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Revue Française de Pédagogie,
2025/3 n°228
Pages 178 à 179
Pothet Jessica. Parentalités incertaines. Ethnographie et sociologie des dispositifs de soutien aux parents
Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2024, 206 p.
Par Gilles Séraphin
Cet ouvrage est issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2015, profondément remaniée et actualisée. Il s’appuie sur un dispositif méthodologique particulièrement étoffé, combinant observations ethnographiques, entretiens semi-directifs et analyse documentaire. L’enquête est conduite sur une pluralité de terrains institutionnels et associatifs, couvrant l’ensemble de la chaîne de production de l’action publique en matière de soutien à la parentalité : le Comité national de soutien à la parentalité, réuni par la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF) et la Direction générale de la cohésion sociale (DGCS) entre 2010 et 2013 ; les réseaux d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents (RÉAAP), à travers trois structures associatives (École des parents et des éducateurs des Bouches-du-Rhône, AAP, RE-PAPA) ; une association œuvrant dans le champ de la protection de l’enfance (EPFF) ; une maison d’enfants à caractère social expérimentant le placement à domicile ; ainsi qu’un tribunal de grande instance mettant en œuvre des stages parentaux.
À partir de ce matériau empirique dense, Jessica Pothet interroge la montée en centralité de la parentalité comme objet d’intervention publique et comme registre d’investissement social, tant du côté des décideurs que des parents eux-mêmes. Adoptant une posture de recherche « embedded », l’auteure propose une analyse fine de la « fabrique politique du soutien à la parentalité », de ses modalités de mise en œuvre et de ses formes de réception. Elle met en lumière les tensions constitutives d’une action publique située à l’intersection des politiques familiales et d’un ensemble plus hétérogène de politiques sociales, éducatives et judiciaires.
L’ouvrage montre avec précision comment le soutien à la parentalité est traversé par une ambivalence structurelle, articulant deux régimes d’intervention distincts : l’un reposant sur la prescription normative, la moralisation des conduites et l’encadrement des parents ; l’autre fondé sur l’écoute, l’empathie et l’accompagnement. Cette coexistence, loin de relever d’une simple juxtaposition, apparaît comme un principe organisateur des dispositifs étudiés. L’analyse s’inscrit plus largement dans une réflexion sur les transformations contemporaines de l’État social : dans un contexte marqué par la montée des logiques de responsabilisation individuelle, le soutien à la parentalité constitue une déclinaison du passage d’un modèle solidariste de prise en charge du risque à un modèle responsabiliste, dans lequel la famille est progressivement mobilisée comme ressource privilégiée pour répondre à des problèmes sociaux que les institutions peinent à réguler directement.
Par son ambition empirique et analytique, l’ouvrage s’inscrit en dialogue avec des travaux récents consacrés aux recompositions contemporaines de la parentalité (notamment ceux de Gérard Neyrand [2024], Catherine Sellenet [2023] ou Michel Vandenbroeck [2024]), tout en s’en distinguant par la diversité et la complémentarité de ses terrains et par son attention systématique aux processus d’élaboration de l’action publique. L’un de ses apports majeurs réside précisément dans cette approche multi-niveaux, qui permet d’articuler les espaces de conception politique, les cadres organisationnels de mise en œuvre et les expériences vécues des professionnels et des parents, qu’ils soient engagés volontairement dans les dispositifs ou contraints par décision judiciaire.
Cette perspective autorise une analyse approfondie de l’hétérogénéité des acteurs impliqués et des configurations locales d’intervention. Jessica Pothet restitue avec finesse la pluralité des objectifs, des enjeux, des registres de justification et des modalités pratiques qui structurent les dispositifs de soutien à la parentalité, tout en montrant comment s’y recomposent des formes différenciées de reconnaissance des parents. La maturité des analyses, adossées à un parcours de recherche déjà substantiel, confère à l’ouvrage une densité théorique et empirique remarquable pour un travail initialement issu d’une thèse de doctorat.
Dans la première partie en particulier, la posture d’observation participante adoptée par l’auteure, notamment à travers sa participation au Comité national de soutien à la parentalité en tant que représentante d’une agence interministérielle, constitue un apport méthodologique central. Elle permet de saisir de l’intérieur les dynamiques de négociation entre acteurs, les processus de construction du consensus et les compromis successifs qui président à l’élaboration d’une action publique nationale. Cette position « embedded » nourrit une ethnographie particulièrement fine des arènes décisionnelles, tout en éclairant les rapports de force et les ajustements cognitifs et normatifs à l’œuvre dans la production collective des politiques de soutien à la parentalité, y compris dans l’analyse des positionnements du mouvement familial.
En effet, ayant moi-même occupé, à cette période, une position d’acteur au sein de ce mouvement – en tant que directeur de la recherche, des études et des actions politiques de l’Union nationale des associations familiales (UNAF) – sans siéger personnellement au comité national mais en contribuant, aux côtés des administrateurs et de la directrice générale, à l’élaboration du positionnement institutionnel de l’organisation dans ce comité dans lequel elle était représentée, je me permets d’introduire ici, bien que cet exercice demeure peu fréquent dans les écrits académiques, un témoignage personnel. La restitution ethnographique des séquences de travail collectif, ainsi que l’analyse des processus de construction d’une position commune en vue de la mise en œuvre d’une action publique nationale, font étroitement écho à ce que j’ai pu observer et expérimenter depuis une autre place. En particulier, l’analyse proposée des positionnements du mouvement familial, appréhendés de l’extérieur, restitue avec une grande justesse les dynamiques que j’ai moi-même vécues et contribué à élaborer, étant alors « embedded » au sein de l’UNAF, membre institutionnel du Comité.
En définitive, Parentalités incertaines apporte une contribution substantielle à la sociologie de la parentalité et de l’action publique. En articulant étroitement ethnographie des institutions, analyse des dispositifs et sociologie des politiques sociales et des bénéficiaires, l’ouvrage enrichit de manière significative la compréhension des recompositions contemporaines du soutien aux parents. Une interrogation demeure néanmoins ouverte, bien que les matériaux empiriques fournissent de nombreux éléments pour l’aborder : le soutien à la parentalité constitue-t-il aujourd’hui en France une politique publique à part entière, une composante spécifique de la politique familiale, ou un programme transversal se déployant à l’interface de plusieurs secteurs de l’action publique ?
– Neyrand G. (2024). Critique de la pensée positive. Heureux à tout prix ? Toulouse : Érès.
– Sellenet C. (2023). Parentalités, normes et injonctions. Paris : L’Harmattan.
– Vandenbroeck M. (2024). Être parent dans notre monde néolibéral. Toulouse : Érès.
Extrait de cairn.info du21.05.26