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L’injonction d’autonomie des élèves pèse aussi bien sur les professeurs que sur les élèves et fabrique de nouvelles inégalités (entretien du Café avec Héloïse Durler, auteure de "L’autonomie obligatoire")

6 avril Version imprimable de cet article Version imprimable

Héloïse Durler : Les pièges de l’autonomie obligatoire

L’autonomie ne concerne pas que les établissements scolaires et le fonctionnement de l’éducation nationale. Elle s’est glissée dans nos manuels scolaires et dans nos salles de classe. C’est la thèse d’Héloïse Durler, Ecole pédagogique de Lausanne, qui montre comment en demandant à l’élève d’accepter et d’organiser son travail scolaire, l’Ecole fabrique de nouvelles inégalités.

"L’autonomie est un hommage rendu à la dépersonnalisation du pouvoir et du savoir, une forme de dépendance historique spécifique. La personne du maitre disparait au profit de dispositifs pédagogiques objectivés... L’élève démontre à chaque instant qu’il est parfaitement adapté à l’univers scolaire". Cette réflexion de Bernard Lahire présente ce que va être l’étude menée par Héloïse Durler.

Pendant près de 3 ans elles va accompagner enseignants, élèves et familles, observant comment l’idéologie de l’autonomie oriente les consignes pédagogiques mais aussi la compréhension du vécu de la classe et la perception que les parents et les enfants se font de l’Ecole et de la scolarité. L’accent est mis sur les pratiques scolaires et les formes d’engagement qu’attend l’institution scolaire. L’ouvrage donne de nombreux exemples de ces attendus de l’Ecole qui deviennent des malentendus et contribuent à l’échec scolaire d’élèves pour qui on a voulu bien faire.

[...] Vous dites aussi que c’est à l’école une injonction contradictoire...
La contradiction c’est qu’on impose d’être autonome sans donner les conditions et les ressources pour amener à plus d’autonomie. Je le remarque dans mon livre par exemple quand on dit aux élèves en difficulté, sur leur relevé trimestriel, qu’ils sont à être plus autonomes. Les élèves ne savent pas comment s’y prendre. C’est une sorte de point aveugle. On se dit qu’il suffit que l’élève se mobilise, fasse preuve de courage et de volonté et il deviendrait autonome. Ce serait la solution. Mais je crois que c’est surtout le problème...

[...] Quelle conséquence a cette valorisation de l’autonomie sur le métier d’enseignant ?
Cela créé des tensions , un inconfort voire des souffrances. Les enseignants développent ce que j’appelle des stratégies de survie. Ils mettent en place des solutions pour trouver une solution dans l’instant mais ce n’est ni confortable ni forcément productif. Ou alors ils surinvestissent et frisent le burnout. La norme de l’autonomie pèse aussi bien sur les professeurs que les élèves.

Car pour les élèves on assiste aussi à une psychologisation de la difficulté scolaire qui va de pair avec la valorisation de l’autonomie. Ce glissement des difficultés scolaires vers le trouble psychologique empêche de penser la remédiation pédagogique aux difficultés scolaires. On renvoie vers des troubles individuels une question d’enseignement.

Vous prônez plutôt les bonnes vieilles méthodes ?
Non. Ce ne serait pas plus productif ! Je ne suis pas contre la norme de l’autonomie mais mon point de vue est de réfléchir aux conditions qu’on peut donner aux élèves et aux enseignants pour réaliser ce projet.

Le danger dans cette idée d’autonomie c’est la zone aveugle où on pense qu’il suffit que l’élève se mobilise pour devenir autonome. Il faut plutôt s’interroger sur les habiletés dont il a besoin pour travailler en autonomie. Revenir à la question des apprentissages.

Il faut aussi être conscient que la norme de l’autonomie est très présente dans les classes moyennes et supérieures dans l’éducation des enfants. On laisse l’enfant s’exprimer, découvrir par exemple. Mais dans les classes moins favorisées on a des pratiques éducatives différentes. Il faut que les enseignants le sachent.

Puisque, en classe, l’enseignant ne soit pas totalement cadrer l’élève, que celui ci doit de lui même faire des liens, tenter des choses, du coup certaines compétences sont nécessaires. Certains élèves les apprennent dans la famille. Mais pas tous.

Les enseignants tentent d’orienter les pratiques des parents des milieux populaires. La valorisation de l’autonomie change aussi leur rapport avec ces parents. Ils conseillent par exemple d’acheter des livres et d’en parler avec leur enfant ou de discuter de ce qui a été vu à la télévision.

En fait ils demandent de faire l’école à la maison. Ils reportent une partie du travail à la maison. Or les familles n’ont pas forcément le capital culturel, le temps, l’argent pour faire cela comme les classes plus favorisées le font. Ce genre de discours crée des malentendus entre eux et les parents de milieu populaire.

Au final, l’autonomie creuse les inégalités à l’école ?
Si on ne pose pas la question des conditions nécessaires à ces apprentissages, j’en ai peur.

Que peut faire un enseignant ?
Sortir de l’idée d’autonomie comme une injonction et revenir à la question des pré requis. Plutôt qu’écrire "faites un effort", se poser la question des savoir faire, des compétences nécessaires à l’élève. Faire en sorte que tous les savoirs nécessaires soient acquis à l’école.

Propos recueillis par François Jarraud

L’ouvrage : Héloïse Durler, L’autonomie obligatoire. Sociologie du gouvernement de soi à l’école. Presses universitaires de Rennes. ISBN : 978-2-7535-3613-5.

Extrait de cafepedagogique.net du 04.04.17 : Héloïse Durler : Les pièges de l’autonomie obligatoire

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