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ToutEduc consacre 3 articles au compte rendu du colloque de l’Iréa sur "Sciences et prise de décision en éducation" (15-16 juin 2018), avec notamment les interventions de N. Vallaud-Belkhacem et de C. Moisan

20 juin 2018 Version imprimable de cet article Version imprimable

"Sciences et prise de décision en éducation" : échos du colloque de l’iréa

"On part pour découvrir une nouvelle route des Indes, on utilise des cartes fausses, mais on trouve un nouveau continent" : c’est "l’effet Christophe Colomb" que décrit ainsi Carine Royer (ESPE de Versailles). Effet avec lequel elle caractérise la recherche ce vendredi 15 juin, lors de la première journée du colloque de l’IREA (l’institut d’études, de recherches et d’animation du SGEN-CFDT) dont le thème est "Sciences et prise de décision en éducation. Validation et appropriation des recherches" dont voici des échos.

Olivier Rey, responsable de l’unité de veille scientifique de l’IFE (Institut français de l’éducation, ENS de Lyon) s’interroge : l’utilisation de la recherche en matière éducative doit-elle aboutir à une autorité et une légitimité qui s’imposent ? "Doit-on aller jusqu’à la prescription ?" se demande de son côté Carine Royer. Pour Olivier Rey, il y a peu de situations éducatives où la démarche expérimentale est possible. Et les neurosciences ne font qu’interpréter des imageries cérébrales.

D’autres propos portent sur la distance à avoir entre résultats de la recherche et enseignement, voire entre chercheurs, formateurs, enseignants et politiques. Mais Ange Ansour, directrice des Savanturiers-Ecole de la Recherche, déclare que "dans la posture d’enseignant, je dois être un peu chercheur". Et la chercheuse Anne-Marie Chartier tient à dire, en se référant à la déontologie de la recherche, "qu’on ne va pas s’interdire des recherches sous prétexte qu’il y a risque d’instrumentalisation par les politiques".

Pour Alain Pothet, IA-IPR et correspondant académique pour l’éducation prioritaire dans l’académie de Créteil, il faudrait que les enseignants aient des "cadres de recherche" reposant sur la rationalité et des hypothèses. Mais pour Sylvain Connac, enseignant-chercheur en sciences de l’éducation, les enseignants sont des ingénieurs qu’il préfère appeler "praticiens- chercheurs", dénomination dont la paternité revient à Célestin Freinet.
Une intervention du public va dans le même sens : à une vision qui serait "des chercheurs qui réfléchissent et des praticiens qui exécutent", il faut substituer celle de chercheurs et d’ingénieurs. Philippe Watrelot, professeur de sciences économiques et sociales et formateur à l’ESPE de l’académie de Paris, interpelle : qu’est-ce que les praticiens ingénieurs peuvent apporter aux chercheurs ? Il lui est répondu que les praticiens apportent aux chercheurs ce que les enfants apportent aux enseignants : sans enseignants, il n’y aurait pas de chercheurs et sans enfants, il n’y aurait pas d’enseignants.

Antoine Prost l’affirme haut et fort : nombre de recherches dans le champ éducatif n’ont aucun intérêt pour les praticiens. Philippe Watrelot reprend la parole pour proclamer que, bien évidemment avec des intensités différentes, "nous sommes tous des enseignants chercheurs" : si les ESPE ne forment pas à l’innovation, elles peuvent former à des postures de recherche. La science permet la formation et les chercheurs sont des "amis critiques".

Une intervention de la salle rappelle qu’entre 1999 et 2002, il y a eu une démarche nationale pilotée par l’ex-Institut national de recherche pédagogique alors dirigé par Philippe Meirieu, démarche intitulée "Recherche Ecole primaire" qui a donné la possibilité d’un travail commun entre chercheurs, formateurs et praticiens de terrain. Peut-être pourrait-on avoir cela à l’esprit aujourd’hui…

L’intervention, le lendemain, de Roger Fougères qui évoque l’ "Institut Carnot de l’éducation" qu’il a contribué à fonder va dans le même sens, faciliter les échanges entre enseignants et chercheurs, et Françoise Moulin-Civil, rectrice à Lyon jusqu’à récemment, souligne la nécessité d’ "éviter le regard surplombant du chercheur", mais elle connaît aussi les limites du "bottom-up". Il faut que la recherche réponde à la demande, mais il faut la solliciter.

Extrait de touteduc ;fr du 17.06.18 : "Sciences et prise de décision en éducation" : échos du colloque de l’iréa

 

"Les chercheurs sont là pour éclairer, pas pour prescrire" (C. Moisan, colloque de l’IREA)

"On croule sous la prescription", estime Catherine Moisan. L’ancienne directrice de la DEPP intervenait ce 16 juin en conclusion du colloque de l’IREA sur le thème "sciences et prise de décision en éducation". Pour elle, la formation continue des enseignants est "bouffée" par les prescriptions qui doivent passer dans les pratiques. Quant au politique, il peut très bien se fonder sur d’autres critères que la science. Elle donne l’exemple d’un algorithme très performant pour définir des districts des collèges de manière à améliorer la mixité sociale. Elle l’a présenté à des élus. Elle admet parfaitement que l’un d’eux lui réponde : "la ségrégation sociale ne me dérange pas". "Il a sa cohérence, et il assume son choix, mais on ne dit pas qu’on s’appuie sur la science pour prescrire des pédagogies pour légitimer des choix idéologiques."

A l’inverse, Najat Vallaud-Belkacem qui était alors ministre, lui demande quels effets peut avoir la mixité sociale sur les résultats scolaires des élèves. Sur ceux qui sont en difficulté, ils sont positifs, mais que dit la science des bons élèves ? Catherine Moisan consulte l’Ecole d’économie de Paris qui lui rapporte la synthèse de la littérature mondiale : aucun effet, la mixité ne les fait pas progresser mais ne leur nuit pas. La ministre tranche alors sur un critère politique, "je veux une société du vivre ensemble".

La recherche en éducation est plurielle
Après la distinction du scientifique et du politique, l’ancienne inspectrice générale en introduit un autre : il ne faut pas parler de la recherche, mais des recherches en éducation. "On ne peut pas faire l’impasse sur les apports des neurosciences ou de l’économie de l’éducation", de nouveaux domaines scientifiques font leur entrée dans le champ de l’éducation. Mais la performance en éducation est "multifactorielle" et les politiques "evidence based" ont leurs limites : peut-on jamais être sûr d’avoir isolé chacun des facteurs ? Et "où sont les lieux de confrontation des différentes disciplines, des sociologues avec les neurosciences ? Ils sont chacun dans leur tunnel."

Autre question posée par Catherine Moisan, le ministère fait-il suffisamment appel à la recherche ? "Où est l’appel à projet sur le niveau en mathématiques des élèves de cours moyen ? Et sur le poids des déterminismes sociaux, plus important en France que dans des pays comparables ? Et sur le collège ? Et sur les réformes successives
du lycée ? Et sur les causes des échecs dans l’enseignement supérieur ?"

Quels "passeurs" de la recherche aux enseignants ?
Et quand les résultats de la recherche sont là, comment les communiquer aux enseignants ? Il faut trouver des "synthétiseurs" pour les présenter sous une forme assimilable, et des "passeurs", ce qui devrait être le rôle de la hiérarchie intermédiaire qui a mieux à faire que de noter les enseignants, ce qui "ne sert à rien". Mais que la formation, initiale et continue, soit professionnelle, suppose que soit reconnu le fait que l’enseignement est "un vrai métier", avec un vocabulaire spécifique. On ne reproche pas aux informaticiens ou aux juristes de parler un langage qui n’est pas compréhensible du grand public, pourquoi le reproche-t-on aux sciences de l’éducation ? Sans doute parce que les universitaires ne pensent pas que ce qu’ils font, enseigner, suppose des compétences autres que disciplinaires.

Présidente de l’AFAE (l’association française des acteurs de l’éducation), elle perçoit toutefois de nouvelles tendances. D’une part, la logique du "bottom-up" progresse et l’on voit des établissements scolaires aller chercher des formations, ou organiser la formation entre pairs. Se met en place, d’autre part, "une logique de marché", avec des "semi-formations", la production d’outils proposés aux enseignants, parmi lesquels "il y a à boire et à manger". L’Université se met-elle sur ce marché ? et comment éclaire-t-on les enseignants qui vont "faire leur marché" ?

Les enseignants, qui sont dans leur classe "dans un espace privé" et qui sont très solitaires, ont besoin de repères. Mais qu’a-t-on fait des résultats de la conférence de consensus sur la lecture de 2003 ? Et la haute administration souhaite-t-elle s’en nourrir ? Catherine Moison se souvient d’une thèse sur la mobilité des enseignants du second degré qui développait un algorithme donnant plus de fluidité au mouvement, et plus de satisfaction aux enseignants, "mais la DGRH a jeté le truc". Sans aller plus loin, l’ancienne directrice de la DEPP lève un coin du voile sur la façon dont l’administration centrale veille sur ses pouvoirs.

Extrait de touteduc.fr du 17.06.18 : Echos du colloque de l’Iréa

 

Najat Vallaud-Belkacem : en matière d’éducation, "les mythes l’emportent sur les résultats de la recherche"

Comment éviter de manquer les rendez-vous entre politiques et intellectuels ? L’ancienne ministre de l’Education nationale était invitée, ce 16 juin, par l’IREA.

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