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Parler d’injustices plutôt que d’inégalités scolaires et sociales (Dominique Lahanier-Reuter et Yves Reuter dans Le Café)

27 mai

Parler d’inégalités ou d’injustices ? L’urgence d’ouvrir un débat

« Les injustices relèvent fondamentalement, quel que soit le point de vue de chacun et quel que soit son positionnement politique, de l’anormal. » Pour les chercheur.es Dominique Lahanier-Reuter et Yves Reuter, le débat sur l’école ne peut plus se limiter à la seule question des inégalités scolaires. Les expériences concrètes d’humiliation, de stigmatisation ou de relégation vécues par les élèves et leurs familles imposent de replacer la notion d’injustice au cœur de la réflexion éducative et démocratique.

Les critiques des fonctionnements actuels de l’école en France s’appuient souvent sur la notion d’inégalités. Aussi pertinente que soit cette entrée, étayée par une foultitude de données historiques, sociologiques et statistiques, il nous semble cependant que ses effets s’avèrent décevants. Nous avancerons donc quelques éléments d’explication à débattre.

Inégalités scolaires et sociales

Ainsi, pour nombre de personnes, les inégalités scolaires sont de l’ordre de l’évidence, liées au mérite et, en quelque sorte, naturelles et inévitables. De surcroit, analyses « savantes » ou tableaux statistiques peuvent être considérés comme étant de l’ordre de l’abstraction sans rapport véritable au vécu des acteurs. Ainsi, pour nombre d’enseignants, il est difficile d’admettre qu’ils orientent des élèves en fonction de l’origine sociale comme tendent à le montrer les statistiques, alors que le faible nombre d’élèves de leur établissement orientés vers des filières de peu de légitimité ne correspond pas à ces statistiques, que l’attention portée à chacun d’entre eux semble justifier cette orientation – ce qui peut d’ailleurs être le cas – et que certains élèves ainsi que leur famille peuvent se déclarer plutôt satisfaits d’y être dirigés.

A cela, s’ajoute la complexité des débats qui accompagnent, de manière plus ou moins explicite, la notion d’inégalités. Ainsi, s’agit-il d’inégalités sociales, d’inégalités scolaires ou de leurs relations ? Dans ce second cas, la relation entre inégalités sociales et inégalités scolaires est-elle d’ordre causal (de moindres compétences, par exemple), est-elle programmée (par qui et comment ?), ou se réalise-t-elle en raison des politiques scolaires (répartition des moyens, par exemple) ou des dysfonctionnements de l’institution scolaire ? Et, quels seraient les leviers déterminants : les programmes scolaires, les contenus enseignés, les démarches pédagogiques (et notamment les soi-disant nouvelles méthodes), voire les enseignants eux-mêmes mal formés ou laxistes ?

… Ou injustices

Au regard de ces éléments, nous proposerions volontiers de privilégier la notion d’injustices. Il nous semble en effet que la notion d’injustices est plus évidente, mieux partagée et moins chargée d’abstraction. Ainsi, nombre d’élèves et de familles ont des exemples concrets de stigmatisations et d’humiliations[1] bien plus immédiatement parlants que de longues analyses sociologiques ou des tableaux statistiques : refus de donner la parole à certains (« tu nous fais perdre du temps ! »), remarques méprisantes (« tu parles français comme une vache espagnole ! »), ignorance ou stigmatisation de la culture d’origine, sanctions sous prétexte que l’élève n’aurait pas travaillé alors qu’il a été contraint d’aider ses parents ou sa fratrie, relégation au fond de la classe… Il nous semble aussi que les injustices constituent une dimension fondamentale du climat scolaire ainsi que nombre de chercheurs l’ont établi.

En outre, les injustices relèvent fondamentalement, quel que soit le point de vue de chacun et quel que soit son positionnement politique, de l’anormal. Ce qui fait que pas grand monde ne monte au créneau pour défendre les injustices.

Injustices et vote d’extrême droite

La position que nous défendons ici mérite d’autant plus d’être prise en considération et débattue que le sentiment d’injustice revient constamment dans les témoignages des élèves et des familles vivant dans la précarité[2].

Elle mérite d’autant plus d’être prise en considération et débattue en cette période politique qu’un certain nombre d’études récentes pointent comme point commun chez nombre d’électeurs du Rassemblement National[3], un rapport malheureux à l’école, tissé d’injustices et d’humiliations.

Dominique Lahanier-Reuter, Université de Bordeaux, LACES

Yves Reuter, Université de Lille, CIREL

[1] Voir, par exemple, Pierre Merle : L’élève humilié. L’école, un espace de non droit ? Paris, PUF, 2005.

[2]Voir, par exemple, Régis Félix, Apprendre de scolarités abimées, Editions Quart-mode Montreuil et Le Bord de l’eau, Bordeaux, 2024, Dominique Lahanier-Reuter, Formes d’exclusion des élèves de famille pauvres à l’école, Les cahiers pédagogiques, n°603, Ecole et pauvreté, 2026, 21-22 ou Yves Reuter, Comprendre et combattre l’échec scolaire, Paris, Berger-Levrault, 2024.

[3] Voir Félicien Faury, Des électeurs ordinaires : enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Paris, Seuil, 2024 ou Patrick Lehingue et Bernard Pudal, Du FN au RN. Les raisons d’un succès, Paris, PUF, 2026.

Extrait de cafepedaogique.net du 26.05.26

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