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Nouvel entretien avec Thomas Piketty sur les moyens des ZEP

9 mai 2007 Version imprimable de cet article Version imprimable

Extrait du site « Les Amis de l’ABC », le 07.05.07 : Thomas Piketty : « En ciblant les moyens, on peut réduire sensiblement l’inégalité des chances »

Le nombre d’élèves par classe a une influence décisive sur la réussite scolaire. Telle est la principale conclusion d’un travail inédit de l’économiste Thomas Piketty, qui s’est appuyé sur une nouvelle méthode de travail statistique.

Comment avez-vous étudié l’impact de la taille des classes sur la réussite des élèves ?

- J’ai pu m’appuyer sur les données du panel 1997 de la DEP (Ministère de l’éducation nationale), permettant de suivre la scolarité primaire complète d’un échantillon national représentatif d’environ 10 000 élèves entrés au CP en 1997. Outre les données administratives collectées par les écoles, nous disposons d’informations socio-économiques détaillées issues d’une enquête auprès des familles, ainsi que des résultats aux évaluations de français et mathématiques en début de CP (menées uniquement par les élèves du panel) et en début de CE2 (évaluations nationales). De cette façon, je peux étudier dans quelle mesure les tailles des classes fréquentées en CP et CE1 ont un impact sur les compétences en début de CE2, pour des caractéristiques sociales (profession et diplômes des parents, région, type d’agglomération, etc.) et des compétences de début de CP données.

Mais ce raisonnement « toutes choses égales par ailleurs » ne suffit pas : les acteurs de l’éducation ont en effet tendance à mettre en place des tailles de classes plus réduites dans les écoles qui en ont un peu plus besoin (pour des caractéristiques sociales et scolaires données), ce qui biaise les résultats. Cela explique pourquoi les études antérieures avaient tendance à sous-estimer l’impact positif des réductions de tailles de classe (études qui disposaient en outre de données moins riches).

Afin d’aller plus loin, je me suis concentré sur les variations de taille de classe liées uniquement au franchissement des seuils d’ouverture et de fermeture de classes. Ces variations peuvent être traitées comme une quasi-expérience naturelle et permettent des estimations non biaisées.

La mise en évidence du rôle essentiel du nombre d’élèves par classe sur la réussite scolaire, ne contredit-elle pas le bilan, plutôt mitigé, de la politique des ZEP ?

- Si le bilan est mitigé, c’est d’abord parce que l’on n’a jamais mis des moyens budgétaires conséquents sur les ZEP ! Actuellement, la taille moyenne des classes de CE1 est de 22 élèves en ZEP, contre 23 hors ZEP. Mes estimations montrent que ce léger différentiel a tout de même permis de réduire de 10 % l’écart de réussite aux tests de CE2. D’après mes simulations, l’inégalité de réussite scolaire entre ZEP et non-ZEP pourrait être réduite de 40 % si l’on mettait en place un réel ciblage des moyens, avec une taille moyenne de classe de 18 élèves en ZEP et 24 élèves hors ZEP (à budget global constant). Le point essentiel de l’étude est qu’il n’est pas nécessaire pour obtenir des résultats tangibles de passer à 10 élèves par classe.

Vous montrez que la réduction de la taille des classes est un facteur plus décisif que d’autres. Lesquels ?

- Tous les facteurs sont décisifs, la taille des classes comme la composition sociale de la classe. Mais il est vrai qu’en primaire tout du moins, il faut vraiment faire beaucoup bouger la composition sociale pour avoir des effets tangibles sur la réussite des enfants défavorisés, alors que des réductions « raisonnables » des tailles de classe permettent d’obtenir des effets aussi forts. Cela ne signifie évidemment pas qu’il faut cesser de lutter contre la ségrégation scolaire avec les outils dont on dispose, par exemple au moyen de la carte scolaire. Mais cela implique qu’il faut s’opposer au scepticisme ambiant sur les réductions de tailles de classes, et à l’idée selon laquelle seule une intégration sociale complète (et en pratique hors de portée compte tenu des stratégies des parents) permettrait de lutter efficacement contre l’inégalité des chances. Ce discours sert trop souvent d’excuse pour ne rien faire.

Le choix d’une politique de ciblage fort pour les élèves de ZEP ne va-t-il pas à l’encontre de la réduction de la ségrégation scolaire ?

- Non, les deux politiques peuvent être menées de front. Les effets de stigmatisation liés au ciblage des moyens existent depuis la création des ZEP, sauf que les moyens n’ont pas suivi ! C’est la pire des situations. Le ciblage des moyens doit être suffisamment fort pour que tout le monde préfère aller en ZEP.

Réduire l’inégalité des chances, c’est donc possible (et qu’en serait-il pour les écoles plus favorisées) ?

- Oui, on peut réduire sensiblement l’inégalité des chances, et le coût serait en réalité minime pour les enfants favorisés, car les effets de tailles de classe sont beaucoup plus faibles pour ces élèves. Le problème est que les parents favorisés sont également les plus mobilisés sur les tailles de classe, dont ils surestiment les effets sur leurs enfants, de même qu’ils surestiment l’impact de la composition sociale (d’où des stratégies de fuite scolaire). Pour parvenir à un réel ciblage des moyens, il faut parfois que les parents et les enseignants acceptent les fermetures de classe dans les zones favorisées où le nombre d’enfants a objectivement beaucoup baissé. C’est simple sur le papier, mais très difficile à accepter pour les personnes concernées.

samedi 28 avril 2007

Thomas Piketty, économiste, est directeur d’étude à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et chercheur à l’Ecole Nationale Supérieure

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Sur ce sujet, lire Question à Thomas Piketty par François-Régis Guillaume (mars 2006)

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