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Tempête sur les classes multiâges en éducation prioritaire
Par Céline Jacquet, Rosario Elia, Sébastien Bialais-Monier, Lisa Bonnet, Chloé Charmetant, Rémi Charoy, Audrey Chérubini, Audrey Farinot-Bournonville, Camille Fréchet, Jean Guittet, Solen Hibon, Manon Pilloy, Benjamin Roussez, Victorine Varachaud, Céline Vogler
L’hétérogénéité des élèves à l’école mérite-t-elle d’être strictement encadrée par l’institution et le travail enseignant recadré ? À Lyon, l’équipe pédagogique d’une école élémentaire en éducation prioritaire se bat, contre vents et marées, pour faire vivre un projet de classes à plusieurs cours.
À l’école primaire, depuis 2017, les classes et les programmes de niveau deviennent progressivement la nouvelle norme. On a fait table rase d’une logique visant à coordonner le travail des équipes enseignantes pour privilégier un travail morcelé, découpé par année.
L’éducation prioritaire est le terrain privilégié de cette volonté de niveler, de formater, de compartimenter pour mieux maitriser. Sous couvert d’« égalité des chances », on offre plus de normes à l’école à ceux à qui la société offre le moins. On promet 100 % de réussite. Ainsi, l’enseignant de Grande section outillé de son vadémécum « Enseigner en classe de GS dédoublée » et de toute une série de guides pratiques va pouvoir mettre en œuvre les apprentissages de ses douze à quinze élèves en visant la réussite de ces derniers aux évaluations nationales en début de CP.
C’est dans ce contexte que nous, enseignants de l’école Pasteur de Lyon (8e arrondissement), avons choisi de proposer une organisation de notre école en classe multiâge. Ce projet, nous avons voulu garder trace de sa valeur, et grâce à la coordination d’une chercheuse en sciences de l’éducation, Françoise Carraud, nous en avons fait un livre1. Aujourd’hui, le travail de l’équipe d’école est bousculé, recadré, malmené. Alors, une nouvelle fois, nous choisissons d’écrire pour donner de la voix à notre engagement et à notre travail.
Prendre appui sur l’hétérogénéité des élèves
Depuis de nombreuses années, Camille et Céline enseignent dans cette école de REP, une microcité dans un quartier défavorisé. L’école n’est pas imperméable aux violences vécues : pauvreté, conflits et drames qui font l’actualité. Les deux collègues gèrent les classes des plus grands, c’est plus compliqué que les petits. Ce n’est pas toujours facile d’enseigner.
Ils cherchent des solutions, lisent des ouvrages, s’intéressent aux pédagogies coopératives et créent des classes de cycle ouvertes, décloisonnent, travaillent ensemble sur leurs préparations. La tentation est grande de continuer à considérer le CM1-CM2 comme une double classe : les maths de CM1 d’un côté avec les plus faibles des CM2 et les maths des CM2 de l’autre côté avec les meilleurs CM1. Que faire de ceux dont les compétences n’y sont pas encore ou y sont déjà ?
Ils rencontrent le livre de Sylvie Jouan sur la classe multiâge2, et son sous-titre accrocheur : Archaïsme ou école de demain ? Des collègues les rejoignent dans leur recherche de solutions : Audrey et Rémi sont partants pour une classe multiâge aussi. Rosario, le directeur, les pense un peu fous mais accompagne son équipe et fait de leur projet le sien parce qu’il croit à la force du collectif. Un colloque sur la forme scolaire sera l’occasion d’affiner le projet déjà bien avancé et de rencontrer une chercheuse en science de l’éducation, Françoise Carraud.
Changer l’école pour mieux répondre aux difficultés
Faire classe autrement et constituer le groupe classe autrement pour casser les effets négatifs des classes de niveau. Regarder l’hétérogénéité comme une chance, un point d’appui. S’engager dans un travail coopératif et non plus seulement collaboratif au niveau enseignant. Ce sont les perspectives auxquelles adhère l’inspecteur de l’Éducation nationale (IEN) de l’époque.
Rentrée 2017, les quatre classes de rez-de-chaussée de l’école Pasteur ouvrent et accueillent chacune des élèves du CP au CM2. Le réel de la classe multiâge est déstabilisant pour les professionnels mais aussi enthousiasmant, et les premiers effets positifs se voient dans les classes.
Les CP sont très à l’aise dans ces classes qui ressemblent à des classes de maternelle et dans lesquelles on peut se déplacer. Les plus âgés s’apaisent et lâchent les dynamiques de conflit pour accompagner les plus jeunes. La coopération, outillée, se vit en acte : conseil des élèves, tutorat, messages clairs. Les apprentissages s’adaptent aux compétences réelles des uns et des autres. La classe est inclusive au sens large.
Un projet bousculé
Pourtant, très vite les enseignants sont bousculés. Une nouvelle inspection ne porte pas le projet. Des parents s’insurgent. Et les mesures gouvernementales s’accélèrent.
À la rentrée 2018, les CP sortent des classes multiâge pour rejoindre les classes dédoublées. Les CE1 font de même à la rentrée 2019. Le projet de classes multiâges, dans sa version restreinte aux CE2-CM1-CM2, résiste. Des classes de CP-CE1 seront ensuite constituées afin de conserver les bénéfices d’une organisation hétérogène. Les enseignants garderont leurs élèves du CP au CE1 pour travailler en continuité.
Sentant que son expérience professionnelle s’inscrit dans un contexte incertain, l’équipe à l’origine du projet ressent le besoin d’en garder la trace et, si possible, un jour, le partager. Sous le compagnonnage de Françoise Carraud commencent des ateliers d’écriture. Il y a de quoi écrire un livre.
Pas un ouvrage de pédagogie, pas un livre de chercheurs. Ce sera un objet hybride, composite, « multi » lui aussi. Dans chaque chapitre écrit par l’un des enseignants, on trouve des encarts avec des textes des quatre autres, comme pour illustrer que le propos de chacun est nourri de la réflexion des autres.
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Céline Jacquet, Rosario Elia, Sébastien Bialais-Monier, Lisa Bonnet, Chloé Charmetant, Rémi Charoy, Audrey Chérubini, Audrey Farinot-Bournonville, Camille Fréchet, Jean Guittet, Solen Hibon, Manon Pilloy, Benjamin Roussez, Victorine Varachaud, Céline Vogler
Membres de l’équipe pédagogique de l’école Louis-Pasteur de Lyon hier et aujourd’hui
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