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[Témoignage] « Le plus difficile pour moi est la rigidité du système et la reproduction des inégalités sociales »
Enseignante au parcours atypique, entrée dans le métier sans diplôme avant de se former en continu, Mathilde Ouguel incarne une école en mouvement. De l’éducation prioritaire au lycée professionnel, l’enseignante d’histoire-géographie exerce à Aubervilliers. Elle interroge ici ses pratiques, expérimente et innove. Dans cet entretien, elle partage quelques réflexions. « Le plus difficile pour moi est la rigidité du système et la reproduction des inégalités sociales », confie-t-elle.
Quel est votre parcours ?
J’ai un parcours un peu atypique. Sortie du système scolaire prématurément, je suis entrée dans la vie active sans diplôme. Quelques années plus tard, je me suis lancée le défi de reprendre des études à distance. J’ai ainsi débuté en 2011 comme professeure contractuelle d’Histoire-Géographie-EMC sur des postes vacants en Seine-Saint-Denis. Travailler avec des collègues confirmés et surtout avec des professeurs des écoles m’a rapidement donné une vision globale du système et l’envie de me former.
Entrée par la petite porte, je n’ai jamais cessé de questionner ma pratique. Titulaire d’un poste en REP+ d’Aubervilliers, j’ai complété mon cursus par un diplôme d’études islamiques à l’EPHE. Ce bagage scientifique me permet d’aborder sereinement le fait religieux et d’outiller les élèves pour développer leur esprit critique face aux discours simplistes.
Toutefois, ma formation académique ne me permettait pas de répondre aux enjeux spécifiques du quotidien en éducation prioritaire : inégalités sociales, grande difficulté, inclusion des élèves à besoins particuliers, décrochage, fracture numérique, coéducation… J’ai trouvé des réponses grâce aux sciences cognitives et en changeant ma façon d’évaluer les élèves. Afin de matérialiser mes réflexions et mes essais pédagogiques, je me suis engagée dans un projet innovant accompagné par la CARDIE de Créteil et un laboratoire de recherche pour mesurer l’efficacité des pratiques testées. Depuis la rentrée, je pilote également des dispositifs de lutte contre le décrochage scolaire en lycée professionnel. Ces nouvelles missions sont très stimulantes et continuent de me sortir de ma zone de confort.
Vous enseignez en collège et au lycée professionnel, c’est rare. Quel regard portez-vous sur le métier ?
On gagnerait à décloisonner, de l’élémentaire au lycée. Les enseignants sont souvent isolés face aux défis de la difficulté scolaire et de l’inclusion, que ce soit dans leur classe, dans leur établissement ou dans la charge croissante des tâches quotidiennes. Le travail inter-degrés permet de partager des pratiques et d’accompagner des transitions souvent brutales. Par exemple, en CM2, les élèves sont souvent autonomes, comprennent les attentes et ont suffisamment confiance pour prendre des initiatives. Arrivés en 6e, le changement d’environnement (beaucoup de professeurs, de salles, les élèves plus grands) peut leur faire perdre tous leurs moyens et amener à du décrochage. Les temps d’échanges inter-degrés permettent un autre regard et d’assurer une continuité pédagogique.
Au lycée professionnel, la rupture est encore plus violente. Le tri avec la filière générale provoque un manque criant de mixité sociale et une cristallisation de la difficulté scolaire dans certaines filières pro. Au LP, j’accompagne des adolescents épuisés qui donnent peu de sens à leur présence dans une filière qu’ils n’ont pas choisie. Ils sont là par défaut à cause d’un niveau scolaire jugé trop faible.
Pourtant, j’observe une constante. À tous les niveaux, la communauté éducative se bat pour garantir un haut niveau d’exigence et participe à la réduction des inégalités.
Vous menez des recherches-actions avec la Cardie. Pouvez-vous nous dire comment vous en êtes venue à ce travail ?
Après plus de 10 ans en éducation prioritaire, je commençais à être épuisée. Je me sentais démunie face à l’hétérogénéité des classes comptant toujours plus d’élèves à besoins éducatifs particuliers. Comment adapter tout en stimulant les plus performants ? Malgré mes efforts, je ne savais pas comment accompagner chacun comme il le méritait. Un constat s’est imposé : soit je changeais de métier, soit je changeais mes pratiques.
Je me suis plongée dans l’innovation pédagogique pour trouver des pistes de réflexion. En croisant mes observations quotidiennes avec des lectures scientifiques, j’ai testé une nouvelle approche. Aussi, lorsque j’ai vu l’appel à projet de la Cellule académique recherche, développement, innovation, expérimentation (CARDIE), j’ai décidé de proposer un projet transdisciplinaire alliant neuroéducation et numérique. L’idée est d’accompagner sur 2 ans des élèves de la 6e à la 5e pour les aider à développer leur autonomie, la coopération et l’usage du numérique éducatif. Dans ce cadre, la place de l’évaluation est repensée pour permettre le développement de la métacognition. Le projet est accompagné par le laboratoire de recherche LaPsyDé (Grégoire Borst) pour l’analyse scientifique des données recueillies sur l’ensemble de la cohorte. Les premiers résultats sont encourageants et montrent que les élèves comprennent mieux comment ils apprennent et acceptent davantage l’erreur comme étape du processus.
Un souvenir marquant dans votre parcours ?
En 2022, lors de l’élection présidentielle, j’ai proposé à mes classes de 4e de réfléchir à partir des programmes sur l’éducation des différents candidats (sans les nommer). Ils devaient identifier ce qui leur semblait pertinent puis formuler leurs propres propositions pour l’école du futur. Ils se sont pris au jeu et les classes ont voulu comparer leurs idées. Face à l’enthousiasme de leurs aînés, les 5e et les 6e, que j’avais estimés à tort un peu jeunes, ont demandé à participer. J’ai saisi l’occasion pour organiser des débats dans toutes mes classes.
Ils ont élaboré par vote et consensus des programmes concrets aux sujets variés illustrant leurs préoccupations. Sans surprise, on retrouvait le menu à la cantine, des jeux dans la cour ou ne pas commencer avant 9h. Plus surprenant, ils ont réclamé des ateliers pour préparer « la vie adulte » comme apprendre à faire les courses, à cuisiner, remplir des papiers administratifs ou à gérer un budget. Le plus touchant a été leur proposition sur la mise en place au collège d’un accueil de nuit pour les plus précaires. Des 4e venaient discuter avec les 6e sur des sujets qui les intéressaient vraiment.
J’ai été frappée par leur engagement dans les débats. Des élèves en retrait ont pris la parole avec conviction, les classes se sont mélangées et chacun a pu expérimenter le processus démocratique. Mais nous aurions aimé aller plus loin, leur parole avait été entendue mais elle ne comptait pas encore assez pour permettre l’application de leurs propositions. Cette expérience guide encore mes choix aujourd’hui.
Un de vos plaisirs dans le métier ?
Ce que je préfère est de voir les élèves s’épanouir, progresser, prendre confiance en eux. J’essaie d’être attentive à chacun d’entre eux, de créer un lien, une accroche. Une fois la confiance établie, j’aime les voir s’engager et coopérer. Je partage avec eux des temps informels pendant les récréations et pendant mon club hebdomadaire. Ces moments privilégiés nous permettent de décompresser ensemble et de créer un esprit de famille ouvert à tous. J’aime aussi construire du lien avec les familles car cela participe énormément à la réussite des élèves.
Le plus difficile pour moi est la rigidité du système et la reproduction des inégalités sociales. De nombreux élèves renoncent à certaines filières par méconnaissance ou par manque de confiance en leurs capacités. L’orientation en lycée professionnel est très souvent vécue comme une relégation. De plus, l’écart entre les conditions matérielles des établissements fait apparaître des mécanismes qui nous dépassent. Les projets pédagogiques adaptés aux territoires sont rarement pérennisés et se heurtent généralement au manque de moyens, ce qui peut décourager les personnels motivés.
Propos recueillis par Djéhanne Gani