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A propos de la mission Mathiot-Azéma sur la territorialisation : un nouveau billet de Marc Bablet

6 octobre Version imprimable de cet article Version imprimable

La mise en gras de certains mots est de la rédaction

Mission pour les territoires : commande, conduite du changement, temporalité

Dans la suite du billet précédent où je disais des inquiétudes sur le sens de la mission confiée à Pierre Mathiot et à Ariane Azéma sur la territorialisation de l’action éducative, quelques remarques sur des manques dans la commande, une interrogation sur les modalités de la conduite du changement, une remarque sur la temporalité de l’action envisagée.

On l’a bien compris, pour l’éducation prioritaire rien ne se passera comme prévu par la circulaire de référence de juin 2014. Une belle façon de porter la rupture avec les précédents. Et de nous inviter à interroger le problème de la continuité des politiques publiques.

Au moment où j’écrivais mon troisième billet, je ne disposais pas de la lettre de mission de Pierre Mathiot et d’Ariane Azéma. Elle est désormais transmise aux intéressés et à la presse et un exemplaire m’est arrivé. Elle montre comment le ministre oriente la mission dans le sens qui transparaissait dans ses discours précédents. Sa formulation continue de justifier mon inquiétude puisque les conclusions du rapport sont pratiquement déjà dites dans la lettre de commande. Je n’y reviens pas pour l’instant, il faut laisser aux intéressés le temps d’explorer la complexité du sujet. Nous pouvons avoir confiance dans leur intelligence pour la mettre en évidence. Ensuite ce qu’ils pourront dire ou plutôt écrire de leurs analyses, c’est une autre question.

Je veux toutefois pointer quelques manques que je remarque dans le questionnement qui mériteront d’être travaillés et rapidement interroger la conception du changement en éducation sous-jacente. Question que je reprendrai dans le prochain billet. Un mot aussi de la temporalité choisie.

Tout d’abord il y a une omission préoccupante qui est celle de la question de l’existence en France de deux réseaux d’enseignement public et privé. Le ministre a bien dit à plusieurs reprises son intérêt pour ce qui se fait dans l’enseignement privé. Est-ce pour cela qu’il ne dit rien du fait que l’enseignement privé joue indiscutablement un rôle dans les effets de ségrégation pour les réseaux d’éducation prioritaire et parfois dans la ruralité avec le jeu des places disponibles dans les internats et les maisons familiales et rurales. Chacun de ceux qui travaillent dans les quartiers de la politique de la ville ou en éducation prioritaire savent bien que, là où il existe, le privé a des effets sur la composition sociale et scolaire des écoles et collèges publics. En outre le privé est présent de manière très différente dans les différents territoires. Il y a à cet égard une problématique incontournable.

Une autre omission très discutable est dans l’absence des mots « enseignants » et « enseignement  ». Une fois le mot « professeur » pour dire que certains ressentent un sentiment d’isolement. Le mot « personnels » pour parler des indemnités et du mouvement et l’inévitable « ressources humaines ». Évidemment nous ne pouvons qu’être d’accord avec la lutte contre les inégalités, avec le fait que tous doivent avoir les mêmes chances de réussite et d’ailleurs nous n’avons même pas à être d’accord ou pas puisque c’est la loi comme on doit le rappeler avec l’article L111-1 du code de l’éducation (Il faudra un jour nous interroger sur ce que la loi vaut encore dans le monde néo libéral). Comme si la réussite de tous était possible sans parler de l’enseignement et de ceux qui doivent le conduire. Sans parler des pratiques professionnelles et des conditions des apprentissages des élèves. C’est comme si, pour le ministre, la chose était résolue par les quatre circulaires et les adaptations des programmes. Les enseignants n’ont qu’à les appliquer et tout ira mieux. Il se trouve que tant dans le rural, dont je ne suis pas spécialiste, que dans l’éducation prioritaire, et ailleurs aussi, c’est un peu plus compliqué que cela.

Heureusement sur ces deux points, Pierre Mathiot indique déjà dans une interview à l’AEF que la mission compte s’intéresser à la formation des enseignants et à la place de l’enseignement privé.

Le ministre invite à travailler en développant un travail de synthèse et de coordination mais il y a un grand absent dans la liste des directions invitées à participer : la DJEPVA (Direction de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative) qui a compétence notamment sur les temps péri et extra scolaires. Il est vrai que la jeunesse avait été déjà oubliée lors de la composition du gouvernement et que le ministre en avait hérité après coup. Comme si la politique éducative pouvait ignorer l’articulation entre les différents temps de l’enfant. Rappelons que le ministre a supprimé les rythmes sur cinq jours dans le premier degré et ne prend que modérément en compte l’intérêt des PEDT.
Rappelons aussi qu’en cohérence avec sa logique, il souhaite que les inspecteurs d’académie s’occupent du plan mercredi, on espère que c’est en cohérence avec les préfectures qui disposent d’une administration pour ce faire les DRJSCS (directions régionales de la jeunesse des sports et de la cohésion sociale) et les DDJSCS (pour les préfets de département). Est-ce un vrai souci de coordination ? N’est ce pas plutôt une volonté de détruire la délimitation des compétences existantes ? Est-ce que cela peut apporter du mieux ? Pour ma part j’en doute même si je ne doute pas un instant de la pertinence de demander aux acteurs locaux de mieux travailler ensemble sur ces questions d’articulation comme y invitent des orientations données depuis l’origine des ZEP. Le problème c’est que cette politique n’ayant pas véritablement été mise en œuvre dans la durée et avec la même conviction par tous les ministres alors que chacun reconnaît enfin aujourd’hui que le problème qu’elle traite est sérieux. En outre la DJEPVA a compétence sur l’éducation populaire dont on sait l’importance pour les territoires qui connaissent les situations sociales les plus défavorisées. Les associations d’éducation populaire contribuent fortement sur le terrain à l’appui aux réseaux d’éducation prioritaire.

Un autre manque me semble préjudiciable à une bonne vision des choses, c’est la connaissance des coûts. Une petite mention dit que les outils d’intervention doivent « être compatibles avec les contraintes de gestion du ministère » et la DAF (direction des affaires financières) du ministère n’est pas non plus dans les directions mobilisées. Or on sait bien qu’une politique publique ne peut se déployer qu’à hauteur de ses moyens d’une part et de l’engagement de ses acteurs d’autre part. Étant donné les contraintes données par la théorie des 3% bien connue, compte tenu de ce que l’on observe d’ores et déjà sur les emplois du second degré, on voit mal comment déployer une politique publique ambitieuse pour tous les territoires. Aussi il faudra être très vigilants à ce que les territoires les plus ségrégués de la République restent bien prioritaires dans d’inévitables choix budgétaires même si, pour l’instant on peut être satisfaits de l’action conduite pour les CP et CE1 dont il reste à assurer un pilotage pédagogique convaincant.

Sur la conduite du changement, je ne peux qu’être d’accord avec le principe du mode projet, avec l’idée d’un comité de pilotage puisque j’ai été amené à le pratiquer sous l’autorité de Jean Paul Delahaye alors DGESCO. Mettre la mission sous l’autorité de la secrétaire générale et du DGESCO est aussi une bonne idée pour assurer un travail conjoint entre les directions qui ne va pas de soi. La transversalité au sein du ministère demande, comme ailleurs, des efforts. Ce qui me semble manquer c’est la clarification de la manière dont l’ensemble des personnes concernées sont associées (personnels notamment enseignants, mais pas seulement, et parents d’élèves).
Je me souviens toujours, avec beaucoup de respect pour ce grand professionnel, de la manière dont Jean-Paul Delahaye avait personnellement réuni les représentants des personnels pour les écouter, dans une écoute fort active sur notre sujet, pendant quatre longues après midi afin d’approfondir tous les sujets avant de commencer notre travail et de permettre ensuite des réunions de travail dans les écoles et collèges de l’éducation prioritaire puis dans des réunions académiques et interacadémiques qui ont permis d’associer chaque réseau à la conduite du changement. J’y reviendrai dans le prochain billet.

S’agissant de la temporalité choisie, je remarque qu’elle laisse le temps à la mission d’aller au fond des choses, c’est plutôt mieux que ce que l’on connaît sur d’autres sujets pour lesquels il n’y a pas eu de temps de travail avant la mise en place des changements (CP et CE1 à 12 par exemple et on voit les difficultés de la temporalité de la réforme du lycée).
Ensuite elle rencontre le calendrier électoral : les conclusions de la mission arriveront en juin 2019 soit juste après les européennes. La rentrée 2020 se préparera à partir de la rentrée 2019 soit avant les municipales du printemps 2020. Si la carte doit être revue pour la rentrée 2020, elle rencontrera inévitablement la campagne électorale des municipales (en 2015 nous avions pu travailler plus sereinement car les élections régionales sont moins concernées par l’éducation prioritaire). A chaque fois cela pose la question de savoir si le pouvoir central est capable de maintenir la priorité à ce qui doit être prioritaire et s’il ne risque pas, sous la pression locale, d’étendre une carte de l’éducation prioritaire (on a connu cela en 1997), carte qui de facto devient moins prioritaire.

Extrait de mediapart.fr/marc.bablet du 05.10.18 : Mission pour les territoires : commande, conduite du changement, temporalité

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