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Education prioritaire et mixité sociale (4), par Marc Bablet

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Education prioritaire et mixité sociale à l’école (4)
26 MARS 2019 PAR MARC BABLET BLOG : LE BLOG DE MARC BABLET

On continue d’explorer la question de la mixité sociale au collège et à l’école et on se demande si la question de la mixité sociale est vraiment un problème scolaire. On pose qu’elle est d’abord un problème social lié à l’urbanisme et au logement.

Je me réjouis que Jean-Paul Delahaye ait développé son point de vue sur ces questions. Son expérience du système et de son pilotage permettront aux sceptiques de mieux percevoir à quel point les manières de faire actuelles sont inappropriées aux besoins de nos élèves des milieux populaires. Il est particulièrement important que nous soyons unis, consistants et forts sur tous ces points pour mieux préparer l’avenir.

Je remercie également les personnes qui m’ont fait part de leurs réflexions soit en commentaire sur le billet précédent soit directement lors d’une rencontre ou d’un mail. Je veux ici donner quelques éléments de réponse et approfondir la discussion à partir de ce que j’ai pu percevoir de mon expérience ou à partir de données du SIG de la ville dont j’ai déjà parlé. Cela oblige à préciser la pensée, ce qui est bon pour soi et pour le débat démocratique.

Quelqu’un rappelle très utilement qu’il y a lieu de bien penser la place du privé dans cette affaire et qu’il serait légitime de demander au privé de prendre sa part en accroissant sa mixité sociale scolaire. Quelqu’un rappelle également le fait que le choix donné de la possibilité de l’instruction à domicile contribue également aux inégalités. On ne peut que regretter la marchandisation de l’éducation et de l’instruction et on doit souhaiter ce que Alain Savary avait appelé un grand service public laïc unifié, avec l’effet que l’on sait en 1984, mais qui, à ce jour, devrait rester une utopie mobilisatrice. Actuellement on doit surtout lutter contre les nouvelles formes de privatisation de l’école avec notamment le développement de l’enseignement privé hors contrat et des officines pour les devoirs scolaires.

A un second niveau, si l’on accepte que pour faire société, il faut garantir à la fois la liberté de choix de l’école (qui est chez nous limité par la sectorisation dans le public et par un privé contenu de fait à 20% des élèves, ce qui nous différencie par exemple de la Belgique où l’enseignement est bien davantage privé et où existe le libre choix de l’école y compris publique avec les effets sociaux que l’on connaît notamment en ville) et l’égalité, alors on peut accepter l’idée que l’appel à la bonne volonté du privé soit une piste mais je ne suis pas convaincu que nous pourrons aboutir à quelque chose de solide à cet égard. Nous bénéficierons sûrement de belles déclarations d’intentions. Toutefois je reconnais par ailleurs que de rares établissements privés jouent un rôle intéressant pour des jeunes en difficulté scolaire comme le fait par exemple la fondation des apprentis d’ Auteuil.

Quelqu’un me rappelle aussi que la mixité sociale scolaire a des conditions éducatives et pédagogiques de réussite. J’en conviens parfaitement et j’y reviens ci-dessous.

S’agissant de la question du busing, de la sectorisation et des reconstructions de collèges aux frontières des quartiers populaires, je veux là aussi préciser que l’on peut regarder la question à un double niveau. Je commence par le premier. Beaucoup conviennent aujourd’hui qu’il y a une inégalité de traitement de fait pour les enfants de milieux populaires qui sont regroupés dans des quartiers populaires et se trouvent en conséquence scolarisés dans des écoles et établissements de proximité considérés comme défavorisés. Le pendant de cela est que des enfants de milieux plus favorisés sont de leur coté scolarisés dans des établissements favorisés proches de leurs lieux d’habitation qui concentrent des personnes plus favorisées.

Dans une perspective égalitaire, la mixité sociale souhaitable dans une société démocratique doit favoriser le vivre ensemble et le dialogue dans le milieu de vie comme dans le milieu de travail. Cela suppose que tant pour le logement que pour la scolarisation tous soient réunis dans les mêmes lieux. Cette situation existe dans certaines villes et dans certains quartiers de certaines villes qui connaissent la mixité sociale urbaine et scolaire. On donnera plus bas l’exemple de Carcassonne qui répond assez largement à cette condition même si l’on y observe des décalages entre urbain et scolaire favorables à la mixité sociale scolaire. Or actuellement les projets de mixité sociale scolaire qui ne portent pas en même temps sur la mixité sociale urbaine des quartiers, comme l’ambitionne toutefois le NPNRU (nouveau programme national de renouvellement urbain), consistent principalement en deux types de projets : déplacer les enfants des milieux populaires vers des collèges plus favorisés implantés dans des quartiers plus mixtes. Ceci constitue une inégalité de traitement de fait puisque l’on ne pratique pas l’inverse qui consisterait à déplacer vers des collèges plus défavorisés des élèves de quartiers plus mixtes pour des raisons qui sont faciles à comprendre même si il est difficile de les accepter. J’ai souvenir d’un cas de modification de secteur de collège à Noisy le Grand en Seine Saint-Denis qui avait donné lieu à des manifestations de parents plus favorisés avec une pancarte « non à la déportation de nos enfants ».

Il apparaît donc que l’on peut obtenir une meilleure mixité sociale scolaire mais qu’il faut se souvenir que c’est toujours au prix d’une inégalité de traitement pour les plus défavorisés. J’émets donc, en effet, une réserve sur les projets de mixité sociale scolaire sans égalité de traitement.

Je suis d’accord avec l’idée que, comme le rappelle le même commentaire d’un professionnel de l’éducation nationale, il vaut mieux ne pas reconstruire au même endroit le collège dégradé qui est détruit dans un quartier. L’effet « collège neuf » doit, en outre, permettre une meilleure attractivité. Sans doute existe-t-il des projets où l’on parvient à reconstruire en limite des quartiers populaires et des quartiers de classes moyennes, permettant ainsi de constituer un vivre ensemble dans le cadre d’une mixité sociale scolaire moyenne avec une meilleure égalité de traitement scolaire entre les uns et les autres. Je n’ai pas été amené à en avoir connaissance avec les éléments d’évaluation qui permettent de montrer que l’effet est solide et durable. Je ne parviens pas, par ailleurs, pour l’instant, à être certain que la mixité sociale scolaire sans égalité de traitement obtenue lors des pratiques des déplacements des élèves de milieux populaires vers des quartiers plus favorisés soit vraiment positive. L’arrivée d’élèves défavorisés dans des environnements favorisés constitue pour les élèves comme pour les professeurs une transformation qui a un impact fort et nécessite des adaptations importantes de part et d’autre. C’est sans doute possible mais au prix de préparations très poussées de part et d’autre. Je suis toutefois d’accord avec l’idée que ce n’est pas une raison pour renoncer et je constate que le ministre n’en parle pas ce qui constitue encore un abandon par rapport à la politique conduite précédemment notamment par Najat Vallaud Belkacem.

La mixité sociale est d’abord une affaire sociale, urbaine, relative au logement.

En travaillant sur cette question je me convainc qu’il faut en parler alors même que j’ai tendance à penser que sur une telle question les phénomènes ségrégatifs à l’œuvre dans nos sociétés néolibérales sont de plus en plus forts et qu’il est en conséquence peu probable que l’école puisse grand-chose si son action ne s’inscrit pas dans une action éthique, politique, sociale beaucoup plus large où l’action scolaire ne représente qu’une part faible des possibles évolutions. Ce qui n’est évidemment pas une raison pour les négliger car toutes les entrées dans le sujet sont bonnes à prendre.

J’ai été par exemple frappé par l’étude sur les résidences fermées à Marseille de Dorier et Dario qui montre combien le phénomène d’entre soi des plus riches se développe. On peut dire des choses comparables dans l’étude de la périurbanisation en Ile de France qui montre que les plus défavorisés s’éloignent des centres qui connaissent des phénomènes de gentrification tandis que les cadres peuvent se payer de rester à proximité des emplois et des commerces.

Ce serait un beau projet pour une gauche qui a su faire la loi SRU dans un passé plus glorieux de trouver le moyen d’aller plus loin pour combattre les tendances à l’entre soi des plus riches. Cette loi est actuellement le seul outil convaincant de l’État pour plus de mixité sociale. Compte tenu de la lenteur du processus, il me semble que l’on pourrait réfléchir à une manière d’en durcir un peu les objectifs pour aller plus loin. Un travail est déjà en cours grâce à la loi égalité et citoyenneté du 27 janvier 2017 qui joue principalement sur les attributions de logement. Il faut encore aller plus loin. On pourrait notamment obliger davantage les maires des communes riches à préempter des logements pour en faire des logements sociaux dans des environnements favorisés. Il suffirait de les y aider financièrement au lieu de reconstruire des logements sociaux toujours dans les mêmes communes pauvres. Compte tenu de la dynamique du marché du logement on peut sans doute aller plus vite que certains ne le croient si la volonté politique est là.

Extrait de blogs.mediapart.fr/marc-bablet du 26.03.19

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