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A propos de la "mise au pas" d’une enseignante Freinet à Bobigny : "substituer à cette notion biaisée de « liberté pédagogique »... une notion d’autonomie des équipes..." (le blog de Philippe Watrelot)

23 février Version imprimable de cet article Version imprimable

Mise au pas

Récemment, Hélène Careil, professeure des écoles à l’école Marie Curie de Bobigny, militante pédagogique à l’ICEM-pédagogie Freinet, a reçu un courrier du DASEN du 93 lui indiquant qu’il prévoyait une mutation « dans l’intérêt du service » à son encontre.

Certains pourraient me faire remarquer qu’elle est aussi militante syndicale à SUD Education et que c’est peut-être cela qui motive cette mesure. Mais, quand bien même, l’action syndicale ne devait pas faire non plus l’objet de telles manœuvres d’intimidation !

Je me définis moi même comme un « militant pédagogique » engagé depuis longtemps dans ce que l’on appelle l’éducation nouvelle avec d’autres mouvements (dont l’ICEM) et je souhaite d’abord apporter mon soutien à cette collègue.

Au delà de Bobigny, ce qui remonte de plusieurs endroits c’est une volonté de mise au pas de plusieurs équipes et dans un certain nombre d’établissements.

C’est une enseignante Freinet qui subit des pressions dans sa nouvelle école alors que son travail a été reconnu et valorisé par un documentaire enthousiasmant. C’est le collège coopératif et polytechnique d’Aubervilliers qui voit son expérimentation supprimée avant son terme. On se souvient que le lycée expérimental de Saint-Nazaire (fondé en 1982) s’est battu pour sa survie et pour retrouver des locaux. Dans les collèges et les lycées expérimentaux (regroupés au sein de la FESPI), on ne compte plus les baisses de moyens et les tentatives pour les remettre dans les normes communes en supprimant les postes à profil. On ne compte plus également les enseignants lancés dans des projets comme par exemple les classes coopératives moqués, voire harcelés, par des collègues et peu soutenus par leur direction. On peut aussi évoquer les moyens réduits pour les mouvements pédagogiques.

Pourquoi une telle mise au pas ? Et pourquoi celle-ci s’accentue t-elle en ce moment ?

[...] L’impasse de la liberté pédagogique

Au sein du camp « pédago », nous pouvons avoir des désaccords. La question de la liberté pédagogique en est un.

C’est à la fois un concept ancien évoqué par Ferdinand Buisson et nouveau puisque sa formalisation date de 2005 avec la loi Fillon. « La liberté pédagogique de l’enseignant s’exerce dans le respect des programmes et des instructions du ministre de l’éducation nationale et dans le cadre du projet d’école ou d’établissement avec le conseil et sous le contrôle des membres des corps d’inspection. » (Article 48). C’est donc une liberté très encadrée. D’autant plus qu’il est dit dans le code de la fonction publique (1983) que « Tout fonctionnaire, quel que soit son rang dans la hiérarchie, est responsable de l’exécution des tâches qui lui sont confiées. Il doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique...[1] ».

Donc si un enseignant ne se conforme pas aux instructions qui lui sont données, il est un « désobéisseur ». C’est d’ailleurs ainsi que s’étaient désignés les enseignants du primaire plutôt progressistes et attachés à une pédagogie active qui refusaient d’appliquer les programmes de 2009 mis en place sans concertation. Mais quelques années auparavant d’autres enseignants plutôt conservateurs refusaient d’appliquer les programmes de 2002 pourtant élaborés dans une large concertation. Plus récemment, on a vu cette désobéissance à l’œuvre dans le refus de remplir certains documents (comme par exemple les évaluations de CP) ou d’organiser une cérémonie.

Cette question est d’autant plus piégée qu’elle est souvent gérée de manière très autoritaire par les ministres qui y sont confrontés. Les désobéisseurs de 2009 ont subi les conséquences de leur acte par une baisse de leur note administrative, des retenues sur salaire, etc. Curieusement ceux de 2002 n’ont pas été inquiétés. En décembre 2005, Gilles de Robien déclarait que « la liberté pédagogique n’est pas la liberté de faire n’importe quoi. », ajoutant en janvier 2006 : « La liberté pédagogique s’arrête où commence le danger pour les enfants. »

Plus récemment, l’article 1 de la mal nommée Loi pour une école de la Confiance portée par Jean Michel Blanquer en 2019 évoquant le « devoir d’exemplarité des enseignants » a été vue comme un moyen d’encadrer et de réduire la liberté d’expression des enseignants.

Au regard de l’histoire, le débat sur la liberté pédagogique a donc changé de camp.

Le concept de liberté a surgi quand les pionniers de la transformation de l’école ont tenté de la revendiquer. Au cours des dernières années, c’est plutôt dans le camp des “conservateurs” que le thème de la liberté pédagogique a été repris. La liberté devient alors celle de continuer à faire comme avant.

Ce concept ambigu perpétue l’idée que les enseignants pourraient faire ce qu’ils veulent dans une sorte d’exercice “libéral” du métier. La liberté pédagogique est souvent un faux nez du conservatisme.

Et paradoxalement, les désobéisseurs renforcent cette image d’enseignants disposant du privilège de refuser les règles communes qui s’imposent aux fonctionnaires. C’est donc une arme à double tranchant. Et c’est l’objet d’un vrai débat au sein du petit monde des mouvements pédagogiques. Mais nous nous retrouvons tous pour dire que les enseignants ne peuvent être de simples exécutants. Être prof c’est penser son métier (et quelquefois le panser !).

Ma conviction est qu’il faudrait substituer à cette notion biaisée de « liberté pédagogique » qui comporte plus d’effets pervers que positifs une notion d’autonomie des équipes avec une démarche collective s’appuyant sur notre expertise et notre connaissance du terrain.

Extrait de philipp-watrelot.blogspot.com du 15.02.21

 

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