de cette ville ont un indice de position sociale plus élevé (+ 20 points en moyenne) que les collèges publics voisins, tous labellisés « éducation prioritaire ». En conséquence de quoi, plus l’enseignement privé s’ouvrira aux familles populaires en choisissant leurs « meilleurs éléments » dans une logique (implicite) d’égalité des chances, plus l’éducation prioritaire continuera d’exister, offrant aux autres, les « vaincus de la compétition scolaire », comme les désigne François Dubet, des conditions d’enseignement et d’apprentissage de plus en plus dégradées, dont témoignent les nombreuses vacances de postes de professeurs, notamment dans les académies déficitaires ; celles où sont affectés des titulaires inexpérimentés et/ou des contractuels peu ou mal formés ; celles qui ont des difficultés de remplacement. Toutes choses qui entraînent de nombreuses heures d’apprentissage perdues pour les élèves qui en ont pourtant le plus besoin 21. Dans une note de synthèse récente sur l’éducation prioritaire produite par la DEPP, il est indiqué que les collèges labellisés « éducation prioritaire » perdent davantage d’heures d’enseignement (11% d’heures non assurées vs 9%) que leurs homologues publics les plus favorisés. De même, dans un papier récent, l’économiste Youssef Souidi mentionne que, dans le premier degré, le taux de remplacement est globalement plus élevé à Paris (71%) qu’en Seine-Saint-Denis (65%). Ainsi quand le ministère annonce 2500 postes non pourvus à la rentrée 2025, ce qui serait intéressant de connaître, et donc de demander, c’est la ventilation par secteurs.
9️⃣ « Les écoles catholiques sont ouvertes à tous et entendent prendre toute leur place pour relever le défi éducatif, aux côtés de tous les éducateurs. L’heure n’est pas à des confrontations aussi désuètes et stériles qu’éloignées des besoins concrets des enfants et des familles ».
Comme nous ne cessons de le dire, les écoles catholiques ne sont pas « ouvertes à tous », et elles le sont de moins en moins. La « fraternité sociale », que l’enseignement catholique appelle de ses vœux, se heurte à la réalité brutale de son fonctionnement socialement et scolairement inégalitaire, dont témoignent le refus d’intégrer la carte scolaire et le maintien de la « liberté d’inscription », ces deux lignes rouges. Qu’est-ce que cela signifie « prendre toute leur place » quand les écoles catholiques ne respectent pas leurs obligations légales en matière de mixité sociale, pourtant inscrites dans le code de l’éducation (article 111-1 du code de l’éducation) et réaffirmées par la loi du 24 août 2021 confortant les principes de la République ? Ou quand elles accueillent moins d’élèves en grande difficulté scolaire 22, moins d’élèves en situation de handicap 23 et moins d’élèves allophones 24 que les écoles publiques ? Qui est le plus soucieux des « besoins concrets des enfants et des familles » quand nous savons combien l’iniquité actuelle de notre système scolaire pèse avant tout sur les familles des milieux populaires, lesquelles ont le sentiment légitime que leur enfant ne dispose pas des mêmes chances de réussite scolaire que les autres, nourrissant leur exaspération, voire leur ressentiment 25, et parfois une saine colère ?
10. « Nos adversaires ne sont pas nos ennemis et nous aident à porter un regard lucide sur nos manquements. En ce dimanche de la dédicace de Saint-Jean du Latran, souvenons-nous que l’Église ne subsiste pas par la perfection de ses membres, mais par la fidélité au Christ qui ne cesse de nous purifier et de nous relever ».
L’enseignement catholique peut essayer de faire diversion en affichant sa religiosité afin de cacher tout ce qu’il doit à la logique économique de son modèle et à sa volonté de gagner des parts de marché non seulement sur le public mais aussi sur le privé hors contrat. Le reste n’est que littérature chargée d’une histoire qui est loin d’avoir toujours été si belle à voir.
Notes :
1. Rappelons aussi que l’enseignement privé peut décider, sans restriction réglementaire, de ne pas réinscrire un élève, dont les résultats sont faibles ou dont le comportement est jugé inadéquat.
2. Tanguy Lucie, 1972, « L’Etat et l’école. L’’école privée en France », Revue française de sociologie, Revue française de sociologie, vol. 13, n°3, p. 360.
3. Brodaty Thomas, Parquet du Loïc, Petit Pascale, 2014, « La discrimination à l’entrée des établissements scolaires privés. Les résultats d’une expérience contrôlée », Revue française d’économie, vol. 29, n°2, pp. 143-178.
4. Tanguy Lucie, 1972, « L’Etat et l’école. L’’école privée en France », Revue française de sociologie, op. cit., p. 332.
5. Votée le 21 septembre 1951, la loi Marie étendait le bénéfice des bourses d’Etat aux élèves de l’enseignement secondaire privé.
6. Votée le 28 septembre 1951, la loi Barangé octroyait le versement d’une allocation trimestrielle de 1000 francs pour tout enfant fréquentant une école primaire quel que soit son statut, public ou privé.
7. Ce propos peut être retrouvé sur le site de France Inter (Questions politiques, 6 avril 2025 : 35 :48).
8. Article 1.2 du statut du chef d’établissement de l’enseignement catholique.
9. Médiacités, « Au lycée catholique Le Caousou [à Toulouse], les dérives conservatrices de la direction », 30 septembre 2024 ; Médiapart, « Un rapport révèle de graves dérives du lycée privé de l’Immaculée-Conception à Pau », 30 mars 2025.
10. Exemples cités par Bruno Poucet, 2024 : « Le retour du religieux dans les établissements catholiques en France : état des lieux et interrogations », Revue Education et Sociétés, n°51, pp. 102-105). Cf. aussi les exemples donnés par le journaliste Alexis Da Silva, 2025 : Quand des écoles privées religieuses font leur loi, Paris, éditions Robert Laffont, collection « Enquête », pp. 15-170).
11. Vannier Paul, Weissberg Christopher, 2024, Le financement public de l’enseignement privé sous contrat, rapport d’information n°2423, avril.
12. D’autant que le rapport parlementaire du 4 avril 2024 ne prend pas en compte les montants accordés à l’enseignement privé au titre des contrats locaux d’accompagnement, moyens pris, rappelons-le, sur ceux de l’éducation prioritaire.
13. Depuis 2006, la loi de finances répartit les crédits de chaque ministère par programme. L’enseignement public dispose ainsi de deux programmes non fongibles entre eux (l’un, le « 140 », pour le premier degré, l’autre, le « 141 », pour le second), quand l’enseignement privé en relève d’un seul (programme 139), de la maternelle au lycée.
14. Vannier Paul, Weissberg Christopher, 2024, Le financement public de l’enseignement privé sous contrat, op. cit., p. 46.
15. Cour des comptes, 2023, L’enseignement privé sous contrat, Rapport public thématique, juin, p. 101.
16. Mathieu Bunel, Marion Monnet, 2023, « Dépenses d’enseignement dans les collèges privés et publics et indice de positionnement social : une analyse spatiale et longitudinale », in Patrice Caro, Agnès Checcaglini, Territoires et parcours. De nouvelles trajectoires d’emploi et de formation à l’épreuve des territoires ?, Paris, éditions Céreq, collection « Échanges », p. 68.
17. Cf. Projet annuel de performances, annexe au projet de loi de finances pour 2026, programme 139, p. 53.
18. Bonnéry Stéphane, 2024, « Favoriser l’école privée : 20 ans de politiques économiques », La Pensée, op. cit., pp. 89-102.
19. Soit représentant 283 854 € pour 16 établissements privés (Projet annuel de performances, annexe au projet de loi de finances pour 2026, p. 56).
20. Pluyaud Bertrand, Kergozou Nikki, 2024, « Améliorer les résultats dans le domaine de l’éducation », Etudes économiques de l’OCDE, France, pp. 120-121.
21. Sur ces différents points concernant la politique de l’éducation prioritaire, se référer à : collectif Langevin Wallon, 2024, L’éducation prioritaire : une politique féconde pour le système éducatif, Paris, éditions du Croquant, préfacé par Jean-Paul Delahaye et postfacé par Jean-Yves Rochex.
22. 5% des collèges privés disposent d’une SEGPA, contre 21,1% dans le public hors prioritaire et 49,3% en REP+.
23. 18,8% des établissements privés ont une ULIS, contre 50,7% dans le public hors prioritaire et 63,5% en REP+
24. 0,8% des collèges privés comprennent une UPE2A contre 13% dans le public hors prioritaire et 58% en REP+.
25. Cf. Oberti Marco, Rivière Clément, 2014, « Les effets imprévus de l’assouplissement de la carte scolaire », Politix, n° 107, pp. 219-241 ; Sanselme Franck, 2009, « Familles populaires et choix de l’établissement scolaire : les raisons des plus faibles », Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs, n°8, pp. 69-93.