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Coopération vaut mieux que compétition (le blog de Marc Bablet)

7 novembre Version imprimable de cet article Version imprimable

Coopération vaut mieux que compétition

On continue une liste de propositions pour une alternance à la politique éducative et pédagogique conduite actuellement. Le néo-libéralisme encourage concurrence et compétition. Et comme on le voit en ce moment le mensonge sur les résultats qui en découle. Cette perspective est mortifère. Il est urgent d’en changer.

On a insisté lors d’un précédent billet sur l’importance du travail collectif tant des élèves que des professionnels de l’enseignement. Pour se dérouler de manière utile ce travail doit reposer sur le principe de la coopération et s’opposer au principe de la compétition qui est encouragé actuellement.

La compétition n’est pas favorable aux apprentissages scolaires

C’est par un ouvrage de Jean-Marc Monteil « Éduquer et former, perspectives psycho sociales » que mon attention avait été attirée sur cette question dans les années quatre-vingt-dix. Que ce type de savoir soit construit et semble assez solide pour donner lieu à d’autres publications qui vont dans le même sens, n’empêche pas le journal Le monde en 2017 de se poser la question comme s’il s’agissait d’une nouveauté. On voit ainsi à quel point les idées issues des savoirs scientifiques mettent du temps à s’installer dans la pensée commune qui y résiste le plus souvent au profit des idées déjà là. Cela nous rappelle, s’il en était besoin, que les idées les plus proches de la vérité ou de la justesse scientifique se construisent contre les idées du sens commun. On doit toujours se souvenir de l’intérêt de Gaston Bachelard à ce sujet et ne pas hésiter à revenir à la Philosophie du non qui dit « l’intuition la plus simple est surchargée par des expériences communes ». Pour aller vers une pensée rationaliste, il ne faut pas oublier que « En toutes circonstances, l’immédiat doit céder le pas au construit » et que « tout ce qui est facile à enseigner est inexact ».

C’est un problème que l’on rencontre fréquemment concernant les savoirs : on semble les redécouvrir quand la question commence à se reposer parce que certains rappellent des inégalités, des injustices. Or les questions posées par la compétition scolaire ne sont pas neutres face à la question des inégalités car les perdants des compétitions scolaires sont encore et toujours les mêmes et ce ne sont pas les quelques exceptions que l’on met en avant qui corrigent les statistiques qui restent défavorables aux enfants des milieux populaires. Car le principal effet de la compétition scolaire sur les individus est d’atténuer leur estime d’eux-mêmes puisqu’ils n’ont pas ou trop peu d’occasions de réussir scolairement. En outre, l’orientation scolaire qui s’appuie sur les apprentissages et leur évaluation assure en conséquence un tri qui assure la reproduction sociale en le prétendant légitimé par le principe de la compétition scolaire.

Or les conditions de cette évaluation, et donc de cette orientation, ne sont pas justes au sens de la justice sociale. On ne peut donc légitimer le tri scolaire et donc pas plus le principe de la compétition scolaire pour les places désirables au regard des parcours des enfants des milieux populaires. La façon dont François Dubet a pu parler de cette question est intéressante : « l’école parvient à persuader ceux qui échouent qu’ils n’ont aucune légitimité pour se saisir des questions scolaires puisque leur orientation résulte de leur indignité scolaire. »

Mais, les tenants de la compétition et du libéralisme en la matière disent que ce serait honteux de ne pas mettre les jeunes face aux réalités du monde réel où règne la compétition. L’école devrait leur donner l’esprit de compétition pour leur permettre de se débrouiller dans la vie et pour leur donner leurs chances d’accès aux bons emplois et à l’esprit d’entreprendre. Or cette logique compétitive ne donne pas même « l’envie d’entreprendre » comme le montre Monique Dagnaud.

La psychologie sociale a très bien théorisé cette question en parlant de comparaisons sociales et des effets de la compétition sur les apprentissages. On trouvera une très bonne synthèse de Fabrizio Butera,Céline Darnon, Céline Buchs et Dominique Muller. Ils expliquent bien en s’appuyant sur de nombreux travaux de recherche : « Que ce soit au niveau de l’attention, du raisonnement, de la motivation ou de l’apprentissage en groupe, les situations où les individus sont amenés à se préoccuper du statut relatif de leurs compétences se révèlent être des situations qui donnent lieu à une focalisation qui peut entraver l’apprentissage. Améliorer l’apprentissage dans les systèmes d’éducation et de formation ne passe donc pas par la promotion de la compétition. » Ils insistent même sur le fait que cela peut encourager des comportements de triche.

Cela doit nous amener à continuer de traquer les sources de compétition dans notre enseignement actuel. On a sans doute à peu près éradiqué les classements prétendument méritocratiques (à l’exception notable des concours et donc des contextes de leurs préparations), il reste à exercer une vigilance sur les pratiques courantes comme la notation qui ne disent rien aux élèves de ce qu’ils ont à faire pour s’améliorer et contribuent à un mauvais climat scolaire. Du travail a déjà été fait en la matière mais il faut sans cesse remettre ce type de question sur le métier tant les forces contraires sont nombreuses et consistantes. André Tricot insiste encore dernièrement sur la question des stéréotypes et de la « menace » que représente l’évaluation pour les élèves.

Ne pas encourager les compétitions entre établissements

L’insistance actuelle à développer les évaluations d’établissements ne semble pas aller dans le sens d’une régulation des compétitions existantes. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les établissements (surtout les lycées sont de fait classés selon une valeur supposée). On sait que la DEPP par son approche intéressante des IVAL lutte depuis longtemps contre l’idée des classements et palmarès des établissements qui fleurissent au moment des orientations.

La DEPP insiste sur le fait que la notion de bon établissement est relative et qu’on peut considérer qu’un bon établissement n’est pas un établissement qui a un bon résultat brut aux examens, mais un établissement qui emmène tous ses élèves jusqu’au bout ( ne pratiquant donc pas les exclusions déguisées des moins bons élèves comme cela se pratique dans le privé et parfois dans le public) et qui apporte une valeur ajoutée à ses élèves, valeur ajoutée qui doit être considérée compte tenu de la composition sociale de l’établissement.

On sait qu’en France comme ailleurs, il existe de quasi marché éducatifs qui reposent sur une compétition entre établissements, comme en témoigne, par exemple un article de Christian Maroy et d’Agnès Van Zanten « Régulation et compétition entre établissements scolaires dans six espaces locaux en Europe ».

Il nous faut donc une politique publique résolue pour lutter contre ce phénomène. Les IVAL permettent que la communication évite des classements mortifères. Ils contribuent donc à éviter la compétition entre établissements. Toutefois, celle-ci existe tant parmi certains proviseurs que dans l’opinion publique. Il faut donc aller plus loin pour éviter les logiques de marché qui risquent toujours d’être en œuvre.

Par ailleurs, il faut utiliser les IVAL dans une perspective de régulation de la qualité car ils permettent de montrer des caractéristiques des lycées qui obtiennent de bons résultats tant dans l’accompagnement des élèves que dans la valeur ajoutée. Cela a été bien montré par un rapport des inspections générales sur le sujet.

Il reste que pour pouvoir faire un bon travail de régulation avec les établissements, il faut qu’une véritable confiance règne entre l’encadrement supérieur et les établissements. Pour que celle-ci existe elle doit être incarnée et soutenue par un ministre bienveillant, respectueux de « ceux qui travaillent » et qui n’ait pas d’intentions cachées. Cette condition n’existe pas actuellement.

Dans le domaine sportif il faut également exercer notre vigilance

Il faut développer un regard critique général sur ces questions. On voit tous les jours qu’on encourage la pratique sportive et particulièrement un certain modèle sportif très présent dans les discours ministériels. Or on sait que même dans le domaine sportif l’encouragement à la compétition, au dépassement de soi peut être mortifère pour de nombreux jeunes qui s’y consacrent avec trop d’engagement avec des risques pour leur santé. On connaît les mannequins et le risque d’anorexie, on connaît moins les effets potentiellement délétères d’une activité compétitive intense.

Le discours ministériel encourage à juste titre une pratique sportive régulière pour contribuer à lutter contre certains maux. Il est moins disert sur les risques des excès. C’est que le monde sportif aime la compétition au point que l’on est prêt à y tricher ou à payer des sommes déraisonnables pour gagner. Cet état d’esprit, et les excès d’activité sportive qui en découlent, ne sont même pas favorables à la santé mentale comme le laisse entendre une récente étude américaine portant sur un nombre important de pratiquants.

Et promouvoir la coopération qui est porteuse d’autres valeurs

Je ne suis pas un grand aficionado des activités sportives mais je dois reconnaître que ce qui est vraiment intéressant dans un match, c’est la manière dont une équipe fait équipe, la manière dont la coopération entre ses membres permet des réalisations intéressantes et efficaces par rapport au but posé.

C’est que même dans ce contexte de compétition d’une équipe contre une autre, il est possible de voir survenir des valeurs plus intéressantes que celles de la compétition elle-même qui trouve une bonne part de son idéologie dans des rhétoriques guerrières.

La sociologie du travail (on pourra voir notamment l’ouvrage de Yves Clot « Le travail à cœur »), nous montre bien combien des contextes de travail favorisant la résolution des problèmes par le collectif professionnel donne du sens au travail et favorise des relations positives et profitables tant aux tâches qu’aux travailleurs.

Sylvain Connac qui porte de manière très intéressante les valeurs de la coopération en rappelle l’origine et le lien fort avec une conception de la démocratie qui se construit au cours des siècles. Il insiste sur la pluralité des valeurs que permet la coopération :

Susciter les prises d’initiative et les comportements autonomes et responsables
Associer les élèves à la gestion d’un cadre contenant
Développer des apprentissages
Éduquer à des relations pacifiques
Organiser le partenariat entre les enseignants et les élèves

On ne peut donc que vouloir favoriser la coopération et mettre en question chaque fois que possible la compétition dans toutes les activités éducatives et dans le travail des fonctionnaires.

Extrait de mediapart.fr/marc-bablet du 04.11.19

 

Le blog de Marc Bablet

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