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Ecole et société : la bonne distance ?
« On doit s’interroger sur la manière d’éduquer des jeunes pour leur permettre de faire face aux réalités de ce monde. On sait que notre système scolaire est très inégalitaire. Si les plus aisés s’en sortiront, que deviendront les autres ayant moins de ressources (capital) culturelles, économiques et cognitives ? » écrit Bruno Devauchelle. Comment résoudre les contradictions d’un pilotage qui oscille entre « tentation des limitations et interdictions » et « nécessité de développer des compétences numériques dans la population pour faire face à l’évolution industrielle et économique » ? demande-t-il.
L’introduction du numérique
Les enfants apprennent à dire des mots, faire des phrases et s’exprimer avant d’arriver à l’école et améliorent leurs compétences le plus souvent en dehors de celle-ci. Les inégalités de compétences langagières apparaissent très tôt dans l’enfance et sont souvent un frein à la réussite scolaire. Car les normes scolaires imposent un modèle uniforme qui ne correspond pas à la variété de la population. C’est pourquoi l’insistance sur la différenciation pédagogique (et ses déclinaisons multiples) renvoie à l’incapacité d’un système uniforme à prendre en compte les diversités.
Si dans les années 1980-2000 l’école a voulu introduire le numérique dans le milieu scolaire c’est parce qu’il y avait un enjeu économique, culturel et social qui avait très tôt été identifié par les décideurs et autres spécialistes. Ils avaient perçu que cette technologie allait transformer la société en profondeur, interrogeant à nouveau les inégalités.
Le numérique familial déborde les initiatives scolaires
Ce que les responsables de l’Education n’ont pas perçu ou compris, c’est que le développement du numérique allait toucher l’ensemble de la population, sans discernement, mais diversement. A partir du début des années 2000 les équipements informatiques familiaux et individuels se sont développés tandis que le système scolaire peinait à y faire face comme nous l’avons montré à propos du B2I dans notre thèse (2004). La résistance interne des acteurs du quotidien était d’autant plus évidente que les décideurs politiques étaient partagés quant aux priorités à donner au système éducatif.
Cela s’est confirmé au fil du temps, la distance avec le numérique est restée importante malgré les multiples tentatives d’équipement des élèves en tablettes et autres ordinateurs portables. De 2000 à 2022 une vague importante d’équipements individuels est portée par les collectivités parfois avec l’appui de l’Etat comme dans le cadre de Territoires Numériques Educatifs à partir de 2020. Car tout cela est en voie d’extinction, même si l’idée du Lycée 4.0 semble garder les faveurs de certaines collectivités.
L’équipement individuel des élèves, fin de partie ?
L’arrivée de l’IA depuis 2022 dans l’espace public auquel il faut ajouter l’importance prise par les réseaux sociaux numériques a davantage créé de résistances que de développements des équipements individuels des élèves dans le contexte scolaire. Ce phénomène peut s’expliquer d’abord par le peu de résultats concrets des politiques d’équipement antérieur. Il faut dire que l’organisation scolaire traditionnelle (programmes, examens etc..) ne facilite pas les usages en classe.
On peut aussi observer que l’IA a créé une sorte d’inquiétude latente dans la population enseignante l’amenant à préférer un usage personnel plutôt qu’une utilisation en classe qui reste incertaine. De plus la manière dont la quasi-totalité des élèves (en lycée) est devenue utilisatrice de l’IA renforce l’inquiétude et semble déstabiliser nombre d’enseignants. Les risques environnementaux parfois évoqués sont certes réels, mais permettent aussi de maintenir à distance le numérique de la salle de classe. Si l’équipement individuel des élèves est devenu un vieux rêve contrarié par les réalités économiques d’une part, mais aussi de la grande difficulté du système éducatif à faire face à cette transformation non seulement sociétale mais aussi cognitive.
Des préconisations, des règles, et des réalités
En interdisant l’emploi de l’Intelligence artificielle en classe avant la 4e, le ministère a mis à distance la problématique de ses usages en classe. Mais paradoxalement, le développement des compétences numériques de base reste présent dans les textes dès le primaire. Nombre d’enseignants s’interrogent sur la possibilité de mise en œuvre réelle, d’autant plus que les équipements sont souvent peu accessibles. En encadrant l’usage des ENT, le ministère prend aussi la main sur la capacité des équipes à définir collectivement des règles d’usage et déresponsabilise les acteurs de terrain. Si cela rassure, cela contribue aussi à la mise à distance.
Ce pilotage, renforcé par la tentation des limitations et interdictions (réseaux sociaux en cours de débat à l’assemblée, interdiction du téléphone portable au lycée etc…) peut sembler en contradiction avec la nécessité de développer des compétences numériques dans la population pour faire face à l’évolution industrielle et économique. L’arrivée de l’IA dans le monde professionnel semble pourtant opérer comme un « transformateur de compétences cognitives » et vient donc conforter l’idée de la nécessité d’un développement des compétences d’analyse, de raisonnement, de synthèse, de prospective… qui pourrait se passer de manipulation à l’école, prônant alors une approche plus classique, traditionnelle des finalités de l’enseignement scolaire. Comme il n’y a plus besoin d’une tête bien pleine, alors formons des têtes bien faites ! (mais sans utiliser le numérique…)
Distance, fossé, gouffre, ou…
D’une école fondée sur l’idée du sanctuaire dans lequel on sépare l’enfance du monde familial et social, à une école capable d’intégrer la réalité sociale pour mieux maîtriser le monde extérieur, l’enjeu est de taille. Fondée pour lutter contre l’illettrisme, l’école peut-elle aussi avoir pour mission de combattre l’illectronisme ? La société telle qu’elle est amène certaines et certains à tenter de limiter l’impact environnemental et plus largement sociétal du numérique en amont même d’une possible « éducation à ».
Si l’on comprend la défiance globale aux origines multiples, on doit s’interroger sur la manière d’éduquer des jeunes pour leur permettre de faire face aux réalités de ce monde. On sait que notre système scolaire est très inégalitaire. Si les plus aisés s’en sortiront, que deviendront les autres ayant moins de ressources (capital) culturelles, économiques et cognitives. Une école qui se veut égalitaire et émancipatrice ne peut échapper au débat au sein des équipes, en y associant aussi bien les adultes, les parents que les jeunes eux-mêmes. Car après tout, c’est bien nous, adultes parents, qui avons mis ce monde tel qu’il est dans les mains de nos enfants. Qu’avons-nous fait ? Que feront-ils, que pourront-ils faire ?
Bruno Devauchelle