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06/12 - Le nouveau livre de Stéphane Beaud (Parutions.com)

8 décembre 2004 Version imprimable de cet article Version imprimable

Extrait de « Parutions.com » du 06.12.04 : le nouveau livre de Stéphane Beaud.

Stéphane Beaud, Younès Amrani, « Pays de malheur ! - Un jeune de cité écrit à un sociologue ». Editions La Découverte - Cahiers libres 2004 - 16 euros - 233 pages.

Il est des livres qui ont le pouvoir de changer une vie. C’est sans doute le cas de 80 % au bac... et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire (La Découverte, 2003) de Stéphane Beaud, qui enseigne la sociologie à l’université de Nantes. Cet ouvrage passionnant synthétisait plusieurs années d’enquête auprès de jeunes descendants de migrants, de milieu modeste, dans la région de Montbéliard.

A partir de nombreux témoignages, Beaud analysait les aspirations et les déceptions d’une génération qui se lança dans l’aventure des études longues à la fin des années 80, dans un contexte de déclin du monde ouvrier ravagé par le chômage de masse. L’échec attendait ces jeunes en DEUG où ils se retrouvaient faute d’avoir été admis dans les filières sélectives de l’enseignement supérieur. L’université, qui n’était pas préparée à accueillir ce type de public, ne pouvait leur offrir l’acculturation nécessaire à la réussite. Les emploi-jeunes constituèrent finalement pour certains d’entre eux une planche de salut provisoire.

Emploi-jeune, telle est justement la situation de Younes Amrani. D’origine marocaine, issu d’une cité des environs de Lyon, ce jeune homme de 28 ans a interrompu son DEUG d’histoire mais reste féru de sciences sociales. Marié jeune, précocement père de famille, il s’occupe aujourd’hui de l’espace multimédia d’une bibliothèque municipale. Les conditions sont donc réunies pour qu’il lise l’ouvrage de Beaud, en soit bouleversé tant les témoignages le renvoient à sa propre histoire... et lui écrive un courriel, en décembre 2002, pour lui dire tout cela. « Votre lettre me conforte dans l’idée que la sociologie peut servir à quelque chose » lui répond le sociologue, qui ne renierait sûrement pas la formule qui sert de titre au documentaire de Pierre Carles sur Bourdieu : « la sociologie est un sport de combat ». C’est le début d’une longue correspondance qui durera jusqu’en juillet 2003. Beaud questionne son interlocuteur sur son enfance et son adolescence, sa situation familiale, son entourage amical, son rapport aux études et au travail... En somme, tous les éléments de sa construction subjective. La majeure partie de l’ouvrage est donc composée des courriels d’Amrani, Beaud se contentant de relances ; il en a cependant rédigé une introduction et une conclusion. La faible part laissée à l’analyse sociologique au profit du témoignage brut rend Pays de malheur encore plus facile d’accès au néophyte en sociologie que 80 % au bac : celui-ci avait déjà le mérite d’approcher sans préjugés le vécu quotidien des jeunes de cité, celui-là donne entièrement la parole à l’un de ces jeunes - parole si peu entendue dans l’espace public.

Amrani, qui n’a pas accepté son échec en université, retrace d’abord son itinéraire scolaire. Fils d’ouvrier, il est le seul de sa fratrie de six enfants à accéder au lycée général. Ses bons résultats l’amènent à s’orienter en section scientifique malgré des goûts littéraires. Ce n’est qu’après trois échecs au bac S qu’il obtient son bac L en candidat libre. Entre temps, le service militaire, institution qui permet soi-disant le brassage social, aura montré son inutilité... L’adolescence d’Amrani se déroule dans un climat familial difficile qu’il évoque bientôt dans ses messages : préretraite du père vieillissant, grossesse illégitime de la sœur, chômage du frère... La pauvreté s’accompagne d’une sévérité excessive des parents et surtout d’une absence de communication familiale. Le jeune Younes part à la dérive, lâche les études, se met à fumer et à boire ; ses amis, eux, ne s’en tirent pas mieux ; certains sombrent dans la délinquance, la maladie mentale ou le suicide. « J’ai vu un jeune pleurer seul la nuit dans sa cage d’escalier parce qu’il en avait marre de se défoncer la tête toute la journée au shit et à l’alcool ». L’action sociale et culturelle accomplie en banlieue ne trouve pas grâce aux yeux d’Amrani : aller passer quelques jours à la mer grâce à la mairie, ou être aidé ponctuellement par une assistante sociale, ne suffisent pas à des jeunes qui auraient besoin de réelles formations débouchant sur des emplois. Et pas n’importe quel emploi : Younes refuse catégoriquement le « travail d’esclave » en usine... L’islam lui offre une certaine stabilisation, alors qu’il reprend le chemin des études, mais la religion ne saurait le satisfaire : trop conservatrice. Lui-même tend vers l’extrême gauche, sans croire réellement à l’efficacité du militantisme. SOS Racisme ? « Des nostalgiques des années 80 ». ATTAC ? « Un autre monde est possible paraît-il, mais quand on n’est pas ce de monde, comment on fait ?!!! »

Tandis qu’il correspond avec le sociologue naît le mouvement « Ni Putes Ni Soumises ». Bien qu’il lui reconnaisse quelque intérêt, Amrani craint que cette médiatisation ne désigne encore plus à la vindicte populaire les jeunes garçons de cité : on les savait mauvais élèves, délinquants, les voilà machos et violents envers les femmes. Il explique les difficultés des garçons à trouver une amie, coincés comme ils le sont entre des « filles de cité » inaccessibles et des « Françaises » qui ne veulent pas d’eux. C’est à l’université qu’il rencontre sa femme Sofia, issue du même milieu que lui ; un enfant naît très vite de leur union. Mais la vie de couple n’est pas rose tous les jours... Quant à son travail actuel à la bibliothèque, Amrani admet y rencontrer des difficultés relationnelles avec ses collègues : venant d’un autre milieu social, il se sent différent d’eux ; tandis que son parcours intellectuel l’éloigne aussi de ses anciens amis du quartier - quartier qui continue d’exercer sur lui un étrange mélange d’attraction et de répulsion. En attente d’une hypothétique titularisation dans la fonction publique territoriale, il rêve de devenir prof d’histoire... en ZEP.

Outre son intérêt sociologique, cette correspondance entre un auteur et un lecteur (qui devient auteur à son tour) trouble par sa curieuse parenté avec un processus psychanalytique. Au début, Amrani découvre avec bonheur la liberté de parole permise par l’éloignement et l’absence d’implication dans sa vie privée de son interlocuteur : à cet inconnu, il peut tout dire. Tour à tour, il se confond en remerciements envers le sociologue pour la qualité de son écoute, il se plaint que leurs échanges ne soient pas assez nombreux quand Beaud est occupé ailleurs, il se reproche de ne pas prendre leur travail de correspondance assez au sérieux quand il ne craint pas de le décevoir en avouant ses fautes (il a fréquenté des prostituées et lit l’Equipe). Il lui arrive aussi de le provoquer gentiment : « des questions professeur ? » Amrani a donc tout de l’analysant débutant... On sent qu’il envie son interlocuteur : « vous avez vraiment de la chance d’avoir une vie aussi riche ». Difficile de ne pas songer au transfert quand il se laisse aller à écrire : « vous n’êtes pas mon père, ni mon grand frère (...) J’aurais aimé être fils de profs ».

Episode amusant, il refuse de dévoiler le contenu de sa correspondance à Sofia, qui se demande ce que son mari peut bien fabriquer avec ce sociologue. Younes se plaint alors à ce dernier que sa femme, étudiante, n’« assure pas, intellectuellement » (sic)..., lui qui aimerait tant « vivre avec quelqu’un avec qui partager des points de vue et qui puisse (l)’enrichir intellectuellement ». Bref, quelqu’un comme Stéphane Beaud par exemple. Il faut dire que ce travail de « socio-analyse » est devenu pour Amrani « comme une drogue, c’est presque vital » : le voilà donc analytico-dépendant... C’est grave docteur ? Insomnies, maux de dos, les troubles psychosomatiques font leur apparition tandis que pointe dans ses écrits un grand sentiment de manque d’amour et de solitude. L’emprise d’un passé douloureux sur un présent terne apparaît dans toute sa force. Il en arrive enfin à cette conclusion frappante, alors que la correspondance s’achève : « j’ai l’impression d’avoir fini ma vie et je crois que c’est positif car cela veut dire que je recommence à vivre ». Les sciences sociales et celles de la psyché font décidément bon ménage. Freud et Bourdieu, même combat ?

Et pourtant, le lecteur reste sur sa faim. Un récit de jeunesse aussi poignant que celui de Younes Amrani aurait mérité un réel travail d’écriture. Car dans ces courriels écrits à la va-vite, comme en état d’urgence, dans un langage parlé parfois maladroit, apparaît çà et là quelque talent littéraire ; par exemple dans ce passage où il rend une sorte d’hommage à ses compagnons d’infortune : « les grands frères le nez rempli de poudre, les petits frères nerveux et haineux qui remplissent les dépotoirs que sont devenues vos prisons, le chômage vécu comme une maladie dans remède ».

Eternel révolté, Amrani ne peut trouver son salut dans les institutions légitimes, dont il fait éclater au grand jour les contradictions. La politique ? Une utopie. La religion ? Une illusion. La famille ? Famille, je vous hais... Le travail ? Une aliénation bien souvent. Toujours en marge, toujours dans l’entre-deux, Amrani ne se situe-t-il pas finalement à une place d’écrivain ? Une autobiographie romancée aurait par ailleurs l’intérêt politique de toucher un plus large public que Pays de malheur qui reste malgré tout un livre de sociologie, rebutant donc certains lecteurs. Alors s’il vous plaît, Monsieur Amrani, reprenez votre souris : il est temps d’écrire pour de bon. La littérature aussi peut être un sport de combat.

Mathilde Rembert.

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