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[Édito] Une école des classes : de la pauvreté et de ses effets
Loin des polémiques et écrans de fumée, l’école a été au centre des débats toute une journée, avec des militant·es d’ATD Quart Monde, des chercheur·es et des professeur·es, autour d’un sujet trop souvent invisibilisé : la pauvreté. Et cela fait du bien. Non pas pour se désoler collectivement, mais pour comprendre et agir.
« L’école n’est pas faite pour les pauvres »
Car oui, « l’école n’est pas faite pour les pauvres », pour reprendre les mots de Jean-Paul Delahaye, défenseur des droits et fin connaisseur des liens entre éducation et pauvreté. Penser l’école avec et pour les plus pauvres suppose un véritable changement de paradigme – et constitue la clé d’une authentique démocratisation scolaire. Or, comme l’a montré Pierre Merle, la démocratisation à l’œuvre est avant tout « ségrégative ». La ségrégation sociale mine à la fois l’école et la démocratie, et elle s’est nettement accentuée au cours des vingt dernières années.
Une bombe à fragmentation
Dès 2016, les travaux du Cnesco qualifiaient cette ségrégation de « bombe à retardement ». Sommes-nous aujourd’hui entrés dans sa phase d’irradiation ? Dans la compétition scolaire et la lutte des places – organisée par des logiques d’assèchement budgétaire des services publics, Parcoursup, Mon Master, concours – dominent des logiques d’individualisme et de concurrence. Elles produisent mécaniquement des « gagnants » et des « perdants », socialement très marqués. L’école, pensée par et pour les élites socio-culturelles, contribue ainsi à nourrir le rejet de celles-ci.
De la défiance scolaire aux effets politiques
Les effets politiques de ce processus sont désormais bien identifiés. Les travaux de Félicien Faury, notamment dans Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite (2024), montrent que, même chez des individus ayant accédé à une certaine stabilité sociale, un faible niveau de diplôme structure un rapport spécifique à l’ordre scolaire, porteur de conséquences sociales et politiques durables.
Pour ces électeurs – souvent parents – la question scolaire est centrale : inquiétude face à la dégradation perçue de l’école publique, ressentiment envers les groupes mieux dotés en capital culturel, défiance envers une gauche jugée socialement et culturellement distante. Autant de mécanismes qui alimentent le vote pour l’extrême droite. Dans Le Triomphe des égoïsmes tout juste publié, le sociologue Camille Peugny invite à ne pas occulter « la droitisation des classes moyennes supérieures » et leur adhésion aux valeurs du libéralisme culturel : « les déterminants du vote RN sont complexes et s’entremêlent » écrit-il.
Interroger l’école, interroger la démocratie
Interroger l’école, c’est donc interroger ses effets sur les trajectoires individuelles, les groupes sociaux… et les choix politiques. Peut-on continuer ainsi sans fragiliser davantage la démocratie ?
Sortir du chacun pour soi
Changer de paradigme est une urgence. Faire vivre l’égalité et la fraternité en actes, sortir de la logique du chacun pour soi. « La bataille scolaire [est] remportée par les classes moyennes et supérieures » comme le rappelle Camille Peugny, et les gagnants d’aujourd’hui ne sont toujours pas les perdants d’hier : la compétition scolaire ne corrige pas les inégalités, elle les reconduit. Le plafond de verre est une claque pour les classes populaires et leurs enfants. Pourtant, il n’y a là aucun fatalisme. Des dispositifs existent, des expérimentations ont fait leurs preuves. Ceux qui agissent le savent : ce qui manque, c’est la volonté politique.
Penser l’école à partir de la pauvreté
Placer l’école sous le signe des arts et des sciences, en prenant la pauvreté comme focale, est une nécessité. Car la pauvreté produit des effets profonds sur les enfants et leurs familles que l’école – et la République – ne peuvent ignorer sans mettre en péril la cohésion sociale et nationale.
Comprendre pour agir
Une journée comme celle de samedi apporte des clés précieuses pour comprendre et agir. Elle nourrit à la fois l’espoir et l’engagement en faveur d’une société plus juste, plus fraternelle et plus solidaire. Car il y a des solutions et « ça » marche.
Djéhanne Gani
Extrait de cafepedagogique.net du 26.01.26
Pauvreté et déterminisme scolaire : qui en parle ?
Quels sont les effets de la pauvreté dans les apprentissages des enfants et leur relation à l’école et comment mieux lutter contre les discriminations ? Les chiffres des inégalités sont frappants : 72,1 % des élèves en SEGPA et 80 % des élèves en ULIS sont issus de milieux défavorisés. ATD Quart monde a rendu compte d’un travail de 6 ans sur la pauvreté lors d’une riche journée à l’Académie des sciences samedi 24 janvier.
Des militant.es, des enseignant.es, des chercheur.es et deux ancien.nes ministres socialistes de l’Education nationale, Vincent Peillon et Najat Vallaud Belkacem, et leur ancien Dgesco Jean-Paul Delahaye, étaient réunis. Une image forte et un message politique : la pauvreté non seulement affichée mais invitée là où elle est habituellement absente. Et c’est une histoire de système et non d’individus.
La science et l’école face à la pauvreté
« L’histoire de l’école, c’est comme l’histoire des guerres, elle n’est jamais racontée que par les seuls vainqueurs. D’où la difficulté à réformer ensuite l’école dans le sens d’un meilleur accompagnement des fragilités » commence l’ancienne ministre Najat Vallaud Belkacem, rappelant en creux le rôle du système éducatif élitiste dans la reproduction des inégalités.
« La science a longtemps été l’affaire des puissants » et des hommes introduit d’emblée Yann Wimard, invitant l’assemblée – très féminine – à observer les sculptures de la salle majestueuses, des sculptures de « grands » hommes. Pour le mathématicien et membre de l’Académie des sciences, les sciences sont souvent présentées comme une promesse de progrès, capables de réduire la pauvreté, d’améliorer la santé ou d’augmenter les rendements agricoles. Mais il invite à une lecture lucide de l’histoire et du présent. La science a longtemps été l’affaire des puissants et a parfois contribué à creuser les écarts sociaux, en accompagnant ou en légitimant certaines formes de domination.
Produire des savoirs suppose du temps, des ressources, des réseaux, de la reconnaissance et de la confiance. Or ces éléments font précisément défaut aux personnes en situation de grande pauvreté. Alors que la recherche est de plus en plus compétitive, la science demeure socialement sélective. Yann Wimard pose alors une question centrale : peut-on faire de la science autrement ? Une science moins centrée sur la compétition individuelle et davantage sur le partage, capable de prendre le temps et d’accepter de se laisser interroger par celles et ceux qu’elle exclut. La science ne peut ignorer la pauvreté. Et cela interroge nécessairement l’école. Et la politique éducative menée.
Reconnaître la dignité des savoirs transmis
L’astrophysicien Pierre Léna interroge également les sciences et le système éducatif, citant la fable de La Fontaine « Le laboureur et ses enfants ». « Gardez-vous de vendre l’héritage de vos parents. Un trésor est caché dedans. » et ce trésor, ce n’est pas l’argent – « d’argent, il n’en avait point », mais le travail, les savoirs transmis et le courage. L’école dont il rêve serait capable de faire une place à cette diversité, en reconnaissant les savoirs académiques et les « les savoirs empiriques ».
Une recherche co-construite avec les premiers concernés
« Il faut impérativement associer les milieux populaires à cette réflexion car ils sont les mieux placés pour parler des difficultés rencontrées par leurs enfants » déclare l’expert de cette question de la pauvreté et du système éducatif Jean-Paul Delahaye. L’ancien numéro 2 du ministère de l’éducation, auteur d’un rapport sur la pauvreté et la réussite scolaire en 2015, de l’essai L’école n’est pas faite pour les pauvres et du roman Frapper les pauvres (2026) poursuit : « Je suis convaincu que rien de solide ne se fera dans la lutte contre les inégalités à l’école si les milieux populaires ne parviennent pas à peser sur les politiques publiques d’éducation, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui ».
Pour Marie-Aleth Grard aussi, présidente d’ATD Quart Monde, il est impossible de penser l’école sans celles et ceux qui vivent la grande pauvreté. Pendant six ans, enseignants, chercheurs et militants Quart Monde ont travaillé ensemble dans une démarche de recherche-action participative, qui reconnaît les personnes concernées comme co-chercheuses. Ce travail a abouti en 2022 à la publication de l’ouvrage Égalité, dignité des invisibles. Les récits d’exclusion y sont nombreux : parents démunis face aux injustices scolaires, enfants peu écoutés, découragés : dans les milieux pauvres, les parents manquent souvent des moyens et des codes nécessaires pour lutter contre les inégalités scolaires. L’écoute, la confiance et l’encouragement apparaissent alors comme des leviers essentiels, tout comme une connaissance plus sensible, qui ne se limite pas à l’intellectuel.
Retisser le lien entre l’école et les familles
La coéducation apparaît comme un enjeu central. Pour Catherine Hurtig-Delattre, accompagnatrice au CIPES, une coéducation active, lucide et volontaire suppose des actions construites et l’acceptation des obstacles. Pascale Mermet-Lavy, psychologue et membre de l’AGSAS, insiste sur la dimension humaine de la relation éducative : reconnaître la parole de chacun, sans jugement, dans une logique d’égalité et d’empathie, permet d’améliorer le climat scolaire. Les séances d’analyse de pratiques offrent un espace pour exprimer son ressenti, comprendre les logiques à l’œuvre et changer de regard sur les situations rencontrées.
Valoriser les savoirs des familles
Les enseignantes témoignent d’un changement de regard avec ce projet. Des outils simples existent, rappellent-elles et ça marche ! Applications de traduction, cafés des parents, temps partagés, la pédagogie Freinet, le « quoi de neuf » à l’école. Lorsque les familles sont impliquées, les enfants en sont fiers.
Plusieurs actions concrètes sont présentées pour reconnaître les savoirs des familles. Il s’agit notamment d’affirmer que les enfants arrivent à l’école avec des connaissances déjà acquises, de mettre en place des démarches collaboratives comme le « marché des connaissances » ou encore de recenser les langues parlées dans les familles. Il ne s’agit plus de parler de barrière de la langue, mais de richesse plurilingue. La question des devoirs à la maison est également vivement critiquée. Pour de nombreuses familles, ils constituent une source de découragement, de honte et de conflits, en particulier lorsque la langue n’est pas maîtrisée ou que les conditions de logement sont précaires.
L’Ecole face aux inégalités
« En France l’école ne corrige pas les inégalités sociales ? or quand l’école exclut les enfants les plus pauvres, ne leur permet pas de réussir, c’est le pacte républicain qui est en danger. Il y a bien là un enjeu démocratique », c’est le constat et l’analyse de Marie-Aleth Grard, présidente honoraire d’ATD Quart monde. Les chiffres des inégalités sont frappants : 72,1 % des élèves en SEGPA et 80 % des élèves en ULIS sont issus de milieux défavorisés. Le directeur de recherche LaPsyDE Grégoire Borst rappelle que les inégalités apparaissent très tôt, dès la maternelle, notamment en langage et en mathématiques. Il faut donc former les enseignants aux inégalités.
Le stress chronique, plus fréquent dans les milieux populaires, affecte la mémoire, la régulation émotionnelle et les apprentissages. Il appelle à repenser l’évaluation, trop souvent source d’anxiété, et à développer les compétences psychosociales fin d’aider tous les enfants à mieux gérer le stress. La formation a été identifiée comme un manque : « il faut professionnaliser la question de la relation aux familles » dans « une parité d’estime » juge Catherine Hurtig Delattre, en externe comme en interne à l’école avec les différents métiers.
Former à la fraternité, à l’égalité
Lors des échanges, des militant.es d’ATD Quart Monde prennent la parole : « Je ne suis pas là pour faire des confidences, mais pour faire avancer la recherche. » dit l’une des participant·es qui insiste sur l’importance d’un cadre sécurisant : on peut parler sans être obligé de raconter sa propre histoire. Émilie Izla évoque la nécessité de « casser les jugements et les idées toutes faites », d’informer mais surtout d’écouter. « Une maîtresse qui sourit, ça change tout. » Franck Lenfant, lui, insiste sur la nécessité de donner envie et de donner confiance, sans préjugés ni a priori
Tous et toutes dénoncent le mépris mais surtout la méconnaissance dont les familles pauvres sont victimes. Ces propos sont corroborés par les enseignantes des écoles impliquées dans le projet. Elles confient avoir appris et compris la situation de leurs élèves au contact des militants d’ATD et des chercheurs.
Exclusion scolaire : une violence silencieuse
« Faire la paix avec l’école », « ne plus avoir peur de l’école » sont les mots et vœux de Franck Lenfant, et de nombreux parents, militants d’ATD quart monde, qui parlent du « gouffre » entre l’école et les familles pauvres dont les professeurs ne peuvent pas avoir conscience. Des paroles d’enfants évoquant la pauvreté comme un fardeau ont résonné avec force.
Les chiffres sont alarmants : plus de deux millions d’enfants vivent dans la précarité en France, et une grande partie d’entre eux ne se sentent pas bien à l’école. Face à ce constat, l’académicienne Laure Saint Raymond appelle à partir de ce que les enfants sont et savent, plutôt que de leurs manques. Elle souligne l’importance de laisser du temps aux apprentissages et de former les enseignants à la réalité de la grande pauvreté.
« L’heure est à la résistance », lance l’historienne Laurence De Cock, grand témoin de cette journée car « sur le tri social plane en plus maintenant le risque du tri national ». Un message s’impose avec force : « l’éducation est une vraie richesse qui ne se marchande pas ».
Jean-Paul Delahaye avait rappelé dans son allocution que le Conseil supérieur des programmes avait été fondé dans ce lieu, à l’Académie des sciences. La grande témoin de la journée, de conclure à l’issue des différents témoignages et analyses, qu’il serait temps de les refonder avec toutes les propositions qui ont émergé. Un programme pour 2027 a été esquissé. « Il ne s’est malheureusement pas passé grand-chose sur ce sujet du côté des pouvoirs publics mais quel bonheur de voir que vous vous avez avancé, vous, dans votre bonne connaissance du sujet » a glissé l’ancienne ministre Najat Vallaud Belkacem aux militant.es ATD Quart monde, aux chercheur.es, aux enseignant.es présent.es. Une bonne connaissance, source d’inspiration pour les responsables politiques, absent.es des bancs de l’Académie des sciences.
Djéhanne Gani
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Extrait de cafepedagogique.net du 26.01.26
« L’école ne corrige pas les inégalités sociales » Marie-Aleth Grard (ATD Quart Monde)
ATD Quart monde a publié et présenté à l’Académie des sciences à Paris samedi 24 janvier les résultats de la recherche participative CIPES (Choisir l’Inclusion Pour Éviter la Ségrégation). « En France, l’école ne corrige pas les inégalités sociales » déclare Marie-Aleth Grard, présidente honoraire de l’association. « Or quand l’école exclut les enfants les plus pauvres, ne leur permet pas de réussir, c’est le Pacte républicain qui est en danger, il y a bien là un enjeu démocratique » poursuit-elle. Pour autant, aucun fatalisme : « Des changements dans les écoles sont possibles pour que tous les enfants « réussissent » » explique-t-elle. Comment ? formation, croisement des regards, du temps, de l’écoute, « pratiques pédagogiques renouvelées », « une relation école famille apaisée », « la prise en compte des savoirs de vie, des savoirs d’expérience des parents » sont autant de réponses. Son entretien dans le Café pédagogique.
Quel est le point de départ de ce travail qui a duré 6 ans ?
« Pourquoi la pauvreté continue-t-elle de déterminer, dès l’école primaire, des trajectoires scolaires dégradées et souvent irréversibles ? »
Voilà la question que nous avons posée aux équipes enseignantes, aux chercheurs et aux militants Quart Monde en septembre 2019 quand nous avons débuté nos travaux de recherche CIPES.
Et les chiffres le montrent, en France, l’école ne corrige pas les inégalités sociales. Or quand l’école exclut les enfants les plus pauvres, ne leur permet pas de réussir, c’est le Pacte républicain qui est en danger, il y a bien là un enjeu démocratique.
Quelques éléments chronologiques de nos travaux.
En septembre 2019, sur la base du volontariat, une vingtaine d’écoles et quelques collèges sont partants pour ces travaux de recherche. Janvier 2020 nous débutons les entretiens et observations dans les classes. A chaque fois, ce sont deux chercheurs et deux militants Quart Monde qui vont observer et qui débrieferont ensuite. Mars 2020 … vous vous souvenez ? Covid ! une sorte de centrifugeuse s’est emparée du pays et de nos travaux, des écoles … les collèges ont quitté la recherche, ainsi que quelques écoles, et même l’équipe de coordination CIPES n’a pas été épargnée.
Les observations dans les classes, grande section, CP et CM2 ont repris ensuite, puis les entretiens avec les directrices et directeurs, les divers personnels, un questionnaire est proposé aux enseignants, les écoles ont chacune rédigé un projet s’inscrivant dans la recherche. Pour les aider à le réaliser, pour analyser et réfléchir aux axes priorisés, elles seront accompagnées par un ou une chercheure tout au long de la recherche. Nous leur avons également proposé des formations en visio avec des chercheurs pour approfondir des thématiques, des enjeux professionnels liés à cette recherche.
Comment s’est organisée cette recherche participative ?
L’équipe de coordination a organisé des rencontres régulières avec le groupe de militants Quart Monde en s’appuyant sur les observations effectuées dans les classes. Ces journées de travail étaient presque toujours suivies d’une journée avec toutes et tous : enseignants, chercheurs, militants Quart Monde et partenaires.
Les temps d’observations dans les classes puis de débriefings nous ont amenés à constater la finesse des observations des militants Quart Monde, leur regard particulier du fait de leur parcours scolaire et de vie. Incroyable, nous étions allés dans la même classe et ils n’avaient pas vu les mêmes élèves, ni repéré les mêmes moments qui interrogent.
Au bout de quelques mois, lors des journées de travaux avec les militants Quart Monde pour préparer les rencontres de l’ensemble des acteurs, nous avons vu les militants Quart Monde changer, discuter davantage entre eux, faire vraiment équipe. Ils et elles mettaient tout en place pour mieux comprendre les enjeux, les sujets parfois complexes. Nous étions alors dans le basculement d’une recherche action à une recherche participative. Les militants et militantes Quart Monde acteurs de la recherche, étaient bien des co-chercheurs aux côtés des enseignants et des chercheurs.
Alors ce fut parfois rude pour les professionnels, les chercheurs comme pour les militants Quart Monde. Mais toutes et tous avaient la volonté d’avancer, de se comprendre, de prendre en compte l’autre, dans le but d’améliorer l’école.
En 2022, comme un point d’étape, nous publions le livre L’égale dignité des invisibles : quand les sans voix parlent de l’école dans lequel dix militants Quart Monde racontent leur parcours scolaire et expriment leurs idées pour une école de la réussite de tous. Et puis je dialogue avec Dominique Lahanier-Reuter chercheuse qui animait alors l’équipe de chercheurs de CIPES, puis avec Florence Denonfoux directrice d’école à Lyon qui raconte la recherche dans son école maternelle et un syndicaliste donne également son point de vue.
Six ans c’est long ! Et pourtant dans ces travaux le temps long nous est apparu indispensable. Le temps de l’acculturation du groupe CIPES venant d’horizons tellement différents, et puis comme le dit un militant Quart Monde « il faut que les parents aient fait la paix avec l’école pour qu’ils puissent y entrer » … et pour certains militants Quart Monde oser prendre la parole, ou ne pas être sans cesse en colère mais aussi écouter pour mieux comprendre et avancer avec le groupe. Il faut aussi prendre le temps pour les enseignants de comprendre la grande pauvreté et ses impacts, pas seulement économiques, sur les enfants et leurs parents.
Enseignants, chercheurs, militants et militantes Quart Monde ont travaillé depuis le début de cette recherche sans relâche, avec ténacité, courage et force … pour oser se raconter, mais aussi oser dire non, dire stop !
Durant la journée et dans le rapport, il a été longuement question des savoirs de l’école. Quels savoirs n’y ont pas leur place et quels sont enjeux de cette question ?
Ce ne sont pas tant les savoirs qui n’ont pas leur place, mais les implicites qui empêchent tant d’enfants de rentrer dans les apprentissages, d’oser apprendre, ou tout simplement de faire la tâche qui est demandée, mais non comprise. Vous savez ce que l’école attend des élèves sans leur expliquer.
Et puis ce sont ces mises à l’écart invisibles, infimes mais qui se répètent. Elles peuvent aussi donner des mises en retrait des élèves dont nous parlons. Mise en retrait des apprentissages, mais aussi mise en retrait qui fait que l’élève se « retire » du groupe classe, parfois n’a plus d’amis.
Quelles sont les préconisations issues de ce travail, en particulier pour les enseignants ?
Publié aux Editions Quart Monde et dirigé par l’équipe de coordination CIPES, le rapport final est intitulé « École et grande pauvreté : lutter contre les discriminations – Croisement de regards sur une recherche participative ».
C’est un recueil de contributions des personnes impliquées dans cette recherche, enseignants, chercheurs, accompagnatrices AGSAS, plasticienne, cadreurs, militants et militantes Quart Monde et bien sûr équipe de coordination.
Il constitue un croisement de regards sur une recherche participative inédite.
Alors bien entendu, en conclusion de ces travaux nous formulons des recommandations pour éviter l’exclusion des élèves vivant dans des familles qui sont dans la grande pauvreté. Il s’agit bien de leur permettre de réussir également au sein de la classe ordinaire,
Pour CIPES, cela passe par des pratiques pédagogiques renouvelées mais aussi par une relation école-famille apaisée.
Pour cela il s’agira de veiller à :
– Un changement de regard sur la pauvreté ;
– une prise en compte des implicites qui excluent les élèves qui sont les plus éloignés de l’école ;
– des pratiques fondées sur la coopération et l’entraide entre les élèves privilégiées.
Pour la relation avec les familles, il s’agira de veiller à :
– La coéducation au sens plein du terme ;
– l’écoute et à l’accueil de tous les parents ;
– la reconnaissance de leurs capacités, certes différentes, mais toutes nécessaires ;
– de nouveaux outils pour mieux communiquer imaginés ensemble.
Dans le fonctionnement des écoles, il s’agira de soutenir la cohésion d’équipe : les écoles qui s’y sont attaché reconnaissent que c’est « CIPES qui fait le ciment de l’équipe ». Un atout souvent favorisé par des temps d’analyse de pratiques tels que mis en œuvre par l’AGSAS.
L’équipe de coordination tient à signaler un résultat dont la recherche CIPES peut se prévaloir comme instigatrice : nous avons pu observer une forme de « réconciliation » entre les militantes et militants Quart Monde et l’école. C’est un élément important à considérer si l’on ne veut laisser aucun enfant sur le bord du chemin : accepter de prendre en compte ce que l’on ne sait pas de l’autre. C’est possible.
C’est un long chemin qui produit de très beaux résultats.
Nos travaux ne sauraient en rester là ; demain commence l’essaimage de cette recherche. Nous sommes prêts à aller la présenter et en discuter dans les lieux de formation des personnels d’éducation, qu’ils soient institutionnels ou syndicaux.
Finalement, votre travail sur la pauvreté et l’école n’est-il pas un appel à une transformation, une révolution copernicienne de l’Ecole ?
Notre travail montre que des changements dans les écoles sont possibles pour que tous les enfants « réussissent ». Il montre aussi avec force combien la prise en compte des savoirs de vie, des savoirs d’expérience des parents qui ont la vie très difficile au quotidien est très importante pour que tous les parents osent venir à l’école en confiance. Les enseignants le disent lorsque les parents sont accueillis en confiance, les enfants qui habituellement sont en retrait dans la classe, sont alors différents dans la classe. « Ils ont des étoiles dans les yeux ».
Nous avons tous constaté combien le temps long est important, il faut former les enseignants à la compréhension de la grande pauvreté, mais cela demande du temps. Le temps de l’acculturation est parfois long.
Alors révolution copernicienne que d’avoir des parents qui vivent la grande pauvreté au quotidien comme co-chercheurs ?
A ATD Quart Monde nous sommes convaincus que nous pouvons avoir une société qui ne laisse personne de côté, et faire franchement reculer la misère, si nous prenons en compte les savoirs de vie et d’expérience des plus pauvres. Ce long travail avec les écoles le démontre.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
Extrait de cafepedagogique.net du 26.01.26
École et pauvreté : ATD Quart Monde dévoile les résultats de six ans de recherche
Samedi 24 janvier s’est tenu à l’Académie des sciences le colloque d’ATD Quart Monde, qui présentait les résultats de la recherche participative Cipes (Choisir l’inclusion pour éviter la ségrégation) sur l’école et la grande pauvreté, menée dans une douzaine d’écoles maternelles et élémentaires. Aux voix des militants de l’association se sont mêlés les apports des sciences cognitives et des regards politiques afin d’éclairer les mécanismes d’exclusion scolaire des plus pauvres et de tenter d’y remédier.