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Petits-déjeuners gratuits en REP et REP+ : une mesure dérisoire contre les inégalités (Véronique Soulé dans le Café)

2 décembre 2019 Version imprimable de cet article Version imprimable

Petits-déjeuners gratuits à l’école : Une mesure dérisoire contre les inégalités

C’est l’une des mesures phares du Plan pauvreté. L’idée est que si tous les élèves, notamment les plus pauvres, prennent un bon petit-déjeuner le matin, ils vont mieux travailler et l’on va atténuer les inégalités. Une mesure lancée à grand renfort de publicité mais qui paraît bien dérisoire par rapport à l’ambition affichée. Face aux risques de stigmatisation, elle s’est vite révélée difficilement applicable et se transforme en séances de formation au goût et à l’alimentation.

En mai dernier, comme chaque matin Camille, une habitante de Dijon, accompagne sa fille à l’école. Dans la cour à l’entrée, elle découvre un panneau : les enfants qui n’ont pas déjeuné vont dans cette direction, les autres, dans une autre direction. " J’étais scotchée, explique-t-elle. J’avais entendu qu’on allait proposer des petits-déjeuners gratuits à l’école mais comme ça, c’est de la stigmatisation. Comme si les familles pauvres s’occupaient mal de leurs enfants, ne leur donnaient pas assez à manger ! On crée de la ségrégation".

D’autres parents sont choqués. Ils le font savoir à la directrice. Excès de zèle, maladresse, du rectorat ou de la mairie ? En tout cas, il n’y aura plus de petits-déjeuners dans cette école ni dans celles alentours, pas même depuis la rentrée alors que la mesure, testée au printemps 2019 dans 8 académies, a été généralisée.

Objectif atteint ?

Près de trois mois après la rentrée, le ministère de l’Education nationale était incapable de fournir un quelconque bilan chiffré. Il a fallu chercher du côté de la Délégation interministérielle de prévention et de lutte contre la pauvreté, pilotée par Olivier Noblecourt. Selon ses chiffres, 96 506 élèves bénéficient aujourd’hui de petits-déjeuners gratuits en moyenne deux fois par semaine, en primaire et aussi au collège. La mesure a dû être étendue à la maternelle, notamment à la demande des maires, où on a l’avantage d’avoir des Atsem - agents municipaux aidant les enseignants. " On atteint l’objectif fixé dès le premier trimestre et sans doute va-t-on le dépasser en janvier 2020 ", se félicite-t-on à la Délégation interministérielle.

Casse tête

Mais entre temps, le dispositif a passablement évolué. Et pour cause. La mesure s’est révélée un casse tête. A qui réserver ces petits-déjeuners ? Aux enfants "pauvres" au risque de les stigmatiser, à ceux aussi qui, réveillés trop tard, n’ont pas pris le temps de manger, ou encore à tous les élèves, y compris ceux qui ont déjà petit-déjeuné, ce qui est contraire à toutes les règles diététiques ? Finalement, ces petits-déjeuners vont avant tout servir à de la formation au goût et à l’équilibre alimentaire. Une dimension pédagogique prévue dans le dispositif mais qui venait après la visée sociale.

Les collations matinales, déjà proposées dans certaines communes dans le cadre d’actions autour de l’alimentation, sont ainsi comptabilisées dans le dispositif dès lors qu’elles ont lieu toute l’année. Les communes peuvent alors bénéficier de l’aide de l’Etat - environ 1 euro par repas.

Et la pauvreté dans tout ça ? A la Délégation interministérielle, on assure que les dispositifs ne sont labellisés que s’il y a " un besoin social identifié " dans l’école ou le collège. C’est un peu vague.

Mesure très discutable

Les petits-déjeuners gratuits à l’école sont l’une des mesures phares de la Stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté lancée le 13 septembre 2018 par le président Emmanuel Macron. L’argumentaire : les plus pauvres arrivent souvent à l’école sans avoir mangé. En démarrant la journée le ventre plein, ils pourront mieux se concentrer, mieux suivre et mieux réussir. Ce que la secrétaire d’Etat auprès de la ministre des Solidarités et de la Santé, Christelle Dubos, résume ainsi : avec ces petits-déjeuners, on " s’attaque aux racines des inégalités ".

Apparemment frappée au coin du bon sens - rassasié, on travaille mieux que le ventre vide - , la mesure est en réalité très discutable. Les enfants des familles pauvres seraient-ils sous-alimentés ? Non. Selon toutes les enquêtes, ils sont les premières victimes de la malbouffe et de la montée de l’obésité. Sauter le petit-déjeuner serait-il l’apanage des milieux défavorisés ? Non. Le repas du matin est en perte de vitesse dans tous les milieux selon le Credoc car le rythme de vie a évolué - parents pressés, partant tôt travailler, chacun mangeant sur le pouce...

Surtout, comment croire qu’en offrant des petits-déjeuners aux élèves dans les territoires prioritaires - en REP et REP+, dans les quartiers Politique de la ville et dans les zones rurales fragiles -, on va combler l’écart de réussite en fonction du milieu social sans toucher au système ? Ce qui génère de l’inégalité est le fonctionnement même de l’école, basé sur le tri et la compétition, ainsi que sur des attendus transmis au sein des familles.

Caméras de télé

Dès l’annonce de la mesure le 23 avril 2019, avec le ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer avalant "un petit-déjeuner complet" - céréales, fruits, laitage et boisson - devant les caméras de télé, assis à côté de petits élèves, des voix s’étaient élevées. Elles s’inquiétaient d’une mesure précipitée, très médiatisée mais préparée sans les parents, sans les maires, sans les enseignants...

La FCPE, première fédération de parents d’élèves, était sceptique au départ. " Nous craignions le manque de moyens et nous ne voulions pas d’une mesure sous-entendant que les parents pauvres sont de mauvais parents alors qu’ils se font un point d’honneur à donner à manger à leurs enfants", explique son co-président Rodrigo Arenas. "On nous a alors assuré que les visées étaient avant tout pédagogiques - initier à l’équilibre et à la diversité alimentaire. Pour nous, c’est donc une mesure de santé publique et c’est une bonne chose. Mais ce n’est certainement pas une mesure de lutte contre la pauvreté. Il y a d’autres moyens de le faire."

Chiffre choc

Le gouvernement s’appuie sur une statistique choc, elle aussi très discutable : " 13% des élèves en REP et en REP+ viennent à l’école le ventre vide ". La source ? Une enquête réalisée en 2014 pour l’Afev auprès de 633 élèves de CM1 et de CM2, habitant dans cinq villes de même importance, la moitié scolarisés en éducation prioritaire, l’autre en dehors. Un échantillon non représentatif qui ne permet absolument pas de généraliser .

La Délégation interministérielle cite aussi une étude du CREDOC. On y lit que 30% des enfants - 25% des 3-11 ans et 40% des 12-14 ans - sautent au moins une fois par semaine le petit-déjeuner et que cela touche particulièrement les jeunes et les milieux défavorisés. Ils sont aussi 30% à ne pas prendre de petit-déjeuner complet. Là encore, on ne retrouve pas nos 13% au " ventre vide ".

Enfin, les moyens paraissent bien modestes : un budget de 6 millions d’euros en 2019, appelé à doubler en 2020 avec un objectif de 200 000 élèves bénéficiaires. Or rien qu’en REP et en REP+, on compte, selon le RERS, 1,7 millions d’élèves en élémentaire et au collège.

Les inégalités à l’école, véritable plaie du système scolaire français, sont une affaire sérieuse. Il faudrait bien plus que des " ventres pleins " le matin, des gesticulations de ministre et des chiffres qui frappent pour envisager d’en venir à bout.

Véronique Soulé

Extrait de cafepedagogique.net du 29.11.19

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