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Une recherche collective de l’INJEP contredit le cliché d’une jeunesse moins attachée à son travail que les générations précédentes, y compris chez les jeunes de milieu populaire (ToutEduc)

15 avril Version imprimable de cet article Version imprimable

Une recherche collective de l’INJEP contredit le cliché d’une jeunesse moins attachée à son travail que les générations précédentes

Non, apparemment, les générations Y (nées dans les années 1980 à 2000) et Z (nées depuis le début de ce siècle) ne sont pas moins attachées à l’entreprise, ne zappent pas les employeurs, ne questionnent pas davantage que les générations précédentes leur rapport au travail et à l’emploi, contrairement à l’idée que véhicule la "littérature managériale". C’est l’une des analyses tirées d’un rapport d’étude collectif de 112 pages, intitulé "Pour une approche plurielle du rapport au travail, Analyse des parcours juvéniles" et publié par l’INJEP (Institut national pour la jeunesse et l’éducation populaire) en décembre 2019, avant d’être mis en ligne en janvier 2020. Les 6 analyses exploratoires que ce rapport donne à lire ont été réalisées par 14 contributeurs, des chercheurs de différents laboratoires, des membres de l’INJEP et de la DGEFP (Délégation générale à l’emploi et à la formation professionnelle). Ils se sont appuyés sur de nombreux travaux de recherche et l’enquête collective, menée par l’INJEP en 2018 auprès de jeunes âgés de 18 à 30 ans (au total, 171 entretiens) afin d’appréhender leurs rapports au travail. Originalité de la démarche dans ce travail collectif : outre s’être penchés sur la manière dont se déclinent les rapports au travail des jeunes en les reliant à différentes variables socioéconomiques (genre, origine sociale, parcours scolaire), et "à ce qui se joue au moment de la socialisation primaire, c’est-à-dire au sein de la famille pendant l’enfance", les auteurs ont "également appréhendé cet objet à partir d’autres dimensions, moins explorées comme les émotions et le rapport subjectif au travail".

"Les enquêtes qui servent de base aux différents textes montrent une fois encore l’inexactitude des poncifs si souvent répétés sur ’les jeunes d’aujourd’hui’, leurs supposés retrait, désintérêt, désinvestissement vis-à-vis du travail et leur dédain pour sa valeur", peut-on lire dans ce rapport. En effet, alors que le discours médiatique et académique sur la génération X ou Y met en avant des différences marquées entre les générations en termes de valeurs, susceptibles d’engendrer des conflits sur les lieux de travail, "les études tendent plutôt à nuancer cette opposition", écrivent deux chercheuses. Au contraire, "les données contredisent des clichés envers les jeunes", dont celui relatif "à la désaffectation des travailleurs à l’endroit de l’activité productive".

Pour aboutir à ce constat, celles-ci ont fait le choix d’interroger les liens entre les générations plutôt que d’adopter la fréquente approche qui vise à identifier les ressemblances et les distinctions qui caractérisent les générations, en observant aussi, au-delà de l’âge ou la génération, comment le diplôme, le sexe, la position occupée dans la hiérarchie professionnelle, les adultes (parents, enseignants, employeurs, intervenants...) et surtout la famille d’origine (lieu important de transmission de valeurs et de modèles) influencent ces constructions. De cette analyse exploratoire, ressort plutôt que "les principaux traits associés à la génération Y relèveraient davantage de la conjoncture et des conditions d’insertion auxquels ils font face que de la transformation des rapports au travail en soi."

Le genre toujours influant malgré "une apparente homogénéité des discours"

Cette recherche collective montre aussi que peine à s’inverser une autre tendance, "derrière une apparente homogénéité des discours" : "des socialisations différenciées selon le sexe ainsi que des projections genrées sur l’avenir, qui modulent et (dés)accordent leurs rapports au travail." Et ce, malgré un mouvement de convergence qui s’opère depuis le début des années 2000 "sous l’effet conjoint d’un rapprochement des destinées scolaires et d’un contexte économique changeant, où l’amélioration de la situation des jeunes femmes sur le marché du travail se double d’une dégradation de celle des jeunes hommes" (mouvement néanmoins "inachevé" : pas d’accès aux mêmes savoirs, jeunes femmes et jeunes hommes n’exercent pas les mêmes métiers et ne valorisent pas leur diplôme de la même façon, persistance d’écarts de salaire...).

Ainsi, observent les auteurs, "à travers les récits des jeunes se glissent ainsi des projections genrées sur l’avenir, plus souvent exprimées par les femmes et passées sous silence par les hommes, malgré une mélodie professionnelle en apparence homogène au départ." Si peu de jeunes évoquent spontanément la vie familiale actuelle et future, les femmes sont plus nombreuses à le faire (8 femmes pour 4 hommes), la perspective de flexibilité, de trouver des compromis et des adaptations pour concilier vie professionnelle et vie familiale plus tard, alors qu’ils ont une perception commune ou très proche quant aux éléments importants pour être heureux au travail (avec en premier, "une bonne entente", une "cohésion" avec les collègues, les supérieurs hiérarchiques). Autres remontées révélatrices de cette tendance, les motifs exprimés pour refuser un emploi. Si les principaux, au premier abord, ne les distinguent pas (en tête d’entre eux la rémunération), "les jeunes femmes les associent plus spontanément à la famille ou aux enfants, notamment lorsque la profession impacte la vie personnelle et privée". Enfin, les auteurs évoquent l’exemple du professorat des écoles dans le monde éducatif, majoritairement investi par des femmes (DEPP, 2017), comme également "révélateur d’une empreinte du genre invisible dans les discours mais perceptible dans les parcours".

Des études longitudinales pour mieux comprendre l’évolution des rapports au travail ?

Autre enseignement de cette étude, au-delà de confirmer que le rapport au travail est d’abord et avant tout déterminé par les origines sociales, elle met en évidence un effacement des différences entre catégories sociales dans l’intérêt porté à la "dimension expressive du travail". Ainsi une enquête menée auprès de jeunes issus de milieux populaires (qui ont investi le monde de l’enseignement supérieur), montre qu’ils aspirent de plus en plus aux mêmes formes de travail que les catégories plus aisées (recherche de liberté et d’autonomie, désir de ne pas s’enfermer dans une routine, de goût pour l’activité, qui doit combler des intérêts personnels, qui élève...) et pas seulement à faire "un usage instrumental du travail pour accéder rapidement à l’autonomie" (accès à un revenu, levier d’indépendance économique, moyen de se situer dans la hiérarchie sociale).

Face à ces constats, les auteurs font des recommandations. ils invitent notamment à "relativiser" la dimension générationnelle dans la fabrication des rapports au travail et à l’emploi, au constat que ces rapports sont aussi "marqués par les origines familiales, les positions sociales – dont l’aspect genré –, les parcours scolaires et professionnels, les différences matérielles et objectives, les interprétations subjectives et émotionnelles". Ils suggèrent aussi, plutôt que de se polariser sur ce que sont ou ne sont pas ces jeunes, plutôt "d’inverser le raisonnement en se demandant comment ont évolué les demandes des adultes – recruteurs, supérieurs hiérarchiques, collègues clients –", ce qui permettrait de se rendre compte "combien le monde du travail est devenu dur et exigeant pour les nouveaux arrivants". Cet "aspect relationnel de la construction des rapports au travail" devrait être pris en compte dans les politiques d’emploi des jeunes, et "simultanément" par tout le système des acteurs impliqués dans les enjeux touchant l’emploi juvénile (État, employeurs, organismes, familles, jeunes).

Enfin, plus globalement parce que ces travaux montrent que ce rapport au travail n’est pas "un simple héritage familial", mais "un construit social interactif et contingent lié aux événements et situations vécus ainsi qu’aux relations avec les autres (...) et à soi-même", les auteurs invitent à mener des études longitudinales (sur un nombre significatif d’individus et sur une longue durée) pour pouvoir mesurer et comprendre comment évoluent effectivement les rapports au travail et à l’emploi des jeunes au fur et à mesure qu’ils avancent en âge et que leur parcours professionnel se dessine et se développe.

Le rapport intégral ici (PDF)
Camille Pons

Extrait detouteduc.fr du 09.04.20

 

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