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"L’éducation émotionnelle pour prévenir la violence : Pour une pédagogie de l’empathie, par Omar Zanna, Dunod, 2019

2 mars Version imprimable de cet article Version imprimable

Bien-être : Omar Zanna : Pour une pédagogie de l’empathie

« Mais pourquoi parler d’émotion et d’empathie à l’école » s’est exclamé un jour une enseignante et de rajouter « les élèves sont là pour travailler un point c’est tout » ! Quelle attitude face à ce genre de propos ? Omar Zanna, Université VIPS-2 Le Mans, rend compte de son livre " L’éducation émotionnelle pour prévenir la violence : Pour une pédagogie de l’empathie" (Dunod)et répond à cette question.

Pourquoi avoir écrit l’ ouvrage " L’éducation émotionnelle pour prévenir la violence : Pour une pédagogie de l’empathie »" ?

Tout le monde se rappelle de cette vidéo qui a circulé sur les réseaux sociaux en octobre 2018 montrant un lycéen de 16 ans, armé d’un pistolet pointé sur une enseignante la sommant de l’inscrire « présent » et non « absent ».… On apprendra plus tard que l’adolescent ayant reconnu ses agissements a affirmé « ne pas avoir mesuré sur le moment les conséquences de son acte ».

J’ai retrouvé dans l’attitude de ce jeune celle, plusieurs fois, observée au moment où je menais des recherches sur les mineurs délinquants incarcérés. Ces observations m’avaient alors permis de poser le constat suivant qui, sans le savoir, allait orienter la suite de mes travaux : ces jeunes reconnaissent souvent leurs actes, ils sont, pour beaucoup, tout à fait d’accord pour payer leur dette, mais ils peinent à reconnaître, dans un premier temps au moins, les préjudices moraux causés à leurs victimes.

De ces attitudes, j’en avais par la suite tiré un enseignement : au moment du passage à l’acte, ces adolescents mettent à distance leur propension à prendre la perspective d’autrui et à ressentir ce qu’il ressent, autrement dit à entrer en résonance émotionnelle avec lui. Tout se passe alors comme si, au moment du passage à l’acte, ces adolescents se trouvaient dans un état de conscience modifiée. Etat notamment lié à une difficulté à maitriser leurs émotions, faute de ne pas avoir appris à les vivre, les ressentir, les reconnaître, les apprivoiser et finalement à les socialiser pour, in fine, en faire de (bonnes) partenaires pour naviguer dans le monde social.

En décrivant ce qui se joue au moment du passage à l’acte violent, cet ouvrage est d’abord une invitation à comprendre ce type de comportement. Il propose ensuite des pistes pour une éducation émotionnelle dans les
structures de prise en charge de jeunes délinquants et dans les établissements scolaires pour prévenir cette violence.

Qu’est-ce que l’intelligence émotionnelle ? en quoi peut-elle être mobilisée dans les pratiques pédagogiques pour prévenir la violence ? la violence est-elle seulement le fait des élèves ?

Il y a émotion quand un individu fait face à une situation pour laquelle il n’est pas préparé, c’est-à-dire pour laquelle il ne dispose pas d’un stock de savoirs-être et savoirs-(ré)agir pour s’adapter et faire face à une situation. Cela veut dire que lorsqu’une émotion émerge et si l’individu n’est pas éduqué à la ressentir puis à la reconnaître, elle risque, d’une part, de monopoliser l’ensemble des ressources attentionnelles et, d’autre part, d’éclipser momentanément la réalité… Si l’éclipse de la disposition à reconnaitre ses émotions et par ricochet celles des autres est bien liée à un déficit d’éducation émotionnelle, alors le bon sens commande de proposer ce type d’éducation à l’école.

« Mais pourquoi parler d’émotion et d’empathie à l’école » s’est exclamé un jour une enseignante et de rajouter « les élèves sont là pour travailler un point c’est tout » ! Quelle attitude face à ce genre de propos ? Comment expliquer à cette collègue l’omniprésence des émotions dans la vie quotidienne (à l’école et ailleurs) ? Comment montrer qu’au cours d’une journée d’école, les élèves sont confrontés à bon nombre d’émotions dont par exemple : la peur de ne pas donner la bonne réponse, peur d’échouer ou de ne pas comprendre, peur de perdre confiance en situation de passage au tableau par exemple…

Finalement, si l’école bouillonne d’émotions, rien n’est moins sûr que tous les enseignants en fassent toujours grand cas, faute notamment d’avoir été formés à les considérer. Les programmes tout comme la formation initiale des enseignants révèlent en effet une prépondérance de la dimension disciplinaire par rapport au temps alloué à la promotion de l’apprentissage émotionnel, sensoriel et social. En dehors, en effet, de l’éducation physique et sportive et des arts plastiques, il est évident que la prise en compte du corps et des émotions dans l’éducation occupe une portion congrue dans les préoccupations didactiques. Notre école semble donc encore très arc-boutée sur la seule dimension de la transmission des savoirs et sur la norme de la neutralité émotionnelle et affective. Aussi, n’ayant pas eu l’occasion de se constituer des compétences professionnelles et techniques dans ce domaine au cours de leur formation, pour entrer en résonance avec les élèves, bon nombre d’enseignants ne peuvent compter que sur des dispositions acquises par ailleurs pour établir cette relation. Mais qu’il n’y ait pas de malentendu, il n’est dans mes intentions de dénigrer la position de l’institution, mais plus simplement de reconsidérer la place de l’expérience, du corps et des émotions préconisées, entre autres, par les pédagogies actives.

Quelles sont vos propositions pour améliorer le bien-être des élèves et des enseignants

Une éducation, dès le plus jeune à la reconnaissance de ses propres émotions et de celles des autres, peut constituer un rempart contre les débordements violents notamment. « L’échelle des émotions », « le jeu des mousquetaires » ou bien encore celui de « la visite au musée »… expérimentés et systématisés par certains enseignants constituent de ce point vue des pistes intéressantes.

Apprendre à se connaître et à reconnaître les autres comme des versions possibles de soi, en plus de prévenir les violences et les positions dogmatiques dont on connait les funestes conséquences, participe assurément à l’avènement d’un climat scolaire plus serein. Mais ce type d’éducation émotionnelle ne permet pas seulement cela. Elle autorise également l’amélioration de la compréhension et donc des apprentissages.

Sur ce dernier point, des expérimentations en cours avec des enseignants et Bertrand Jarry (CPE et formateur) dans les Yvelines ou Geneviève Vaz (enseignante et formatrice) dans la Sarthe confirment ô combien la prise en compte des émotions et plus largement de la résonance empathique constituent aussi un chemin, parmi d’autres, pour, non seulement développer les compétences émotionnelles chez les élèves mais également apprendre à mieux comprendre les contenus disciplinaires. Enfin, et toujours au sujet des émotions, il est désormais acquis que lorsque la relation enseignant-élève est teintée d’émotions positives notamment, l’ambiance de la classe et les résultats des élèves s’en ressentent considérablement. Aussi, en ouvrant davantage les portes de l’école et des classes aux émotions, c’est toute la communauté qui en bénéfice.

Propos recueillis par Béatrice Mabilon-Bonfils
Directrice du laboratoire BONHEURS

(Bien-être, Organisations, Numérique, Habitabilité, Education, Universalité, Relation, Savoirs), Université de Cergy-Pontoise

Omar Zanna, L’éducation émotionnelle pour prévenir la violence : Pour une pédagogie de l’empathie, Dunod

Sur l’ouvrage

Extrait de cafepedagogique.net du 27.02.20

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