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« Oui, mais moi, j’en connais un qui… ». Les moyennes, les distributions et les expériences sociales
« Oui, mais moi, j’en connais un qui… ». Les moyennes, les distributions et les expériences sociales
Les moyennes mises en avant dans le débat public masquent souvent des situations vécues beaucoup plus diversifiées. Pour convaincre des injustices, il ne suffit pas de donner des leçons statistiques. Le point de vue de François Dubet, sociologue émérite à l’université de Bordeaux.
Comment s’opposer aux discours réactionnaires qui se diffusent de plus en plus ? Le plus souvent, on pense qu’il suffit de sortir des statistiques bien senties pour dégonfler les arguments et les stéréotypes de celle ou de celui qui pense que la France est envahie par les migrants, que les pauvres « abusent » des aides sociales, qu’il suffit de travailler à l’école pour réussir, que l’idéologie woke est partout, que les femmes ont tous les privilèges…
Tout le problème vient de ce que ça ne marche pas. Non seulement la tendance à faire la leçon renforce souvent les stéréotypes de votre adversaire qui se sent légèrement méprisé mais, plus profondément, il ne vous croit pas. Alors, on peut croire que l’adhésion à des idées fausses procéderait de la domination idéologique exercée par les forces obscurantistes et réactionnaires qui manipuleraient facilement les esprits faibles ? Dans ce cas, il suffit de penser que votre adversaire est un imbécile et le tour est joué : il est désinformé, complotiste, raciste, sexiste…
Or, non seulement la sagesse des données objectives ne convainc pas, mais nous observons, aux États-Unis et ailleurs, des retours de bâtons conservateurs mêlant les appels à la liberté personnelle aux haines racistes, sexistes, homophobes… Souvent, ces retours de bâton viennent des électorats traditionnellement ouverts et, parfois même, des minorités discriminées : les ouvriers blancs, les hommes noirs et les Latinos…
Les représentations pèsent plus que les faits objectifs et le fait qu’elles soient construites n’empêche pas qu’elles ont des effets réels. Il ne suffit donc pas de les « déconstruire ». La contre-révolution conservatrice actuelle a sans doute mille causes, mais on doit se demander pourquoi les arguments rationnels et scientifiques ne désarment pas les pensées et les croyances qui triomphent aujourd’hui.
Les données statistiques le plus souvent mobilisées dans le débat public, comme dans la dispute familiale, reposent sur des moyennes. Or, les individus ne sont jamais moyens, ils vivent dans ce qui les statisticiens appellent des distributions, des écarts à cette moyenne. Dès lors, du point de vue des individus, les histoires personnelles, les destins singuliers et les faits divers expliquent mieux le monde que ne le font les régularités statistiques : « tu ne m’empêcheras pas de croire que… », « j’en connais certains qui… ».
Il est peu contestable que, toutes choses égales par ailleurs [1] et en moyenne, les femmes sont moins bien payées que les hommes. Pourtant, bien des femmes qualifiées sont mieux payées que des hommes peu qualifiés. Du point de vue des hommes concernés, l’ordre des victimes change d’autant plus que la statistique moyenne suggère que tous les hommes et chaque homme dominent chaque femme et toutes les femmes. Alors ces hommes ne croient pas dans la force des moyennes et ils votent en conséquence.
Ce type d’exemple et de raisonnement vaut dans bien des domaines, à commencer par les fortes inégalités à l’intérieur des territoires qui ne sont jamais riches ou pauvres de manière parfaitement homogène. Dès lors, la statistique moyenne rate sa cible et peut être perçue comme un mensonge ou une agression.
Il va de soi que les immigrés et leurs descendants sont nettement plus discriminés et moins favorisés que les autres citoyens. Mais la statistique moyenne passe sous silence les inégalités considérables à l’intérieur de ce monde et les non-immigrés qui ne s’en sortent guère mieux que les immigrés croient d’autant moins aux moyennes statistiques qu’elles les effacent et suggèrent qu’ils mériteraient leur sort puisqu’ils ne sont pas victimes du racisme.
Chacun sait que, en moyenne, les inégalités sociales déterminent lourdement les performances scolaires des élèves. Mais il n’est pas rare que quelques élèves d’origine modeste soient les meilleurs de leur classe, comme il n’est pas totalement rare qu’une fille soit la meilleure en maths… Dans ce cas, comment ne pas croire au mérite et au talent, alors même que les statistiques nous inviteraient à ne pas le faire ? D’ailleurs, si on ne le croyait pas un peu, nous n’irions pas à l’école. La liste de ces paradoxes est infinie et ils sont d’autant plus robustes que nous vivons quotidiennement dans une variété de cas particuliers plus que dans des moyennes, dans des contextes locaux plus que dans totaux nationaux.
Dans le débat public, les moyennes ont toujours quelques vertus favorables aux plus privilégiés. En moyenne, les agriculteurs sont pauvres, il faut donc tous les aider, y compris ceux qui sont très riches. Comme il existe des retraités pauvres, faisons comme si tous les retraités étaient pauvres, alors que c’est loin d’être le cas. En fonction des clivages politiques et des intérêts en jeu, chaque camp défend « ses » moyennes et « ses » distributions et on s’étonne que beaucoup n’y croient pas vraiment.
Aux stéréotypes de droite (les jeunes de cités sont délinquants, les pauvres sont assistés, etc.) s’opposent des stéréotypes plus positifs (les jeunes sont des victimes, les pauvres sont « vertueux ») mais tout aussi peu crédibles du point de vue des individus qui ne vivent dans un monde diversifié, qui n’est pas représenté par des moyennes.
Alors ces individus croient plus dans les faits divers que dans les régularités statistiques, ont plus confiance dans CNews et dans Cyril Hanouna que dans les leçons de sociologie qui sont « vraies », mais éloignées des expériences singulières que nous avons du monde. Les statistiques sur la criminalité ne résistent pas au moindre fait divers. À terme, les mensonges les plus grossiers, à la manière de Trump, remportent la mise aux États-Unis et ailleurs. Plus encore, les intellectuels, les « sachants », les experts et les scientifiques apparaissent comme une caste prétentieuse et coupée du monde.
Nous devons donc nous demander pourquoi les solides raisons de la sociologie perdent la bataille
Nous devons donc nous demander pourquoi les solides raisons de la sociologie perdent la bataille sans nous faciliter la vie en pensant que nos adversaires sont manipulés par des puissances occultes, ce qui nous ferait rejoindre le complotisme que nous dénonçons. De même que nous serions manipulés par « le système » et ses forces occultes (la science, les riches, les médias, etc.), nos adversaires seraient manipulés par les forces conservatrices. Généralement, la conversation s’arrête là.
Évidemment, il n’est pas question de renoncer au savoir et à la raison. Mais on doit se demander pourquoi les moyennes statistiques, incontestablement vraies, finissent parfois par construire des stéréotypes auxquels bien des acteurs ne croient pas pour de bonnes raisons. Plus exactement parce qu’ils vivent comme ils vivent et là où ils vivent. Comment faire pour que les acteurs se reconnaissent dans les descriptions de la vie sociale que leur renvoient les sciences sociales ?
La première règle que nous pourrions nous donner est de combiner les moyennes et les inégalités entre valeurs extrêmes afin de ne pas opposer des stéréotypes plus ou moins vrais à des stéréotypes faux : « les ouvriers sont, les immigrés sont, les patrons sont… ». Il faut par exemple dire, à la fois, que les jeunes issus de l’immigration sont discriminés et que beaucoup d’entre eux réussissent en dépit des discriminations parce que c’est ce que voient et éprouvent les individus.
De manière générale, les données objectives des sciences sociales devraient permettre aux acteurs de reconnaître leur propre expérience de la vie sociale et des inégalités. Or, trop souvent, elles construisent des clichés (les riches, les pauvres, les minorités, les quartiers « difficiles », les femmes, etc.) dans lesquels personne ne se reconnaît, ou des clichés que l’on mobilise en fonction de ses intérêts.
Nous avons longtemps cru qu’il suffisait que la raison et la science s’opposent aux idées fausses pour triompher. Tout démontre aujourd’hui que ce n’est plus le cas et que cet argument est perçu comme une forme d’arrogance, les anciens électorats populaires et progressistes basculant vers l’abstention et les populismes les plus sombres. Pour convaincre, les sciences sociales devraient être capables de rendre compte de l’expérience des acteurs, y compris de celles qui semblent les plus irrationnelles et les plus dangereuses. Il ne suffit pas de dénoncer le racisme et le sexisme comme des idées fausses. Pour les combattre, il faut comprendre comment ces idées se forment et comment elles fonctionnent.
François Dubet
Extrait du Petit guide de survie aux discussions de repas de famille, sous la direction de Clément Reversé, éditions Le bord de l’eau, 2025.
Photo / Juan Pablo
[1] Raisonner « toutes choses égales par ailleurs » revient à isoler l’effet d’un seul facteur, comme le sexe, indépendamment d’autres caractéristiques (comme l’âge, la qualification, etc.).
Extrait de inegalites.fr du->https://www.inegalites.fr/Oui-mais-moi-j-en-connais-un-qui-Les-moyennes-les-distributions-et-les]