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" Ecrire une définition des finalités de l’éducation » (entretien du Café avec Roger-François Gauthier / 2)

7 janvier

Roger-François Gauthier : « Ecrire une définition des finalités de l’éducation »

« Bloqué depuis des décennies dans une impasse, le système éducatif français a en fait besoin de rouvrir en un débat démocratique la question de ses finalités et, à ce titre, d’entendre les dispositions de la CIDE » note l’expert en politiques éducatives Roger-François Gauthier. Dans cette seconde partie de l’entretien qu’il a accordé au Café pédagogique, il pose un constat sévère sur le système éducatif, toujours en lien avec sa réflexion sur les droits de l’enfant. « Tout en extrayant une élite, il infériorise indûment des élèves en restreignant leur droit à l’éducation » juge-t-il, évoquant « cette fabrique industrielle et inconsciente de l’échec scolaire [qui] touche tous les élèves, mais bien sûr, en étant une atteinte à leurs droits d’être équitablement évalués, plus encore ceux qui sont les plus vulnérables ».

Vous parlez plus des modalités de diffusion des savoirs que des savoirs eux-mêmes…

Précisément, j’ai aussi abordé les incohérences et hiérarchies entre savoirs enseignés. Partons de cette idée que des élèves sont pour différents motifs et de façon elle-même diverse plus vulnérables dans certains apprentissages. C’est-à-dire que plus de protection doit leur être accordée. Or l’enseignement contribuerait mieux à la réussite des élèves les plus vulnérables s’il présentait une cohérence entre les divers savoirs, éléments éducatifs et années d’études : c’est cet intérêt pour la cohérence de ce qui est enseigné dans les expériences réelles d’apprentissages des élèves qu’on appelle le « curriculum ». Ne faisons pas de nominalisme autour de ce mot, mais constatons que l’idée que puisse exister un sens explicite des études au-dessus de la fracturation en disciplines et années est refusée dans l’appareil juridique français du droit des savoirs.

On ne propose pas aux élèves une culture, mais une dizaine de disciplines fermées les unes aux autres et en concurrence, entre lesquelles il appartient aux élèves, seuls, de créer les liens. Avec en outre divers « parcours » et « éducations à », pour fabriquer un paysage incompréhensible. Avec, là encore, une différence entre les élèves que l’environnement familial aidera sur la voie de cette réflexion et de la synthèse et ceux pour lesquels il sera inopérant. Or cette culture, dialogique, non enfermée dans les constructions abstraites que sont les « disciplines », est bien une condition pour que les esprits échappent aux emprises. Tous n’ont pas les mêmes chances d’y échapper, ne sont pas mis dans les mêmes conditions pour l’émancipation. Il s’agit bien aussi d’une discrimination, à bas bruit mais à forts effets.

Savoirs à la structuration éclatée difficile d’accès, car déconnectée des contextes scientifiques et sociaux d’où ils proviennent, savoirs indûment hiérarchisés, voici où se constitue à bas bruit ce second défaut majeur, au regard de l’objectif de non-discrimination, de l’Ecole française.

Et les élèves alors ?

Une troisième question, voisine, porte sur la question du rapport entre les savoirs enseignés et les élèves eux-mêmes. L’antique tradition scolaire française considère que l’enfant est un élève et qu’il arrive à l’Ecole comme un réceptacle vide qu’il suffit de remplir. De cette conception découlent plusieurs attitudes qui s’opposent à des dispositions de la Convention, qu’il s’agisse de la faible réalité de la vie et de la participation démocratique dans un établissement scolaire français, alors que l’alinéa d) de l’article 29 de la Convention dispose qu’il convient de « préparer l’enfant à assumer les responsabilités de la vie dans une société libre, dans un esprit de compréhension, de paix, de tolérance, d’égalité entre les sexes et d’amitié entre tous les peuples et groupes ethniques, nationaux et religieux, et avec les personnes d’origine autochtone ».

L’article 12 va plus loin en ce qu’il dispose que « Les Etats parties garantissent à l’enfant qui est capable de discernement le droit d’exprimer librement son opinion sur toute question l’intéressant, les opinions de l’enfant étant dûment prises en considération eu égard à son âge et à son degré de maturité » : c’est toute la question de savoir si, notamment, les contenus scolaires désignent un domaine sacré, échappant au regard critique ou si, comme c’est le cas en beaucoup de pays, c’est une matière sur laquelle on travaille collectivement. La prise en compte et l’écoute des élèves pour savoir ce qui leur serait nécessaire pour se repérer dans la complexité du monde n’est pas une préoccupation explicite de l’Ecole de France, et cela participe de son inadaptation à beaucoup d’élèves dont elle proclame trop vite qu’ils sont inadaptés à l’Ecole.

Tout aussi important est l’alinéa c) de l’article 29 qui prône le respect de « l’identité, de la langue et des valeurs culturelles des élèves », « ainsi que le respect des valeurs nationales du pays dans lequel il vit, du pays duquel il peut être originaire et des civilisations différentes de la sienne » : qu’en est-il en France de l’ouverture vers les savoirs familiaux et les cultures, ainsi qu’aux langues maternelles, par exemple dans les apprentissages initiaux de la lecture ?

Vous vous êtes intéressé aussi à l’enseignement de cette Convention dans les écoles, collèges et lycées français, puisque vous nous avez rappelé que c’était là une obligation, aux termes mêmes de la Convention ?

Oui, et là le bilan est préoccupant. La mention même de la Convention dans l’un des rares textes directeurs en matière de contenus d’enseignement, à savoir le « socle commun de connaissances, de compétences et de culture » créé par la loi du 8 juillet 2013 d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République, n’est même plus maintenue dans sa version de 2025.

Mais tout cela rejoint l’échec plus général de l’éducation nationale lorsqu’elle prétend enseigner du droit. L’Ecole française n’a pas fait sienne jusqu’ici l’idée que certains apprentissages ne peuvent être conçus sans mise en pratique. L’« approche par les droits », pour reprendre les termes de l’UNICEF, n’a pas trouvé sa place, et ce qui est vrai des droits en général l’est plus encore des droits de l’enfant. L’Ecole passe à côté de tout ce que la CIDE pourrait constituer comme terrain d’apprentissage permettant à l’élève d’exercer sa pensée critique, par exemple face à des situations où les droits peuvent apparaitre en contradiction les uns avec les autres.

On peut même se demander dans quelle mesure la CIDE n’est pas difficile à intégrer à l’appareil éducatif français par sa référence même à des enfants et pas à des élèves : c’est un véritable changement culturel qui serait nécessaire pour que l’éducation nationale inscrive au cœur de son action que les enfants ne sont pas des objets mais des sujets de droits.

Vous disiez tout à l’heure que vous aborderiez aussi la question, qui en effet peut être sensible quand on parle de droits, de tous les jugements portés sur les élèves sous le terme générique d’évaluation. Qu’avez-vous à dire là-dessus, par rapport à la Convention ?

Je dois me préoccuper de points qui risquent d’apparaître comme des détails, mais comme on sait, le Diable s’y trouve, et il se cache bien dans toutes les modalités selon lesquelles les élèves d’un système donné sont évalués, jugés, diplômés, orientés, notés, classés, admis, recalés, etc.

Premier élément de « détail », en fait cardinal : les élèves français sont dans le cas le plus fréquent, en classe comme aux examens, notés sur 20. Voici un point qui peut sembler neutre ! En dehors de ce qui serait à dire en matière de docimologie, il faudrait rappeler les travaux d’Antibi, notamment, qui montre qu’un classement sur une échelle à nombre pair de barreaux avec moyenne à la médiane, entraine automatiquement un système de notation à évincer la moitié de l’effectif. Sans intention, juste en laissant agir.

En quoi cela concerne-t-il les droits des enfants ? De plusieurs façons : à la fois par le fait que cela est caractéristique d’un système qui présente une prétendue sophistication d’évaluation comme juste, et par le fait que la logique même de la courbe de Gauss envoie automatiquement des élèves du côté de l’échec. Cette fabrique industrielle et inconsciente de l’échec scolaire touche tous les élèves, mais bien sûr, en étant une atteinte à leurs droits d’être équitablement évalués, plus encore ceux qui sont les plus vulnérables.

Autre point en général ignoré : les examens et évaluations françaises sont parmi les rares à être validées à partir d’un calcul de moyenne générale, mêlant des résultats en langue vivante, en mathématiques et en éducation physique et sportive. Or cette tradition, étrangère à la plupart des pays, et qui du point de vue pédagogique désigne une pratique absurde, a aussi un impact en termes de droits : quand l’évaluation passe d’une modalité qui renseigne un élève sur les atouts et les manques de sa prestation dans certains domaines à l’affichage d’apparence bénigne du simple élément arithmétique que constitue une note « moyenne », elle ne fait que rechercher obsessionnellement les « meilleurs », même si ceux désignés ainsi ont des lacunes importantes dans certains domaines de savoir. Un tel système ne valide pas des savoirs et compétences : il est plus préoccupé de juger et de condamner des personnes, et, tout en extrayant une élite, il infériorise indûment des élèves en restreignant leur droit à l’éducation.

Au bout du compte, que peut-on tirer de votre analyse ? Est-ce qu’il faut attacher de l’importance à cette Convention ?

Suivre la Convention à la lettre ne serait rien moins que révolutionner le système éducatif français. Une partie de l’état d’injustice que le système français ne parvient pas à dépasser provient de ce que nous avons pointé et il s’agit d’en voir la force discriminante.

C’est sans doute nécessaire, à chacun de juger. Mais je crois qu’on peut au moins s’en tenir à rappeler que les obligations internationales doivent être tenues. Il est tellement répété en bien des cercles qu’un travail refondateur est à faire pour définir les finalités de l’éducation, avant de lancer on ne sait quelle réforme qui ne se rattache aujourd’hui à rien si ce n’est à l’humeur d’un gouvernant de passage. Bloqué depuis des décennies dans une impasse, le système éducatif français a en fait besoin de rouvrir en un débat démocratique la question de ses finalités et, à ce titre, d’entendre les dispositions de la CIDE. Et d’écrire en haut de page une définition des finalités de l’éducation qui permette de faire droits aux enfants.

Propos recueillis par Djéhanne Gani

Extrait de cafepedagogique.net du 06.01.26

 

Voir la première partie de l’entretien

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