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A la recherche de l’égalité de répartition des moyens (Stéphane Germain au Café)

20 février

Rentrée 2026 : à la recherche de l’égalité de répartition des moyens

Pour la rentrée 2026, à l’issue d’un long processus budgétaire, les collèges et les lycées ont finalement reçu leurs moyens au travers des notifications de dotations horaires globales (DHG). A la suite des annonces ministérielles, force est de constater que les moyens n’ont pas été reconduits dans tous les établissements scolaires. Certains connaissent une baisse conséquente, conduisant inéluctablement à des suppressions de postes. Dans les établissements où ces suppressions sont sévères, c’est le sentiment de désaveu qui l’emporte. Cette année, plus que les autres, le mal-être de la profession enseignante est sensible. Il tient, pour partie, à l’incompréhension de la répartition des moyens, jugée très inégalitaire pour ceux qui la subissent.

Déconsidérations des enseignants

Après de multiples péripéties, le budget 2026 de l’Etat vient d’être voté. Dans son volet éducatif, il intègre la baisse des effectifs élèves. Pour le second degré, l’évolution nationale attendue est de 29 101 élèves en moins ce qui, rapporté aux 5 635 700 élèves du second degré, représente une baisse d’environ 0.5%. Dans la logique comptable actuelle, qui voit le service public comme une dépense plutôt qu’un investissement, la baisse des effectifs induit nécessairement une baisse du « stock d’emplois d’enseignants » (selon la formulation du ministère) puisque ceux-ci sont considérés comme une variable à ajuster plutôt qu’une richesse à cultiver. C’est ainsi que pour la rentrée 2026, ce sont 1 365 emplois en équivalent temps plein qui vont être supprimés dans les collèges et lycées publics.

Derrière ces chiffres se trouvent des réalités humaines. Des centaines d’établissements vivent actuellement les inévitables tensions liées à la baisse des moyens et aux suppressions de postes que cela engendre. Pour les enseignants qui doivent quitter leur établissement après plusieurs années de bons et loyaux services, après plusieurs années d’investissement dans des projets pédagogiques et d’implication dans les collectifs de travail, c’est violent. Leur sentiment va au-delà du manque de reconnaissance de l’institution. Ce qu’ils éprouvent, c’est une forme d’abandon, de déconsidération, une impression de déshumanisation dans un contexte de gouvernance par la donnée qui postule que les chiffres ont toujours raison.

Cette année, le processus des suppressions est accéléré puisque, ayant reçu leurs moyens tardivement du fait de la lenteur d’adoption du budget, les établissements ne disposent que de deux à trois semaines pour remonter leurs prévisions de moyens par disciplines. C’est donc en ce moment que se réunissent les Conseils d’administration qui vont entériner les suppressions de postes à venir.

Où sont localisés ces établissements ? La baisse de 0.5% des effectifs est une moyenne nationale qui cache des différences notoires selon les académies et selon les territoires. Sans trop de surprise, ce sont majoritairement les établissements situés en dehors des grandes agglomérations qui subissent la plupart des suppressions de postes. Certains y voient un énième recul du service public dans les campagnes.

Le compte n’est pas bon

En matière budgétaire, le principal indicateur permettant d’attester de la volonté d’investissement d’un pays dans son système éducatif est le taux d’encadrement. Celui-ci exprime le nombre moyen d’élèves par enseignant. Plus il est faible, plus l’encadrement est élevé. En la matière, des comparaisons internationales sont fournies chaque année par le rapport Regards sur l’éducation de l’OCDE (le fameux graphique D2.2 en page 405 de l’édition 2025). Ainsi, pour les pays de l’OCDE, en moyenne, le taux d’encadrement est de 13 élèves par enseignant aussi bien en collège qu’en lycée. Pour les pays de l’Union européenne, ce taux moyen est de 11 élèves par enseignant en collège et de 12 en lycée.

Où se situe la France par rapport à cette moyenne ? En 2025, le taux d’encadrement était de 15 élèves par enseignant au collège et de 11 élèves en lycée. Aussi, du côté des collèges, pour les enseignants et leurs syndicats, l’urgence française est de rejoindre la moyenne des pays qui investissent dans leur système éducatif. Il faudrait pour cela baisser le taux d’encadrement de 2 points pour rejoindre la moyenne de l’OCDE et de 4 points pour rejoindre la moyenne de l’Union européenne. Rapporté aux 3 359 900 collégiens, cela équivaut à un recrutement de 34 460 enseignants en collège si la volonté est de rejoindre la moyenne de l’OCDE et de 81 450 si elle est de rejoindre la moyenne de l’Union européenne. Aussi, du point de vue des professionnels de l’éducation, le compte n’est pas bon. Si la France voulait offrir les mêmes conditions d’enseignement à ses collégiens que celles des voisins européens, il faudrait créer des postes et non en supprimer. Cela éviterait les classes surchargées, qui sont la signature du système éducatif français.

La logique comptable, cependant, n’est pas de cet avis. Un signal fort a été donné. Il va falloir s’habituer à la suppression des postes puisque les projections montrent que la baisse de la démographie scolaire va se poursuivre en s’accentuant. C’est donc logiquement, implacablement, comptablement, que la baisse des effectifs enseignants va s’accentuer.

Mais les parents d’élèves peuvent être tranquilles. Ils doivent être pleinement rassurés sur la qualité de l’enseignement. Depuis la mise en place de « la gouvernance de la donnée par la donnée », principe énoncé dans la Doctrine technique du numérique pour l’éducation adoptée par décret en décembre 2025, le recours au numérique éducatif va permettre à leurs enfants de bénéficier du meilleur de la technologie pour apprendre. Nul doute que « le pilotage de la donnée et par la donnée, qui doit devenir une réalité dans un écosystème interopérable et sécurisé », permettra d’adapter les réponses éducatives en fonction des besoins identifiés grâce aux batteries de tests numériques qui se déploient massivement. Pour cela, il est prévu de recourir aux services numériques des EdTech, dans un contexte éducatif où, pour les décideurs publics, il semble devenu évident que les systèmes d’IA éducatifs sont en mesure de remplacer partiellement les enseignants.

Variabilité des taux d’encadrement

Du côté des lycées, le taux d’encadrement moyen de 11 élèves par enseignant retenu pour la France est trompeur car biaisé par les nombreuses formations professionnelles et Post-bac. Une approche par niveau d’enseignement semble plus révélatrice de la réalité. Pour le niveau seconde, par exemple, un financement de 38 heures pour une seconde à 35 élèves correspond à deux postes équivalent temps plein et deux heures supplémentaires annuelles. Avec deux enseignants pour 35 élèves, le taux d’encadrement est de 17,5 et non de 11. Pour des classes de première ou de terminale à 30 élèves, financées à hauteur de 36 heures, le taux d’encadrement avoisine les 15 élèves par enseignant. Il s’agit là de taux d’encadrement effectifs. Dans la réalité cependant, quand les classes intègrent des élèves n’ayant pas le profil de l’enseignement général ou technologique, c’est comme la météo, les taux d’encadrement ressentis sont beaucoup plus élevés.

Découverte de la réalité des moyens

Dans les établissements où des postes doivent être fermés, le nombre des suppressions a créé la surprise. Les prévisions d’effectifs ne laissaient pas entrevoir l’étendue des dégâts : des pertes qui vont jusqu’à quatre postes dans certains cas. La plupart des établissements s’attendaient à devoir rendre l’équivalent d’un demi-poste avec des solutions internes permettant d’éviter les mesures de carte scolaire. Face à l’incompréhension de ces suppressions, beaucoup se sont mis à comparer la situation de leur établissement avec celle des autres, avec la volonté affichée de découvrir la réalité de la répartition des moyens.

Comparaison avec le privé d’abord. Depuis que les transferts de financement vers le privé ont été mis au grand jour, il n’est plus possible de cacher une réalité que l’on soupçonnait. Ainsi, lors du denier mandat présidentiel, sur la période 2017-2022, alors que 17 670 postes étaient supprimés dans les collèges et lycées publics, 4 655 étaient créés chez leurs homologues privés sous contrat. Pour la rentrée 2026, cependant, il semblerait que ce transfert n’ait pas eu lieu.

Comparaison entre établissements ensuite. En premier lieu, le taux d’heures supplémentaires annuelles (HSA) imposé aux établissements (le pourcentage d’HSA par rapport au total de la DHG). Celui-ci varie du simple au double dans une fourchette comprise entre 5% et 12% voire 13%. A DHG équivalentes, une augmentation du taux d’HSA induit mécaniquement une hausse du taux d’encadrement puisque les heures postes sont proportionnellement moindres.

Pour les collèges, les comparaisons se font surtout entre académies. En l’absence d’un cadrage réglementaire strict précisant des modalités communes de répartition des moyens dédiés aux groupes de besoin, celles-ci disposent d’une réelle marge de manœuvre pour opérer leurs arbitrages, en procédant avec une relative opacité. Certaines sont soucieuses de diriger les moyens vers les élèves à besoins et s’appuient, pour une large part, sur l’indice de position sociale (IPS) des collèges. Dans d’autres, ce critère n’est pas ou peu pris en compte. Les moyens dédiés aux groupes de besoins sont alors alloués en fonction des effectifs (une façon de baisser les taux d’encadrement de certains collèges) et en fonction des résultats aux tests de mesure des acquis, appelés « évaluations nationales » par le ministère. Entre collèges, les comparaisons mettent à jour des singularités. Ainsi, à structure équivalente, des collèges à IPS élevées (plus de 120) peuvent recevoir plus d’une vingtaine d’heures dédiées aux groupes de besoins, quand d’autres à faibles IPS (moins de 90) reçoivent à peine quelques heures. Entre académies, les comparaisons montrent que certaines dirigent prioritairement les moyens dédiés vers les établissements ayant des IPS inférieures à la moyenne académique quand d’autres opèrent allègrement un fléchage totalement indépendant des IPS.

La mise en lumière d’écarts significatifs portant sur les taux d’encadrement des établissements scolaires mais aussi sur les moyens spécifiques dédiés à la prise en charge des élèves à besoins conduit à s’interroger sur le respect des principes d’égalité et de solidarité. Pour beaucoup, le système éducatif français paraît de moins en moins égalitaire et de moins en moins solidaire au sens où les établissements scolarisant des élèves défavorisés ne sont pas les bénéficiaires prioritaires des dispositifs spécifiques. Pour certains observateurs, les écarts dans l’allocation des moyens constituent une forme de rupture de l’égalité républicaine, rendue possible par l’autonomie budgétaire de fait accordée aux académies pour la partie des moyens dédiés aux groupes de besoins. Cette autonomie budgétaire, qui n’a pas fait l’objet de débat, se heurte aux principes républicains d’allocations des moyens, jusque-là en vigueur pour le fonctionnement du service public.

Réparer les inégalités de moyens

Comment serait-il possible de retrouver une forme d’égalité dans la répartition des moyens ? La comparaison avec les autres systèmes éducatifs est riche d’enseignements. Les systèmes les plus égalitaires sont ceux qui ont fait le choix d’un financement per capita : un taux d’encadrement unique pour tous les établissements scolaires sans possibilités de contournement. Dans ce cas les moyens obtenus sont exactement proportionnels au nombre d’élèves, avec des modulations s’opérant en faveur des établissements scolarisant des élèves défavorisés. Des possibilités de dotation complémentaire selon l’IPS sont ainsi déterminées nationalement.

Le financement per capita suppose cependant que l’affectation des élèves repose sur une sectorisation scolaire stricte, sans possibilité de dérogation. Dans le respect ce principe, les établissements scolarisent exclusivement les élèves de leur secteur scolaire, dont les contours sont définis selon une logique de mixité sociale. En l’absence de sectorisation stricte, le financement per capita génère une concurrence entre établissements scolaires afin d’attirer les élèves. Cela les conduit à se mettre en avant par une habile communication portée sur les intérêts personnels des familles au détriment de l’intérêt général du service public.

Réparer les inégalités de répartition des moyens : la réflexion mérite d’être menée. Dans l’état actuel de notre système éducatif, revenir aux principes républicains de l’égalité des moyens, revenir aux principes de solidarité envers ceux qui ont le plus de besoins semble être une voie salutaire face au sentiment d’abandon éprouvé par une partie de la population.

Stéphane Germain

Extrait de cafepedagogique.net du 13.02.26

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