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> L’éducation populaire est-elle encore un « laboratoire d’émancipation » ou (…)
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L’éducation populaire : chantier ouvert
ÇA MANQUE PAS D’R : épisode 72 (02/06/2026)
L’éducation populaire n’est pas un concept récent. Ses racines plongent dans le XIXe siècle, dans le sillage de la construction républicaine. En 1866, Jean Macé fonde la Ligue de l’enseignement pour promouvoir l’instruction obligatoire. Après les lois Ferry de 1881-1882, le paysage éducatif se structure autour d’une concurrence idéologique entre patronages catholiques et patronages laïques — ces derniers reposant largement sur l’engagement bénévole des instituteurs, figures centrales de la laïcité républicaine.
En parallèle naissent les premières colonies de vacances, d’abord conçues comme des œuvres sanitaires pour les enfants des quartiers ouvriers. Au début du XXe siècle, les Universités Populaires se donnent pour ambition d’apporter une « éducation supérieure au peuple ». Puis, dans l’entre-deux-guerres et sous l’influence de l’Éducation nouvelle, le secteur amorce un tournant pédagogique : les colonies passent d’une logique de « cure de santé » à une visée éducative, les CEMÉA sont créés en 1938. C’est à la Libération que le secteur se professionnalise véritablement — avec les Francas en 1944, puis la création d’un ministère dédié à la Jeunesse et aux Sports en 1966 —, avant que la figure de l’animateur ne s’autonomise progressivement de celle du militant d’éducation populaire.
Mais cette longue marche, pour reprendre le titre du dossier consacré à ce sujet dans la revue Diversité, a conduit à un paradoxe. L’éducation populaire, tout le monde croit savoir ce que c’est : des colonies de vacances, des centres aérés, des MJC… Mais derrière ces images familières se cache un projet bien plus ambitieux — et bien plus fragile. Un projet qui portait la promesse d’une éducation émancipatrice, hors des murs de l’école, pour former des citoyens capables de comprendre le monde et d’agir sur lui.
Aujourd’hui, ce projet traverse une zone de turbulences. Comme le montrent les sociologues Matthieu Hély et Maud Simonet, nous sommes passés, depuis les années 1980-1990, d’une configuration par subventions et agréments à celle des marchés et des appels d’offres. Ce n’est pas un retrait de l’État, mais un changement de nature : l’État reste présent, mais il contrôle à distance, impose ses indicateurs, et les associations partagent avec le service public l’éthos et la mission, mais avec des conditions de travail du privé. Parallèlement, la forme scolaire colonise les temps de loisirs, au point que les accueils périscolaires ressemblent parfois davantage à une salle de classe qu’à un espace de liberté. Résultat : dès 12 ans, les jeunes désertent massivement ces structures.
Alors, l’éducation populaire est-elle encore ce « laboratoire d’émancipation » qu’elle prétend être ? Ou est-elle devenue, malgré elle, un instrument d’encadrement au service de l’État ? Et pour reprendre la question posée par Jean-Charles Buttier dans notre dossier : « éducation populaire émancipatrice », est-ce un pléonasme ou un oxymore ? C’est la tension que nous allons explorer aujourd’hui.
Pour en discuter, j’ai le plaisir de recevoir deux chercheurs dont les travaux éclairent remarquablement ces questions : Emmanuel PORTE, politiste, chargé de recherche à l’INJEP (l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire) et directeur de la revue Les Cahiers de l’action. il vient de publier avec Yaëlle AMSELLEM-MAINGUY et Hugo BREANT l’ouvrage Idées reçues sur l’animation jeunesse au Cavalier bleu. Ses travaux analysent la « longue marche » de l’éducation populaire et sa professionnalisation, qui a parfois conduit à une certaine dépolitisation des démarches. Et Léo VENNIN, enseignant-chercheur à l’Université Grenoble Alpes. Ses travaux portent sur la nécessité de préserver l’éducation populaire comme un champ autonome d’émancipation, avec une fonction critique et une liberté d’expérimenter, loin d’un simple enrôlement institutionnel au service de prestations calibrées. Et comme chaque mois, on retrouvera la chronique FOCUS, proposée par Hugo ROUSSEL, étudiant à l’ENS de Lyon.