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Empathie et manipulations. Les pièges de la compassion Serge Tisseron, Albin Michel, 2017. Entretien avec les Cahiers pédagogiques

28 septembre 2017 Version imprimable de cet article Version imprimable

Empathie et manipulations. Les pièges de la compassion
Serge Tisseron,
3 Avril 2017,
192 pages
EAN13 : 9782226396228

Présentation éditeur

Extrait

 

Questions à Serge Tisseron

Dans votre ouvrage, vous n’évoquez pas le mot «  bienveillance  » très en vogue actuellement. Comment situez-vous cette notion par rapport à l’empathie, à la compassion, ou encore au «  respect d’autrui  » qui, pour le ministre actuel, ferait partie des fondamentaux ?
Le mot d’empathie recouvre un ensemble de compétences qui se construisent par paliers, entre un an et treize ans : d’abord savoir identifier correctement les émotions d’autrui, puis comprendre qu’une expérience du monde différente produit une représentation du monde elle aussi différente ; et enfin, être capable d’adopter émotionnellement le point de vue d’autrui. Ces compétences constituent le socle de toute vie sociale, mais elles ne sont pas forcément mises au service de la morale. Le mot «  compassion  », lui, n’a aucune définition scientifique et sa signification varie selon les cultures.
Quant à la «  bienveillance  » et au «  respect d’autrui  », ce sont des valeurs morales qu’il est en effet essentiel de développer chez l’enfant. Mais c’est impossible si le socle des compétences empathiques n’a pas été au préalable édifié. C’est pour y contribuer que j’ai créé l’activité théâtrale appelée Jeu des trois figures. Les enfants y jouent des rôles : agresseur, victime, témoin, etc. Elle peut être mise en pratique par les enseignants de la maternelle au collège.

Qu’est-ce qui serait la «  mauvaise empathie  » pour un enseignant ? Comment l’éviter ?
Ce serait de croire qu’il comprend ses élèves. Il est très difficile à un adulte aujourd’hui de comprendre les façons de penser, raisonner, se concentrer des jeunes. Heureusement, il existe des moyens pour un enseignant de se mettre à leur écoute et d’accompagner ce qu’il y a de positif dans ces changements : pratiquer la classe inversée, favoriser les travaux de groupe, les débats et les controverses, encourager le tutorat entre élèves, etc.

Par ailleurs, chaque fois que nous sommes confrontés à une œuvre, qu’elle soit picturale, poétique, romanesque ou musicale, nous éduquons notre empathie émotionnelle. En même temps, la variété des œuvres auxquelles nous sommes confrontés nous sensibilise à la façon dont chaque être humain se construit une représentation différente du monde en fonction de ses expériences, de son âge, etc. Nous éduquons donc aussi notre empathie cognitive. Quant au plaisir que nous prenons à certaines de ces œuvres, il témoigne de notre capacité de nous mettre émotionnellement à la place de leur auteur, de façon provisoire et sans pour autant renoncer à notre point de vue personnel sur le monde. Le va-et-vient entre l’immersion dans l’œuvre (qui est la clé de sa compréhension autant émotionnelle que cognitive) et le recul face à elle (qui est la condition pour pouvoir commencer à témoigner de l’expérience que nous en avons eu) contribuent à édifier l’empathie mature. Cette expérience apprend à aller et venir de la même façon entre le point de vue de notre interlocuteur et le nôtre, comme deux expériences également possibles.

C’est là où je place la bienveillance : dans la capacité d’accepter comme valables à priori tous les points de vue. Sans cela, il n’y a pas de rencontre possible avec l’autre, exactement de la même façon qu’il n’y a pas de rencontre possible avec une œuvre si vous refusez à priori le sujet qu’elle aborde ou le style que l’artiste a adopté. C’est le premier moment de toute communication, et aussi le signe du respect d’autrui. Après, vient le moment critique. Je peux refuser le point de vue de l’autre parce qu’il est contraire à certaines de mes valeurs, mais je peux en même temps accepter le droit qu’a l’autre de le formuler. Je peux aussi refuser à l’autre le droit de formuler ce point de vue si j’estime qu’il est destiné à m’empêcher d’exprimer le mien. Mais en art, cela n’arrive jamais, c’est pourquoi il ne devrait exister aucune censure artistique pour un public majeur.

En quoi, selon vous, les enseignants doivent-ils se sentir concernés par votre ouvrage ? Quel message leur adresseriez-vous ?
Développons notre sensibilité à la multiplicité des points de vue à l’intérieur de nous, afin d’accepter cette diversité chez nos interlocuteurs. Et pour cela, vivons avec nos contradictions et nos doutes sans nous les cacher.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk

Extrait de cahiers-pedagogiques.com du 27.09.17 : Empathie et manipulations. Les pièges de la compassion

 

Consulter le site du Jeu des trois figures

 

Sur le site de l’OZP
Pratiquer l’empathie en classe : un dossier pédagogique de la circonscription de Dieppe Ouest (vidéos) avec aussi une expérimentation menée en maternelle avec l’aide de Serge Tisseron, psychiatre

L’empathie pour mieux vivre ensemble à l’école : entretien du Café pédagogique avec Omar Zanna, docteur en sociologie et en psychologie, maître de conférences à l’Université du Maine au Mans

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