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"L’école et la fabrication inégalitaire des élites, un mal français ?", par Agnès Van Zanten (article de l’Année sociologique). Entretien du Café avec l’auteure

30 mai 2016 Version imprimable de cet article Version imprimable

Consacré à la formation des élites, le dernier numéro de L’Année sociologique analyse les processus de fabrication des élites dans plusieurs pays dont la France. La remarquable synthèse d’Agnès van Zanten éclaire particulièrement le cas français. Ce qui caractérise la fabrication des élites en France c’est qu’elle est à la fois familiale et scolaire. Autrement dit, le système éducatif contribue aux mécanismes qui permettent aux classes favorisées de se réserver les positions d’élite et de bloquer l’ascension sociale des autres. A van Zanten montre en détail comment fonctionne ce "parrainage institutionnel" qui ouvre la porte des grandes écoles aux plus favorisés au nom de la méritocratie. Serait-ce le plus gros échec de la politique éducative de la gauche ?

Deux articles de ce numéro de L’année sociologique (volume 66, 2016 n°1) contribuent à la connaissance de la fabrication des élites en France, les autres articles traitant d’autres pays (Angleterre, Etats-Unis, Suède..). Agnès van Zantent offre une synthèse remarquable sur la parte des familles et celle de l’institution scolaire dans la captation des positions élitaires. A Allouch, P Brown, S Power et G Tholen se sont intéressés à la perception qu’ont les élèves de Sciences Po et ceux d’Oxford de leur position d’élite. Et c’est un aspect très intéressant du problème pour en saisir toutes les conséquences.

Ce qui caractérise le système de sélection des élites en France, selon Agnès van Zanten, c’est la parfaite articulation des stratégies familiales et de la compétition scolaire. Il y a bien des "processus facilitant l’accès aux positions d’élite pour les enfants issus des classes sociales supérieures et limitant la mobilité ascendante des autres groupes sociaux", écrit A van Zanten. Elle parle de "clôture sociale". "L’efficacité de ces processus tient à ce qu’ils reposent sur l’articulation étroite des stratégies familiales et des offres institutionnelles", dit-elle. Elle évoque des "logiques sous jacentes largement convergentes" entre familles et institution scolaire. Pour elle il y a un "parrainage institutionnel" des élites.

La part des familles....
La part des familles dans la fabrication des élites c’est d’abord la sélection des établissements et des filières et cela parfois dès le primaire. La meilleure garantie de parvenir en grande école c’est déjà d’être élève dans un établissement ayant une CPGE. Dans le privé, ces établissements peuvent commencer dès le primaire la préparation à l’excellence qui va conduire aux classes préparatoires. C’est aussi l’aide culturelle et scolaire que la famille favorisée peut offrir à ses enfants et cela commence souvent très tôt. Certaines classes moyennes, les enseignants, arrivent à faire bénéficier leurs enfants d’une partie de ce capital, même si une partie leur échappe.

Et celle de l’école
La part de l’institution scolaire, en dehors du maintien de l’enseignement privé, c’est la constitution de filières sélectives. A van Zanten parle par exemple de la position "ambigüe’" du collège, officiellement "unique" mais où prolifèrent les options et les classes de niveau. La sélection s’amplifie au lycée et les vraies barrières arrivent à la fin à l’entrée dans les derniers niveaux de l’enseignement secondaire et à l’enseignement supérieur.

Tout au long de la scolarité, A van Zanten montre comment le tri des élèves est valorisé dans le système éducatif français. La réussite éclatante de quelques élèves et perçue beaucoup plus que l’échec des autres. Elle est un motif de satisfaction qui efface le sort des exclus du système. Cela valorise la notation et explique le peu d’intérêt pour la remédiation.

"La précocité de la compétition scolaire est un des principaux moteurs du parrainage social par les familles", écrit A van Zanten. L’accent mis sur l’éveil intellectuel des enfants par les parents des classes supérieures en est une conséquence ainsi que la façon dont ce sparents devancent très tôt les attentes de l’école.. L’efficacité de ce parrainage social est renforcée par la connivence passive ou active des enseignants.. A ce parrainage social s’ajoute un parrainage institutionnel sous la forme d’une offre institutionnelle autorisant des choix parentaux qui favorisent la construction de parcours donnant accès de façon privilégiée aux CPGE d’élite".

Pour ce parrainage institutionnel, A van Zanten décrit précisément comment se fait le recrutement des CPGE publiques et privées. L’entrée en Cpge se prépare dans les lycées d’élite qui proposent des programmes réels et des charges de travail qui préparent les élèves. Les enseignants de ces lycées adaptent leurs pratiques à celles des CPGE.

A van Zanten analyse ensuite les messages institutionnels sur les demandes des élèves pour entrer en CPGE. Le recrutement ne se fait pas sur concours mais avec des procédures qui annulent l’anonymat d’APB, explique A van Zanten. Elle montre aussi comment l’établissement d’origine est un critère beaucoup plus important pour être admis que la note. On est donc dans "des logiques de parrainage" décisives.

Crise de confiance
Pour A van Zanten ce système de fabrication des élites a de fortes conséquences sociales. Les jeunes, qui ont été soumis à une forte compétition scolaire, sont persuadés qu’ils ont obtenu leur ascension par leur seul mérite qui justifie tous les avantages dont ils bénéficient. Ils continuent à défendre le système et les voies royales.

Comme ils viennent des mêmes milieux sociaux et des mêmes établissements socialement discriminés, leurs compétences sont limitées et le système "nuit fortement à l’efficacité des modes de sélection", écrit A van Zanten.

Enfin ce mode de construction des élites, socialement et méritocratiquement injuste, "entretient la défiance à l’égard du système d’enseignement et du système social". Autrement dit, la crise de confiance et de légitimité dont souffre le pays commence dans son système scolaire. Ce système injuste délégitime les élites et leur discours sur les valeurs de la République.

Qu’a fait la gauche ?
Le diagnostic parfaitement argumenté d’A van Zanten, ses effets sur les mentalités des élites décrits dans l’autre article, éclairent ce qu’on savait déjà des inégalités scolaires en France. Mais le diagnostic est posé depuis longtemps. Et d’autres travaux, ceux réalisés pour la région Ile -de-France ou le Cnesco, ont éclairé aussi les processus de ségrégation scolaire.

Depuis bien peu a été fait pour faciliter l’ouverture des élites et atténuer la participation du système scolaire aux inégalités sociales. A van Zanten explique dans l’entretien qu’elle accorde au Café pédagogique, pourquoi le système éducatif français a du mal à aller au delà des intentions. Ses attaques sur les Cpge ne sont pas pour rien dans le départ de V Peillon. Les dispositifs imaginés par N Vallaud Belkacem pour plus de mixité sociale à l’école ne sont pas à même de changer les règles du jeu. Les tentatives pour empêcher la création de filières élitistes au collège sont déjà déjouées.

Alors que le quinquennat se termine , le système de fabrication des élites reste intact. Les ministres qui ont essayé de s’attaquer à la sélection sociale dans le système éducatif l’ont payé cher. Mais finalement l’addition est pour nous tous.
François Jarraud

L’année sociologique, volume 66 - 2016 n°1

Extrait de cafepedagogique.net du 27.05.16 L’école et la fabrication inégalitaire des élites, un mal français ?

Lire ci-dessous l’entretien du Café pédagogique avec A Van Zanten

 

Comment un système éducatif qui a la passion de l’égalité peut-il devenir une machine à reproduire les inégalités sociales ? Agnès van Zanten revient sur la part de l’institution scolaire et sur celle des enseignants. Elle propose un accompagnement réel des réformes pour lutter contre les pratiques inégalitaire du terrain.

Extrait de cafepedagogique.net du 27.05.16 : Agnès Van Zanten : Accompagner la mise en place des réformes pour lutter contre les processus inégalitaires

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