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22.12.06 - L’opinion des 15 - 25 ans d’une ville ayant 4 ZEP

22 décembre 2006 Version imprimable de cet article Version imprimable

Extraits de « L’Humanité », le 21.12.06 : Une génération entre révolte et désillusion

Une enquête SOFRES / ville de Vénissieux

Le tableau brossé par l’enquête TNS SOFRES auprès de jeunes habitants de Vénissieux (Rhône) de quinze à vingt-cinq ans est édifiant. « Chômage », « inégalités », « racisme », « violence » sont les mots le plus souvent cités pour caractériser la société française. Des termes qui supplantent largement dans les réponses les valeurs positives de « liberté », « solidarité » ou « tolérance ».

À quinze ans d’intervalle d’une étude du même type, en 1991, l’institut de sondage est revenu interroger la jeune génération de cette ville populaire sur la perception du monde qui l’entoure. Une enquête menée à la demande de la municipalité communiste en novembre 2006, soit un an après les émeutes qui ont éclaté en 2005 dans de nombreuses villes françaises, dont la ville dirigée par André Gerin. Du questionnaire de la SOFRES, il ressort que les jeunes ne trouvent pas leur place dans la société.

Difficile de trouver un emploi

Premier motif de désillusion : l’emploi, dont l’omniprésence dans les réponses atteste de l’importance et des craintes qu’il suscite chez les jeunes. Pour 81 % d’entre eux, il est « difficile », voire « très difficile » (36 %) de trouver un premier emploi. Une proportion qui s’élève quand on habite dans un quartier cumulant les difficultés (86 % des jeunes des Minguettes estiment « difficile » de trouver un emploi).

Quant à trouver un logement, c’est carrément devenu mission impossible (88 % estiment que c’est « difficile », dont 51 % « très difficile »), tout comme faire face aux dépenses courantes (68 % difficile) ou indispensables de la vie, quand vient l’âge d’assumer ces dernières (67 % de « difficile » chez les 22-25 ans). Corollaire de ce sentiment de forte précarité, 72 % des jeunes Vénissians estiment difficile de trouver sa place dans une société qui « ignore » les jeunes (64 %), lesquels ne s’estiment « pas pris en compte » (74 %).

54 % se disent « révoltés »

Face à cette société dans laquelle ils ont l’impression qu’ils ne comptent pas, les jeunes se disent logiquement révoltés (54 %). Un sentiment qui se tasse toutefois par rapport à 1991, où 58 % des gens de leur âge se déclaraient « révoltés ». Un chiffre à mettre peut-être en rapport avec un « pessimisme » sur l’avenir moins important qu’auparavant (70 % contre 75 %). Faut-il y voir, dans une société qui les rejette, la conséquence du regain de confiance dans l’action municipale de Vénissieux concernant la réponse aux préoccupations des jeunes, avec 43 % de « bien », devant les réponses opposées (42 %), à l’inverse de 1991 (respectivement 39 % et 54 %) ? Ou bien la mise en oeuvre de stratégies individuelles perçues comme plus payantes que l’action collective et la protestation : s’ils sont en effet plus nombreux qu’hier à souhaiter une société « radicalement changée » (23 % contre 20 %) ou « réformée sur l’essentiel » (29% contre 22 %), les institutions collectives ne font pas recette. Participer à des manifestations (43 %), adhérer à une association (21 %) ou occuper des locaux (9 %) sont des options en baisse sensible depuis 1991.

Les organisations politiques et syndicales sont particulièrement touchées par cette désaffection, puisque 84 % ne voudraient pas être membre d’un parti et 85 % d’un syndicat. Inquiétante tendance, 74 % ne souhaitent pas non plus s’impliquer dans une commission municipale ou sur un dossier concernant la ville. Des réponses qui tranchent, en apparence seulement, avec le sentiment de satisfaction concernant le retrait du CPE (69 %), vécu à l’évidence comme une mauvaise mesure (rejet très fort à gauche à 80 %, chez les étudiants à 75 % et chez les jeunes étrangers à 76 %), mais surtout avec la sympathie et la solidarité qui entourent le mouvement (67 % de total positif, dont 55 % de complètement « solidaire », plus fort chez les étudiants, avec 63 % de total, à gauche, avec 66 %, et à près de 60 % chez les 15-21 ans).

En général, les jeunes apparaissent en osmose avec les révoltes de leur génération dès lors qu’elles leur apparaissent motivées, même s’ils ne sont pas forcément prêts à participer à tous les événements, comme en témoigne leur soutien distancié à la révolte des banlieues de 2005. Ils sont en effet « en sympathie », voire « solidaires » à 50 % de ces événements en 2006, contre 41% en 1991 après des actes similaires. Cette sympathie monte chez les jeunes des Minguettes à 58 %, qui sont même « solidaires » à 35 %, et est d’autant plus forte que les jeunes ont le même âge que les acteurs de cette révolte (55 % de sympathie chez les 15-18 ans contre 44 % chez les 22-25 ans). Cette violence est d’autant mieux acceptée qu’elle apparaît à l’inverse d’une violence gratuite. Pour une majorité, celle-ci avait pour origine le chômage (54 %), mais ce chiffre est en baisse par rapport à 1991 (71 %) au moment d’un pic de chômage.

Le racisme est plus souvent cité par les jeunes (48 %). L’attitude de la police est aussi fortement pointée du doigt (46 % contre 30 % en 1991), de même que l’échec scolaire (37 %) et le manque d’avenir (36 %). À noter là aussi que l’attitude de la police arrive en tête des réponses (avec le chômage) aux Minguettes, à 52 %. À l’inverse, cette solidarité ne signifie pas que les jeunes sont prêts à se prêter eux-mêmes à de tels actes. Seulement 10 % des jeunes avouent avoir participé à « certains » de ces événements, d’autres y ont « assisté » sans s’en mêler ou connaissent des gens impliqués dans la révolte, mais la plupart (64 %) disent ne pas y avoir participé du tout. La faiblesse relative du potentiel de révolte peut d’ailleurs s’expliquer dans la mesure où celle-ci peut faire l’objet d’une confusion avec des actes de violence que les jeunes rejettent pour euxmêmes bien qu’ils manifestent une forte empathie avec les auteurs de tels actes durant la crise de 2005. À noter que cette proportion de jeunes « passifs » en 2005 tombe à 58 % aux Minguettes, les participants directs étant quant à eux plus nombreux, avec 13 %. Particulièrement frappant, les jeunes étrangers sont très nombreux à déclarer avoir participé aux émeutes de 2005 (24 %). En général, ceuxci étaient très jeunes (13 % de 15-18 ans), sympathisants de gauche (19 %), et « radicalisés » (38 %), selon leurs dires.

Violence et racisme au quotidien

En général, la violence, particulièrement verbale (38 % de victimes) et le racisme (27 % de victimes) font partie du quotidien des jeunes. 15 % disent avoir déjà été victimes de menaces, et 12 % d’agressions physiques. À démêler tout de même, le sentiment d’être victime et la réalité vécue par les jeunes, puisque les jeunes sympathisants de droite se disent beaucoup plus souvent victimes de menaces (35 %) ou d’insultes (55 %). Au total, les étrangers paraissent logés à la même enseigne que les autres, y compris en matière de racisme, mais pas en matière de violence physique où ils sont plus souvent victimes (18% contre 11 %).

Enfin, l’insécurité aux Minguettes n’apparaît pas plus forte qu’ailleurs, voire moins forte dans de nombreux cas (insultes, menaces, racket, sexisme...), hormis en ce qui concerne le racisme (31 % de victimes) et les agressions physiques (12 %). En conclusion, si l’on conjugue tous les indicateurs négatifs de l’enquête, on ne s’étonnera pas de constater que 88 % des jeunes pensent que ces événements se reproduiront, les sondés citant en tête des raisons de la réédition de la crise le fait que « rien n’a changé », à 45 %. Une appréciation à laquelle beaucoup ajoutent pêle-mêle « l’attitude du gouvernement et de Nicolas Sarkozy » (sic), le sentiment de « rejet » et de « malaise », le manque d’emploi...

Sébastien Crépel

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"Une cassure profonde entre ces jeunes et la société »

Entretien avec Brice Teinturier, directeur du département politique et opinion de TNS Sofres.

Votre étude indique que les jeunes de Vénissieux portent un regard très critique sur une société française dans laquelle ils ne trouvent pas leur place. Quelle est l’ampleur de la dégradation par rapport à l’enquête réalisée en 1991 ?

Brice Teinturier. Le premier élément important tient au niveau élevé des jeunes qui jugent que la société française doit être radicalement changée ou réformée sur l’essentiel. 52 % des jeunes habitants de Vénissieux considèrent qu’il faut considérablement modifier la société française. Ils n’étaient que 42 % en 1991. C’est une poussée importante, qui traduit parfaitement le malaise de ces jeunes vis-à-vis de la société française et leur souhait qu’elle soit modifiée. Autre indicateur de cette perception très critique : la façon dont ils jugent l’écoute des adultes. 29 % seulement se sentent écoutés, 64 % se sentent ignorés. De même, 16 % se sentent pris en compte par les élus et les responsables, et 74 %, non pris en compte. Ces jeunes se sentent ignorés, voire méprisés par une société et un monde adulte qui les rejettent. Lorsqu’ils évoquent la société française, ce sont d’abord des termes négatifs qui leur viennent à l’esprit : le chômage, les inégalités, le racisme, la violence.
Ces jeunes nourrissent un sentiment de révolte, et surtout de cassure profonde entre la société et leur propre situation.

La première source de malaise est le chômage. S’agit-il d’une constante dans d’autres enquêtes réalisées à l’échelon nationale ?

Brice Teinturier. Le chômage demeure la préoccupation numéro un des Français. C’est aujourd’hui leur principale motivation de vote avouée, même si d’autres éléments sont à l’oeuvre. Même s’il y a aujourd’hui une légère décrispation sur le front de l’emploi, la réaction des Français reste encore très sceptique. Ils continuent à dénoncer la précarité.

En cela, les jeunes rejoignent l’ensemble de la société française, mais ils sont frappés de plein fouet, davantage que le reste de la population, par la difficulté à s’insérer dans l’emploi. Le fait que le chômage les préoccupe et structure leur perception de la société française n’est pas nouveau. Ce qui est important, c’est que ce poids du chômage se conjugue au sentiment d’être totalement ignorés et rejetés.

Cette enquête souligne que toutes les formes d’engagement collectif sont en recul. Comment l’expliquez-vous ?
Brice Teinturier. C’est un élément très inquiétant. Cette étude révèle un véritable effondrement des attitudes d’engagement de ces jeunes Vénissians, qui ne sont pas très différents de l’ensemble des jeunes de France.
On passe en une quinzaine d’années de 79 % d’adhésion potentielle à une association culturelle ou sportive à moins d’un jeune sur deux qui en fait partie ou serait prêt à s’engager dans une telle structure. L’humanitaire, les associations antiracistes ou de défense de l’environnement n’échappent pas à cet effondrement et à la désillusion. Cela traduit le sentiment qu’il n’y aurait rien à attendre de la société. Ces jeunes ne rejettent pas seulement les formes traditionnelles de la politique, mais aussi des formes d’association plus souples, sur des enjeux de proximité. Ce refus de s’investir témoigne d’un malaise très profond.

On constate en outre, comme dans le reste de la société, une poussée très importante, en quinze ans, des comportements individualistes. Cela se traduit par un repli de ces jeunes sur eux-mêmes.

Cette enquête révèle une forte empathie d’une large frange de la jeunesse vis-à-vis des émeutes de 2005. Comment l’expliquez-vous ?

Brice Teinturier. Ces émeutes suscitent de la compréhension, voire de la fascination. Ils pensent massivement que de tels événements peuvent se reproduire. Les causes les plus fréquemment citées expliquent en partie cette empathie : le malaise, le constat d’une absence de changement après les événements, le sentiment de ne pas être écoutés. Le second élément qui vient nourrir et légitimer chez eux l’idée selon laquelle les émeutes vont se répéter tient à l’attitude du gouvernement, des pouvoirs publics et de Nicolas Sarkozy.
Ils ne perçoivent pas ces événements comme destructeurs, mais comme des actions presque légitimes, eu égard au délaissement dont ils se sentent victimes.

Pourquoi la défiance vis-à-vis des institutions affecte-t-elle moins l’échelon municipal ?

Brice Teinturier. D’abord parce que c’est l’échelon de proximité. En cela, les jeunes sont comme l’ensemble des Français : très critiques à l’égard des formes lointaines, et verticales du pouvoir, et beaucoup plus confiants vis-à-vis de la municipalité. En ce qui concerne Vénissieux, cette municipalité fait des efforts considérables pour améliorer la vie des gens au quotidien, et ils le perçoivent. Cette enquête révèle même une forme de « normalisation » des attentes dans cette ville, qui concernaient essentiellement l’emploi et la sécurité il y a quinze ans, et se portent désormais de plus en plus sur des demandes comme le cadre de vie ou les transports.

Quel est le point commun le plus saillant entre ces jeunes et l’ensemble de la population ?

Brice Teinturier. C’est l’immense difficulté à se projeter dans l’avenir. Ils sont inquiets, plus inquiets qu’ils y a quelques années, tout aussi révoltés mais moins disposés à passer à l’action pour construire des choses.

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui

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