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Circulaire de rentrée 2019 : Ce que des enseignants, pilotes et chercheurs (P. Garnier, R. Brissiaud, C. Chabrun) en disent

3 juin Version imprimable de cet article Version imprimable

Circulaire de rentrée : Ce que des enseignants en disent

Publiée au bulletin officiel du 29 mai, la circulaire de rentrée fait grincer des dents. Sur la forme, sur le fond, les craintes sont multiples. Professeur des écoles, directeurs et inspecteurs de l’éducation nationale font part de leur ressenti. D’autres ont préféré passer leur tour, « cette circulaire à la fois vide de sens didactique et pédagogique, est insupportable par son cadrage des enseignants ».

« On peut faire du lire-écrire-compter jour et nuit, on n’améliorera pas le niveau en gavant nos élèves comme des oies »

Mathieu est directeur depuis plus de dix ans. Il en a lu des circulaires mais celle-ci lui semble particulièrement injonctive et directive. « Le ministre reste sur son idée d’une seule pédagogie, d’un seul type d’apprentissage en oubliant que la construction des compétences ne peut se limiter à un seul courant de pensée. Où est la marge de manœuvre des enseignants ? Où est l’adaptabilité nécessaire aux façons d’apprendre des élèves ? Va-t-on vers une société standardisée ? » Il n’est pas plus rassuré lorsque l’on aborde le contenu et les préconisations du ministère. « Il enfonce des portes ouvertes. Oui un enseignant ne peut se passer de séances d’apprentissage systématisées. Mais il ne peut s’en contenter. Qu’en est-il de la transversalité ? De l’épanouissement de l’élève, qui n’est abordé que pour les maternelles ? De la culture humaniste ? J’ai l’impression que nous devenons une fabrique de bons soldats et non plus de citoyens. On peut faire du lire-écrire-compter jour et nuit, on n’améliorera pas le niveau en gavant nos élèves comme des oies. Il faut autre chose... »

Mourad est directeur lui aussi. Selon lui, « la circulaire est extrêmement directive. Pour de jeunes enseignants c’est peut-être rassurant d’être guidé notamment s’ils débutent avec un CP. Mais pour des enseignants chevronnés les préconisations, si ce ne sont que des préconisations, peuvent paraître étranges. La plupart des PE ont conscience de l’importance de tous ces points, tels que la relation aux parents, la mise en confiance des élèves… Ils mettent déjà en place des dispositifs permettant un traitement individualisé de leur parcours. Ainsi avec ce texte, les enseignants peuvent se demander si leur travail est réellement reconnu car on a l’impression qu’on découvre des pratiques qui sont déjà ancrées dans notre quotidien. Cette circulaire apporte des recommandations qui sont tellement précises qu’elles ressemblent à des prescriptions. En tant qu’ancien enseignant de CP et directeur d’école je vois à quel point la pression est mise depuis l’an dernier sur les enseignants de CP. Le nom du dispositif, 100% de réussite, ajoute à lui seul une énorme pression ».

« Nous allons être pris dans des dilemmes moraux douloureux »

Mathilde, coordinatrice REP des écoles, avoue avoir rapidement parcouru la circulaire, qu’elle nomme malicieusement « circulaire de rentrée, circulaire de contrôle ». Mais ce qu’elle en a lu l’interpelle déjà « douloureusement ». « Le premier point du BO s’intitule mission de contrôle pédagogique, le ton est donné, difficile de faire croire à une autre intention. L’enseignement et les enseignants et enseignantes passent sous contrôle. Et au-delà d’une perte de liberté de conception, c’est une perte de sens du métier qui se profile. On se trouve face à une double remise en question : ce qui fonde l’engagement professionnel et les enjeux d’une démocratisation. C’est en cela que cela remet en cause nos valeurs professionnelles, les origines de nos choix dans le service public d’éducation. Comment se satisfaire, en tant qu’enseignante, de réduire l’enseignement à un formatage de répétiteurs ? A qui devrons nous être loyaux ? Aux programmes ? Au BO ? Aux élèves ? A nos valeurs et notre métier ? Nous allons être pris dans des dilemmes moraux douloureux. Soit on applique et alors on trahit nos engagements, nos missions et l’ambition que l’on doit à nos élèves, et en particulier à celles et ceux pour qui les raisons de l’école ne sont déjà que des injonctions d’emploi du temps et non un espace où grandir et apprendre. Soit on résiste, mais dans un contexte où le collectif fait défaut... Les temps s’annoncent amers ou combatifs ! ».

Sur les recommandations autour du lire-écrire-compter, elle n’est pas en reste non plus. « Sous des allures d’évidences, de soi-disant bases fondamentales, on s’éloigne au contraire d’un apprendre ambitieux. Évidemment qu’il faut entraîner la mémoire ou apprendre le vocabulaire mais cela ne peut être une priorité en soi. Les apprentissages décrits, imposés, ne sont pas mis en contexte, sont détachés des enjeux d’une connaissance du monde. Réciter la comptine numérique, ânonner l’alphabet, puis décoder, est-ce cela l’objectif de notre société pour les enfants ? On mise sur des techniques mesurables qui sont censées prouver l’efficacité d’une instruction obligatoire. On fait le choix d’élèves sages et dociles au détriment de la construction de citoyens et citoyennes éclairées. On sait quelles familles auront les codes pour éveiller l’esprit en dehors des apprentissages mécaniques et lesquelles seront les perdantes. Et l’entrée ludique ne peut suffire à permettre de faire qu’une répétition prenne sens. Ni même de la proposer avec un sourire secure ! Sur la maternelle, il existe, entre autres, une confusion entre une attention portée à l’enfant et une bienveillance visant simplement à un bien-être individuel, négligeant l’enjeu d’apprendre ensemble et renvoyant hors l’école la construction de la pensée ».

Une circulaire qui divise des IEN

Blanche est inspectrice de l’éducation nationale (IEN). La nouvelle circulaire, qu’elle trouve très prescriptive, ne l’enchante pas non plus. « On devient des exécutants contraints d’appliquer sans alternatives et avec aucune possibilité de répondre aux réalités de terrain et aux besoins des enseignants ». Pour Michelle, IEN aussi, cette circulaire n’est pas très éloignée de ce qu’elle a connu jusqu’à présent. « Une circulaire de rentrée qui témoigne toujours d’une volonté de porter une attention aux apprentissages fondamentaux avec, en outre cette année, une focalisation sur la maternelle. Du côté des apprentissages, enrichir le vocabulaire n’est pas nouveau. Et pour finir du côté des enseignants, avec une partie sur la formation ».

Une circulaire, qui comme nous vous la présentions il y a quelques semaines, montre clairement ses intentions : faire exécuter coûte que coûte les préconisations ministérielles.

Lilia Ben Hamouda

Extrait de Café pédagogique.net du 31.05.19

 

Pascale Garnier : Un tournant pour l’école maternelle

« Symboliquement, cette circulaire de rentrée marque un tournant où l’école maternelle est consacrée comme lieu d’instruction ». Pascale Garnier, sociologue et professeure de sciences de l’éducation, a vu très tôt les implications pour l’école maternelle de l’obligation scolaire à 3 ans. Aujourd’hui, elle analyse la circulaire de rentrée 2019, largement consacré eà la maternelle. Et ce n’est pas rassurant.

Extrait. de cafepedagogique.net du 31.05.19

 

Rémi Brissiaud : Des incohérences dans la circulaire de rentrée concernant le nombre en maternelle

En première lecture, on est rassuré par le contenu de la note de service intitulée « Un apprentissage fondamental à l’école maternelle : découvrir les nombres et leurs utilisations ». Les préconisations qu’elle contient semblent en effet cohérentes avec le programme 2015. Nous allons voir que c’est effectivement le cas sur de nombreux points. Cependant, une lecture plus approfondie met en évidence des recommandations contradictoires concernant la façon dont il convient de s’exprimer et d’enseigner le comptage. Ce sont des questions importantes, voire cruciales, et l’on comprend mal les raisons de telles incohérences.

Extrait de cafepedagogique.net du 31.05.19

 

Catherine Chabrun
L’ÉCOLE MATERNELLE, DES « RECOMMANDATIONS » PÉDAGOGIQUES INQUIÉTANTES
30 MAI 2019
L’école maternelle, des « recommandations » pédagogiques inquiétantes
Lecture personnelle du texte de Jean-Michel Blanquer « Recommandations pédagogiques - L’école maternelle, école du langage », paru au Bulletin Officiel de l’Éducation nationale le 28 mai 2019.

Le langage
Le constat du peu de vocabulaire de nombreux enfants à l’entrée au CP inquiète le ministre. Mais plutôt que d’offrir des situations réelles de langage dans et hors temps de classe, le ministre préfère les situations de langage artificielles pour remplir un « vase » identique à chacun avec des mots et des phrases décidés par des programmes plutôt que de le laisser s’agrandir, s’embellir de mots et de phrases rencontrés lors de situations de vie, de découvertes, d’expérimentations, de relations pédagogiques, amicales, familiales… Des mots et des phrases qui seraient réinvestis dans d’autres temps avec des situations pédagogiques construites qui ne se limiteraient pas à la seule mise en « situation fonctionnelle » de l’enseignant pour ne pas éteindre le désir de s’exprimer de l’enfant.
Répéter, mémoriser, répéter, mémoriser… suffit pour un exercice scolaire orchestré par un enseignant.
On parle alors de « phonologie », d’« unités sonores ».
On parle « de séances spécifiquement dédiées, avec des objectifs définis et précis ».
Répéter, mémoriser, répéter, mémoriser… ne suffit pas pour parler, s’exprimer au milieu du vaste monde humain.
Répéter, mémoriser, répéter, mémoriser… c’est mépriser toutes les situations d’expression, d’écoute des espaces hors de la classe : de la maison, des temps d’accueil, des centres de loisirs, de culture…
Répéter, mémoriser, répéter, mémoriser… c’est aussi mépriser les savoirs des familles que l’école peut valoriser (présentations à la classe d’objets, de livres, de connaissances…)

La lecture
Quant à la lecture offerte par l’enseignant dans ces programmes, un cadeau très intéressé. En amont de l’écoute, les points d’attention et les attentes sont donnés, car ils seront questionnés. Un premier tri va se faire entre ceux qui vont comprendre « des textes écrits sans autre aide que le langage entendu » et les « textes écrits dans un langage soutenu correspondant à l’univers de référence de la langue écrite » et ceux qui dès la maternelle vont se sentir « incapables ». Les premiers vont entrer en CP avec assurance, les seconds avec des doutes…

Les validations scientifiques
Pour lire et écrire, les dernières découvertes scientifiques donnent les réponses. Plus besoin de réfléchir aux méthodes !
Les compétences phonologiques et la connaissance du nom des lettres sont essentielles pour l’apprentissage du code. Ainsi, leur place est indiscutable dans les apprentissages à l’école maternelle.
Ce sera simple pour l’enfant : se centrer sur les éléments sonores et graphiques, traiter les mots comme des objets, et inventer des mots qui n’existent pas ou déformer ceux qui existent en déplaçant les syllabes.
Le principe alphabétique, c’est ce qui compte, le sens, pour quoi faire ?
Phonologie, phonologie… Tant qu’à faire jouer avec des sons, je préfère la musique ! D’ailleurs, les enseignant feront chanter les « unités sonores » aux enfants, il faut bien qu’ils prennent un peu de plaisir !
Phonologie, phonologie… Ces prescripteurs conviennent que c’est difficile pour un enfant, que ce n’est pas naturel… C’est vrai, heureusement qu’il n’apprend pas à parler ainsi !
Phonologie, phonologie… Qu’importe, dés la moyenne section l’enfant est prêt pour « isoler phonétiquement une syllabe », « comprendre la segmentation d’un écrit » et « le principe alphabétique ». Il pourra repérer les unités plus petites : lettres et phonèmes. Et bien sûr tout ce qui va avec : « nom, valeur sonore et tracé ».
Phonologie, phonologie… « Quand l’enfant est sensible aux similitudes sonores, qu’il est capable de segmenter la parole en mots et les mots en syllabes, qu’il connaît les lettres et le son qu’elles produisent, on peut envisager la découverte du phonème (développer la conscience phonémique) »
Et bien sûr, tout l’apprentissage graphique va se faire parallèlement à celui des phonèmes.
L’enfant « dira », « lira », écrira » des petits segments de notre langue, des partitions limitées à la mécanique répétitive. Un mot qui déclenche une image, un sentiment, un questionnement… c’est complètement proscrit. On est loin de la partition symphonique de la lecture comme tremplin de la compréhension du monde !

Les inégalités ont de l’avenir !
Pour tous les enfants, tristesse et inquiétude.
Inquiétude, mais pas la même pour tous.
Les enfants qui n’ont que l’école pour découvrir le monde, pour parler, pour découvrir la lecture et l’écrit seront encore plus désavantagés, les apprentissages non mécaniques, complexes leur seront de plus en plus inaccessibles.
De plus en plus tôt, dès trois ans, les dés sont jetés : pour les uns l’exécution, l’obéissance, la répétition, pour les autres l’imagination, la critique, la complexité…
L’école de la confiance pour certains, l’école du tri précoce pour tous !
Heureusement, l’enseignant n’est pas encore réduit à un simple exécutant, sa liberté pédagogique lui permet de rendre l’enfant acteur et auteur tout en respectant les programmes… Le danger existe quand même, quand peu ou pas formé, il suit les guides pédagogiques.
Mais soyons optimistes !
Des formations sont proposées par des mouvements pédagogiques et d’éducation populaire, des associations, des syndicats… et ces enseignants ainsi formés feront de la pédagogie, mutualiseront et essaimeront d’autres pratiques autour d’eux.
Une résistance en actes !

Le blog de Catherine Chabrun

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