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02/08/05 - Depardon : la photographie des paysages-territoires et des cités

2 août 2005 Version imprimable de cet article Version imprimable

Extrait de Les archives intégrales de l’Humanité du 30.07.05 : Un portrait politique de la France, par Raymond Depardon

« Quand j’arrive quelque part, je n’ai aucun repère. Je reste sur mon trottoir. Je photographie ce que je vois. Et je vois une mairie, un temple ou une église, une école, un bistrot... Je vois un hôtel-restaurant, une zone piétonne, des moyennes surfaces, un hypermarché, une ZEP, une ZAC, une gare routière, beaucoup d’agences immobilières, des notaires, des avocats, de moins en moins de petits commerces. Il y a une France, une seule. Dans ces duos paysage-territoire, je n’ai pas envie de me fixer des interdictions. Si j’arrive en haut d’un col et qu’il y a une belle lumière, pourquoi ne pas faire la photo ? Deguerre l’a dit : « Seule la forme conserve la vision. » Une avenue bordée de platanes, il n’y a pas à dire, c’est beau et très français ! Mais évidemment cela ne suffit pas. Je marche à l’esthétique, mais aussi au politique. On pense toujours esthétique, nature. Or, tout a été amené par l’homme. Des annonces qui interpellent le citoyen à l’organisation de la cité, à la responsabilité civique, à la mémoire et à l’anticipation de l’avenir. J’ai envie de m’approcher du politique, des gens qui vivent là tous les jours, en 2005... »

« J’ai appris cela avec la DATAR, dans les années 1980. À l’époque, j’avais photographié les environs de Villefranche-sur-Saône, les fermes, les monuments aux morts. Je travaillais en couleur. Les tracteurs, les mobylettes étaient rouges, j’avais repoussé le noir et blanc puisqu’on m’accuse toujours de passéisme. La couleur adoucissait cette nostalgie, la rendait contemporaine. La souffrance et la jouissance étaient côte à côte, comme mon passé et mon présent. Nous, les photographes, on a une drôle de relation au présent. On n’est pas très forts de ce côté-là. Notre moteur, c’est soit le passé, soit l’enthousiasme du futur. On est dans une sorte de sacerdoce tant on croit dans l’avenir. La jeunesse est intéressante à photographier. Il faut que je l’inclue dans mes images. Mais je sais que j’ai un problème avec ça. Je ne vois pas les jeunes... »

« À Douai, un dimanche après-midi, devant une pizzeria, j’ai raté une photo. Je m’en suis voulu. C’était une fille de seize ans qui se baladait avec un pit-bull à proximité d’un lotissement. Elle a dit à un beur de ne pas trop s’approcher. J’ai pensé au photographe allemand August Sanders. Elle avait une sophistication très spéciale. Elle était très maquillée, très poudrée. Cela n’avait rien à voir avec la banlieue parisienne. Je voyais très bien la belle photo que j’aurais pu faire, surtout si je n’étais pas trop net derrière. Elle faisait la gueule. J’ai pensé aussi au photographe belge Marc Trivier... »

Les cités, c’est privé

« La DATAR lance une alerte, aujourd’hui : il faut arrêter d’avancer dans les terres utiles. On arrive sur la forêt. Il faut monter en étage. J’ai tant travaillé sur le désespoir des campagnes. Là, je devance l’autre désespoir à venir, celui des villes. C’est un peu le même. On va tous se heurter au problème de l’urbanisation. Les HLM, les lotissements, j’ai du mal. Les cités, j’en ai fait à Maubeuge ou à Marseille. Mais je ne veux pas tomber dans le panneau. Cela m’énerverait de les faire destroy. Bien sûr, ce sera présent dans mon travail. On verra les paraboles, les voitures, mais je ne les ferai pas plus que les églises ou les ronds-points. De toute façon, elles se ressemblent toutes et je ne les trouve pas très photogéniques. Il faut voir le petit film de Royal de luxe, un chef-d’oeuvre, dans lequel la barre est transformée en hôtel 4 étoiles. Les cités, ce n’est pas une fatalité. C’est juste que les gens n’ont pas le choix... »

(...)

L’amour-propre des chômeurs

« La première chose que je vois, c’est ce que j’appelle les départements mités. Vers 11 heures du matin, je croise dans la rue des gens en âge de produire, qui n’ont rien à y faire. Je ne sais pas comment photographier le chômage. Les chômeurs ont de l’amour-propre. Ils se débrouillent pour que ça ne se voie pas. Ils font semblant d’avoir une activité. Il y a bien deux tiers des femmes qui sont concernées. On entre dans des banques : il n’y a plus que des hommes derrière les guichets. Je sais que, dans l’Hérault, il y a eu une bagarre entre érémistes et smicards entrés en concurrence pour obtenir des travaux saisonniers... »

« Je ne tombe pas souvent sur des lieux de travail. Ou alors ce sont des plates-formes avec des poids lourds, des ZAC, des ZEP. À Saint-Omer, par exemple, il y a un calvaire au milieu d’une ZEP. Dans le Nord, les calvaires sont nombreux. On ne les a pas encore détruits. Je ne sais pas, d’ailleurs, ce qui finira par être cassé. Il faudra bien casser, déboulonner des choses... »

(...)

« Des fois, je me dis que les politiques devraient davantage nous envoyer en mission. Le photographe et le rédacteur, c’est un tandem classique qui a fait ses preuves et qui marche. Il y a à écouter et à photographier... »

« Raymond Depardon. Étape Bouches-du-Rhône », galerie d’art du conseil général des Bouches-du-Rhône, 21 bis, cours Mirabeau,

à Aix-en-Provence.

Jusqu’au 25 septembre de 10 h 30

à 13 heures, de 14 heures à 19 heures.

Entrée libre. Tél. : 04 42 93 03 67.

Propos recueillis par Magali Jauffret

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