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Après la crise, "passer d’une école scolaire à une école qui prépare à l’entrée dans la société. » Interview du sociologue Jules Donzelot, réseau social JobIRL (Carenews)

14 janvier Version imprimable de cet article Version imprimable

« Pour une école qui prépare à l’entrée dans la société. » Interview de Jules Donzelot, chercheur associé au Centre Emile Durkheim en sociologie de l’éducation et délégué scientifique et développement chez JobIRL
La pandémie de COVID-19, malgré tous les efforts mis en place par l’Éducation nationale depuis le début de la crise sanitaire et économique, a bouleversé le parcours scolaire d’énormément de jeunes en France, et en particulier celui de ceux issus de quartiers populaires ou ruraux. Quels sont les impacts sociaux et éducatifs de cette crise et comment s’en sortir ? Pour répondre à ces questions, nous avons interrogé Jules Donzelot, chercheur associé au Centre Émile Durkheim en sociologie de l’éducation et délégué scientifique et développement chez JobIRL. La plateforme de JobIRL, le « LinkedIn des 13-25 ans », met les jeunes en relation avec des professionnels et des étudiants de tous secteurs d’activités afin de les aider à construire leur projet professionnel. Elle réunit aujourd’hui plus de 70 000 membres. JobIRL vient de sortir l’étude Orientation In Real Life 2020, qui met en lumière la relation que les élèves entretiennent avec leur orientation scolaire et professionnelle.

Quel a été l’impact de la crise sanitaire et économique sur les jeunes issus des quartiers prioritaires de la Ville et des milieux modestes ?
La crise a eu pour conséquence, notamment lors du premier confinement, le décrochage, au niveau scolaire ainsi que de l’orientation, de 500 000 à 800 000 élèves en tout. Ce chiffre concerne avant tout les quartiers prioritaires, car les solutions alternatives proposées dépendaient beaucoup de solutions numériques et digitales au domicile des élèves, et au-delà des ressources matérielles, d’une maîtrise des codes numériques suffisante pour s’emparer des dispositifs proposés, que ce soit par l’État ou par les associations comme JobIRL. Finalement, ce sont les élèves qui étaient déjà « connectés », notamment à des dispositifs comme des cordées de la réussite, l’Afev, ou JobIRL, qui, même si à risque, ont pu se préserver d’une forme de décrochage. Il est dommage que ces dispositifs et les moyens matériels qu’ils impliquent n’aient pas été suffisamment étendus suffisamment vite pour qu’on puisse avoir un effet préventif sur le décrochage de cette masse d’élèves pour lesquels l’enjeu central aujourd’hui est de les aider à raccrocher au parcours scolaire et au parcours d’orientation. On a déjà des élèves dans les milieux populaires et ruraux qui ont du mal à trouver du sens à leur parcours scolaire et leur rapport à l’école : « Qu’est-ce que j’y fais ? » Le risque quand il y a une coupure physique avec l’école est que cette motivation est encore plus difficile à trouver parce que l’école ne devient qu’une obligation d’exigence scolaire, et n’est même plus l’occasion de voir ses amis et de s’amuser.

Comment s’en sortir ?
Pour redonner du sens à l’école dans cette situation, il faut des dispositifs qui vont plus porter sur des enjeux de motivation, d’aspiration et d’orientation que sur du contenu scolaire stricto sensu. Parce que surinsister sur la réussite scolaire, dans un moment où vous êtes mis en difficulté physiquement et matériellement par rapport à l’école, peut avoir un effet décourageant. La seule manière à ce moment-là d’avoir un effet préventif sur le décrochage, c’est de multiplier les contacts, de reconnecter les élèves à des gens réels et pas seulement à des devoirs par du digital.

Cette année, le stage de 3e a été rendu facultatif par Jean-Michel Blanquer, car les entreprises n’étaient pas en mesure d’accueillir les jeunes dans les bonnes conditions, mais l’État a fortement incité les associations à proposer des alternatives. JobIRL a fait partie des rares associations à pouvoir proposer très rapidement un dispositif totalement digital au stage de 3e, « Mon stage de 3e autrement ». On a voulu faire en sorte qu’ils aient accès aux bénéfices du stage en ce qui concerne la découverte de l’entreprise et qu’ils puissent échanger avec des professionnels en visioconférence, en interview métiers, en conférence de pros qui racontent leur quotidien avec toute la classe et participer à des ateliers assurés par des professeurs ou des salariés de JobIRL à distance. On a pu faire des rencontres réunissant jusqu’à 160 élèves simultanément ! Finalement, il y a aussi une sorte de plaisir du côté de l’innovation, du digital et de l’interactivité qui emportent aussi un peu les élèves dans une bonne ambiance.

Il est difficile d’imaginer qu’un tel bouleversement comme celui vécu par les élèves cette année n’a eu aucun effet sur les actions de lutte pour l’égalité des chances en cours. Les dispositifs numériques sont-ils au cœur des réponses qui nous permettront de rattraper le retard pris ou y’a-t-il autre chose à faire ?
La crise a permis de canaliser l’attention des pouvoirs publics sur les solutions digitales les plus efficaces. Ça a permis à l’État d’accorder une importance croissante, et qui va continuer à aller croissant, au mentorat. C’est intéressant, car on avait jusque-là uniquement le versant « tutorat académique ». Là, on se rend compte que ce dialogue garde l’élève dans le chemin de l’école, à le faire adhérer à l’école. Le Gouvernement va sûrement renforcer le soutien aux programmes de mentorat, mais la limite sera que seuls les dispositifs qui rentraient déjà dans la vision de l’éducation que le ministère avait déjà avant la crise, c’est-à-dire le parti-pris de la visée de l’excellence scolaire, vont se trouver valorisés à la sortie. On aurait pu imaginer que la crise soit l’occasion d’interroger de façon plus radicale le modèle d’égalité des chances en France et d’avoir une approche beaucoup plus large de comment on peut aider les élèves à faire en sorte que leur parcours scolaire ait du sens pour eux, tout au long de ce parcours. On continue de mettre l’accent sur la poursuite d’études d’excellence et les meilleures filières au lieu de se dire que la crise a montré que toutes sortes de métiers dits dévalorisants et dévalorisés sont en vérité centraux dans la société, et réapprendre à les valoriser dans les politiques d’orientation. Cela nécessiterait une politique à très grande échelle du type de ce que propose JobIRL avec son programme « Connecte-toi à ton avenir » pour systématiser les interactions des collèges et lycées avec les entreprises et les établissements d’enseignement supérieur du territoire. Cela leur montrerait ainsi la grande diversité des métiers qui existent dans la société aujourd’hui et que chaque métier a une valeur propre.

Comment voyez-vous l’avenir de l’éducation ? Quels sont les changements vraiment enclenchés ? Comment va-t-on pouvoir mettre fin au décrochage scolaire massif ?
S’il y a un fil directeur du changement, c’est l’individualisation du parcours scolaire. On accorde de plus en plus d’importance à l’élève en tant que personne qui doit élaborer un projet et le poursuivre. C’est quelque chose qu’on retrouve dans la réforme des spécialités, de Parcours Sup. Ça accentue la responsabilité des élèves dans leur parcours, mais ça accentue aussi la responsabilité de l’État à les accompagner efficacement, notamment sur l’orientation, sinon ce n’est pas juste. C’est un concept qui vient d’Angleterre et en France, on commence à percuter sur ça. Cela pourra agir sur le décrochage scolaire, car plus on fera de l’orientation en amont, plus elle sera massive, plus on donnera un sentiment d’inclusion sociale aux élèves. Car c’est dire aux élèves : « On vous attend dans la société, on vous veut. Quel que soit votre profil, on va vous trouver une place. » Massifier l’aide à l’orientation le plus tôt possible et de façon personnalisée, c’est remonter sur les causes structurelles du décrochage. Dès le CM2, il faudrait, par exemple, systématiser les journées des métiers des parents pour donner un premier accès des jeunes à la diversité des métiers. C’est une grande transformation de l’école, qui passera d’une école scolaire à une école qui prépare à l’entrée dans la société, dans le monde réel.

Extrait de carenews.com du 11.01.21

Le site de jobirl

 

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