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Évaluations nationales de CE1 : le lexique du test de compréhension était inadapté à des enfants de cet âge (Sylvie Plane, Sorbonne - Espé) (ToutEduc)

31 octobre Version imprimable de cet article Version imprimable

Évaluations nationales de CE1 : le lexique du test de compréhension était inadapté à des enfants de cet âge (Sylvie Plane, Sorbonne)

Un lexique inadapté à des enfants qui sortent de CP, un test de compréhension qui n’en est pas un et qui n’a pas dû être testé avant auprès de populations d’élèves différentes... C’est l’analyse que fait Sylvie Plane, spécialiste de l’activité langagière des élèves, du test de compréhension qui a été donné aux élèves entrant en CE1 dans le cadre des évaluations nationales qui se sont déroulées du 17 septembre au 28 derniers. Cette professeure émérite en sciences du langage (Sorbonne Université - ESPE de Paris), qui a été vice-présidente du Conseil supérieur des programmes lors de l’élaboration des textes de 2015, intervenait à l’occasion de la 18e édition de l’Université d’automne du SNUIPP qui s’est tenue à Port-Leucate, dans l’Aude, du 19 au 21 octobre derniers. Elle y a abordé la compréhension, activité "complexe" qui ne se réduit pas à l’identification des mots, s’appuie sur l’écrit comme sur l’oral, et également sur un travail lexical, mais qui doit se faire "aussi bien avec les mots les plus courants que des mots savants", et "en situation, c’est-à-dire à l’intérieur des textes, car il est très rare qu’un mot courant ait un seul sens, pour voir comment on amène à en choisir un seul", explique la chercheuse. C’est à l’issue de cette intervention qu’elle s’est livrée à la démonstration de l’inadéquation du test de compréhension au niveau d’élèves entrant en CE1, "Passe une bonne nuit", démonstration qu’elle a accepté de commenter pour ToutEduc.

Interpellée par des mots qu’elle soupçonnait de ne pas avoir été vus par des enfants de ce niveau, la chercheuse a voulu vérifier la fréquence à laquelle des élèves de ce niveau avaient pu être exposés à ces derniers dans un cadre scolaire. Elle s’est appuyée pour ce faire sur la liste de fréquence lexicale publiée sur Eduscol, qui fournit les 1500 mots les plus fréquents dans les textes pouvant être lus par des élèves de cycle 2, du CP au CE2, mais aussi sur la base de données "Manulex", qui relève tous les mots figurant dans les manuels scolaires pour chacun des niveaux de classe et permet de définir combien de chances l’on a de trouver ce mot sur un million de mots lus.

Quelle signification du mot tiers quand on n’a pas étudié les fractions ?

Le résultat de ce travail a confirmé son hypothèse de départ, sachant, précise encore la chercheuse, que les mots ciblés "sont les pierres qui composent le mur du texte et non le ciment, donc des mots-clés pour la compréhension". Ainsi, sur la douzaine des mots vérifiés, dont certains utilisés à plusieurs reprises sur un petit texte d’une quinzaine de lignes, sont absents des deux listes, à l’instar de cycle, paradoxal, hormone, glande, pinéale, mélatonine, tiers. Dans le meilleur des cas, pour les autres termes, ils n’apparaissent que sur une seule liste et à une fréquence très basse.

"Commencer par ’Pendant un tiers de ta vie, tu vas dormir’, qu’est-ce que cela veut dire pour des élèves qui n’ont pas étudié les fractions ?", commente encore Sylvie Plane. "Même le verbe ’libérer’, qui paraît commun pour les adultes, n’apparaît pas sur l’une des listes et il est utilisé dans ce texte au sens de secréter, ’une glande libère l’hormone’, emploi que les enfants de cet âge ne connaissent pas !" Celui-ci est en effet absent de la liste Eduscol et il est donné comme pouvant apparaître à une fréquence de seulement de 35 / 1000 000 dans Manulex. Même remarque concernant le terme sommeil, utilisé dans le texte comme un nom alors que les enfants l’utilisent surtout pour l’expression "avoir sommeil" et qui n’apparaît qu’au 1251e rang sur les 1500 mots les plus fréquents listés sur Eduscol et à la fréquence, pour un million de mots, de 96 / 1 000 000 dans Manulex.

Pour la chercheuse, "les concepteurs du test n’ont pas été bons sur le plan méthodologique". Et outre n’avoir visiblement pas vérifié le lexique, ils ont commis l’ "autre erreur" de proposer trois réponses aux élèves, alors que "lorsque l’on fait un test, on doit éliminer le plus possible le hasard."

Quid d’un test en amont sur un échantillon représentatif ?

À l’aune de ce travail, Sylvie Plane émet deux critiques. D’abord les concepteurs du test n’ont pas su se mettre "dans la tête d’enfants de 7 ans qui ne possèdent pas à cet âge ce vocabulaire" et "sont restés sur un point de vue d’adultes cultivés incapables de se projeter. Ils sont victimes de ce que les linguistes appellent la fréquence ressentie". Sylvie Plane rappelait dans son intervention à Port-Leucate que l’apprentissage du lexique s’opère avec une grande variabilité, selon les situations, et listait les 4 facteurs qui "jouent sur l’apprentissage : l’effet de fréquence, de récence, de saillance et de colocation, c’est-à-dire quand un mot en appelle un autre". "Ainsi", poursuit-elle, "ils ont par exemple l’impression que le terme cerveau est très utilisé. Or, un enfant de CP a plutôt l’habitude de parler des parties du corps que des organes. Il dira tête."

Autre critique, les concepteurs n’ont "visiblement" pas testé en amont l’évaluation auprès d’un échantillon qui pouvait être représentatif, auprès d’élèves de classes urbaines et rurales, de classes en zones défavorisées et privilégiées, pour observer les taux de réponses. "Non seulement, cela doit se faire pour toute évaluation nationale", regrette Sylvie Plane qui avait déjà participé à l’élaboration d’évaluations pour des CE2, "mais il me semble aussi que pour l’évaluation de 600 000 enfants, cela valait la peine d’aller vérifier le lexique". Et ce d’autant, précise-t-elle, que "plus un mot est fréquent plus son ’seuil d’activation’ est bas. Ainsi, lorsque je vois ou j’entends un mot que j’ai l’habitude d’entendre ou de voir, je le reconnais vite et je convoque vite son sens. À l’inverse, lire le mot ’canneberge’ qui ne fait pas partie de mon vocabulaire courant me prend plus de temps à lire que ’canapé’ et me coûte plus d’efforts cognitifs pour convoquer son sens."

"Les enfants ont été mis dans une situation difficile, invraisemblable. Il était impossible de rentrer dans la compréhension de ce texte", conclut la chercheuse qui affirmait lors de son intervention que "ce test ne nous apprend rien, si ce n’est sur ses concepteurs."

Extrait de touteduc.fr du 28.10.18 : Évaluations nationales de CE1 : le lexique du test de compréhension était inadapté à des enfants de cet âge (Sylvie Plane, Sorbonne)

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