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Les marges de l’école : segmentation, invisibilisation et inégalités scolaires, article de Benjamin Denecheau (Diversité 208 | 2026 Les marges en éducation)

10 juillet

Les marges de l’école : segmentation, invisibilisation et inégalités scolaires [Texte intégral]
Benjamin Denecheau

Cet article propose un cadre conceptuel pour analyser les marges de l’école – ces espaces éducatifs qui accueillent des élèves sur le temps scolaire tout en les éloignant du curriculum ordinaire. L’auteur part d’un constat : malgré la multiplicité des dispositifs concernés (SEGPA, ULIS, dispositifs relais, établissements médico-sociaux, structures de la Protection judiciaire de la jeunesse, microlycées, etc.), ces marges sont le plus souvent étudiées de manière séparée, selon leurs champs d’appartenance respectifs, ce qui masque ce qu’elles ont en commun. Leur segmentation invisible rend difficile toute analyse critique de l’ensemble du système. L’article propose dès lors une démarche de « désegmentation » permettant d’identifier leurs caractéristiques partagées : réduction du curriculum, inflexion de la forme scolaire, recentrage sur la (re)socialisation au détriment des apprentissages, et intervention d’acteurs non enseignants. L’auteur montre que le passage dans ces marges génère des préjudices scolaires durables et est marqué par de fortes inégalités sociales, tant à l’entrée qu’à la sortie. La réversibilité du passage y est souvent faible, voire nulle. En conclusion, désegmenter les marges revient à éclairer des processus inégalitaires systémiques et à poser la question du droit à l’éducation pour tous.

[...]
Pour conclure…
Nous avons voulu montrer l’intérêt, dans ce texte, de mutualiser les recherches sur les segments des marges de l’école pour mieux comprendre leurs points communs et leur fonction pour l’ensemble du système éducatif. Les marges procèdent à un mode de régulation qui a sa logique propre. Elles écartent des espaces ordinaires les élèves déjà en difficulté et résolvent des tensions à plusieurs points de vue : pour les enseignants et les élèves qui restent dans les espaces ordinaires, autant que pour les élèves qui sont mis à l’écart et moins mis à mal par des pratiques et des contenus qui leur sont peu adaptés. Mais lorsqu’elles sont composées d’écart au curriculum, avec un programme réduit ou des pédagogies qui s’écartent des savoirs scolaires, non nécessairement remobilisés lors d’un éventuel retour à l’école, elles alimentent le retard scolaire des élèves.

Par ailleurs, les marges sont une construction sociale. S’il y a une distance, elle est d’abord établie et entretenue par l’école, par ses processus (ses procédures, ses évaluations, ses catégorisations) et ses agent·e·s, parce qu’elle produit des mises à l’écart et rend peu possible un retour en son centre. Par ailleurs, les marges ne sont pas toujours clairement visibles, mais elles sont la plupart du temps légitimées. Les élèves y sont orientés pour des raisons qui font peu débat, bien que les familles favorisées sachent mieux remettre en question ces avis ou injonctions.

Désegmenter les marges, c’est alors ne plus situer les problématiques scolaires à la seule échelle du segment, qui individualise et tend à responsabiliser les jeunes sur leur situation scolaire. Chaque segment se délimitant sur un problème particulier, il tend à rendre chaque problème minoritaire. Toutefois, en considérant l’ensemble de ces segments dans leur fonction de marges pour l’école, ce n’est plus une minorité, mais bien une portion importante de la population scolaire qui passe par ces marges.

La désegmentation consiste alors à déconstruire la segmentation pour comprendre la constitution des marges, ce qu’elles ont en commun, ce à quoi elles contribuent, dans leur fonction, vis-à-vis de l’ensemble duquel elles font pleinement partie, et donc à affiner les connaissances sur cet ensemble.

La démarche contribue à éclairer les processus inégalitaires dans l’école, et rejoint des enjeux de justice sociale, notamment celui de l’égalité d’accès et du droit à l’éducation. Elle met au jour les préjudices subis pour les élèves mis à l’écart, mais finalement aussi pour les autres, car les travaux comparatifs montrent bien que c’est lorsque la population scolaire est hétérogène que cela bénéficie scolairement et socialement à tous, même à ceux les plus en réussite.

Extrait de journals.openedition.org de juillet 2026

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