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Travailler en coopération à l’école, dossier de la Revue internationale d’éducation de Sèvres, n°90 (le Café, ToutEduc)

21 octobre 2022

Revue de Sèvres : Travailler en collaboration à l’école ?
"Les exhortations à coopérer ne manquent pas, venues de l’échelle supranationale, relayées ensuite à toutes les échelles de l’autorité éducative : collaboration entre élèves, entre enseignants, entre enseignants et élèves, entre enseignants et autres personnels, entre personnels et parents, entre l’école et ses partenaires territoriaux". Et pourtant force est de constater que cette collaboration est rare. Jean Pierre Véran et Patrick Rayou, qui dirigent ce numéro 90 de la Revue internationale d’éducation de Sèvres, expliquent cette situation à travers 9 articles qui proposent un tour du monde de la question (France, Catalogne, Chine, Japon, Mexique, Rwanda, Suisse, Québec, Suède). Il y a de bonnes raisons à cette rareté de la coopération pourtant si fortement soutenue aussi bien par l’Ocde que par le ministère.

Coopération et collaboration

"Si l’on peut estimer, comme Sylvain Connac, que « les organisations coopératives sont l’avenir de l’école », il faut aussi admettre avec lui qu’« elles ne sont pas des évidences »". Il ne suffit pas de prescrire la collaboration pour qu’elle existe. Et le numéro 90 de la Revue internationale de Sèvres en fait la démonstration.

Ouverte par un article de Sylvain Connac, la revue introduit la distinction entre collaboration et coopération. "Dans la collaboration, où prime la production, les tâches se répartissent en fonction des talents individuels déjà construits, les meilleurs se réservant celles de niveau élevé. Dans la coopération, les élèves sont partie prenante du projet et dépendants les uns des autres au sein de pratiques d’entraide ou de tutorat qui les aident à progresser individuellement". C’est bien la coopération qui est soutenue aussi bien par l’OCDE que par le ministère français de l’éducation. Le dernier exemple en est donné par les réunions du CNR. Le ministère attend de la coopération entre professeurs , personnels de direction, parents, associations, entreprises des solutions innovantes pour améliorer les résultats scolaires. On le retrouvera aussi probablement dans le "nouveau pacte" annoncé pour les enseignants.

Collaboration et identité disciplinaire

Mais ce que montre le tour du monde retenu par la Revue c’est que cette collaboration se heurte à de nombreux obstacles. Ainsi un exemple mexicain, montre que le numérique n’introduit pas automatiquement de coopération entre les élèves. "L’usage intensif des plateformes digitales requiert des manières de travailler qui font que chacun réalise un fragment de la tâche, loin des idéaux institutionnels affichés de collaboration, d’esprit critique et d’autonomie intellectuelle".

Un intéressant article sur la préparation en collaboration des cours en Suède apporte lui aussi un intéressant éclairage. Les auteurs se sont attachés au travail en équipe des professeurs de maths et d’histoire. "Ils observent que la collaboration diffère en raison des structures de connaissances sur lesquelles reposent les disciplines. Les auteurs éclairent ainsi un quasi-angle mort des appels à la collaboration, qui ignorent cette réalité disciplinaire contrastée en fonction de la structuration verticale ou horizontale des connaissances". Les cultures disciplinaires sont tellement différentes que la collaboration entre enseignants de disciplines différentes semble bien difficile.

Les limites des lesson studies

Un autre article analyse le travail en collaboration entre enseignants et personnels du médico social en Suisse et au Québec. "Les auteurs insistent sur la tension majeure existant entre l’autonomie professionnelle des personnels, qui organisent leur travail selon les priorités de leur métier, et le modèle organisationnel prescrit par l’autorité éducative, qui tend à privilégier les besoins déterminés par l’organisation. Les identités professionnelles résistent à l’identité institutionnelle".

Plus intéressant encore est le détour par le Japon. Porté d’abord par l’OCDE, le modèle des "lesson studies" est vivement encouragé en France. Ce qu’on a retenu des lesson studies c’est la préparation en commun par les enseignants d’une leçon modèle que tous déclinent par la suite. C’est ce modèle que l’on retrouve dans l’idée des "constellations" des plans français et maths et dans les incitations à l’ouverture de sa classe aux autres enseignants et aux personnels de direction au nom de la nécessaire collaboration pour redresser le niveau des élèves.

Or ce que montre Ryoko Tsuneyoshi c’est que les lessons studies ne sont que la partie émergée d’un iceberg : le tokkatsu. Le tokkatsu c’est un temps d’apprentissage intégré qui est suivi par tous les élèves à tous les niveaux. C’est un temps où on travaille des finalités éducatives et sociales bien plus importantes qu’un point disciplinaire. Or le tokkatsu c’est l’aboutissement de nombreuses lesson studies.

Il est vain d’imposer la collaboration

A la lecture du numéro on comprend mieux les difficultés à la mise en place de la collaboration malgré tout le soutien institutionnel dont elle bénéficie. Pour la plupart des enseignants elle est vécue comme une forme de déprofessionnalisation. En l’imposant on s’attaque frontalement à leur identité disciplinaire et professionnelle. De plus, ces incitations se font au bénéfice d’une conception étrangère, venue de sociétés asiatiques (Japon, Singapour) qui ont des modèles de société fort différents du notre. Finalement la collaboration impulsée par la voie hiérarchique est le masque de nouvelles formes de controle du travail enseignant. Et c’est cela qui bloque son expansion.

"Il est vain de penser par injonction et consigne administrative de faire travailler ensemble des enseignants", explique Jean-Pierre Véran. Si le numéro ne se conclut pas par ce constat, il recadre fortement les espoirs mis par certains dans ce concept.

François Jarraud

Travailler en collaboration à l’école, Revue internationale d’éducation de Sèvres, n°90

Sommaire

Extrait de cafepedagogique.net du 20.10.22

 

La coopération en éducation, bien que prônée de tous côtés, est loin d’être une évidence (Revue internationale d’éducation, Sèvres)

"Les exhortations à coopérer ne manquent pas, venues de l’échelle supranationale (notamment l’OCDE, ndlr) (...) : collaboration entre élèves, entre enseignants, entre enseignants et élèves, entre enseignants et autres personnels, entre personnels et parents, entre l’école et ses partenaires territoriaux (...). Le travail collaboratif à l’école est prôné depuis longtemps par des pédagogies alternatives, et depuis plus longtemps encore par de grandes figures de l’éducation (...). Néanmoins l’idée que la collaboration (...) serait la voie royale pour les apprentissages scolaires doit être regardée de près (...). L’idée qu’on ’apprend mieux à plusieurs’ est à nuancer", écrivent Patrick Rayou (Paris-8) et Jean-Pierre Véran (CY Cergy) qui ont coordonné le dossier "travailler en collaboration à l’école" du dernier numéro de la revue internationale d’éducation de Sèvres.

Et d’ailleurs, faut-il parler de collaboration ou de coopération ? Sylvain Connac (U. de Montpellier) les distingue, dans la collaboration, c’est le résultat qui compte et "les tâches se répartissent en fonction des talents individuels déjà construits, les meilleurs se réservant celles de niveau élevé. Dans la coopération, les élèves sont partie prenante du projet et dépendants les uns des autres au sein de pratiques d’entraide ou de tutorat qui les aident à progresser individuellement", mais au risque de voir la classe se transformer "en un espace de désordre" ! L’auteur n’en pense pas moins que "les organisations coopératives sont l’avenir de l’école", mais elles "ne sont pas des évidences", tant elles exigent de changements dans la manière de concevoir les apprentissages et dans les formations censées y préparer les enseignants.

Et, l’une après l’autre, les contributions venues de divers pays témoignent de ce que ce ne sont nulle part des évidences. Masengesho Kamunzinzi (U. du Rwanda) montre bien que le système d’enseignement simultané (qui réunit des enfants de même âge et de même niveau dans une classe avec un enseignant dont la parole fait autorité, selon le modèle dominant en Europe, ndlr) a été importé avec la colonisation, alors que "la nature collaborative des apprentissages informels est patente dans certaines sociétés d’Afrique" et que "les potentialités qu’offrent (les) modèles éducatifs collaboratifs sont non négligeables". D’ailleurs, les écoles qui accueillent les enfants de familles riches invitent les élèves "à développer des projets communs" mais "l’esprit de compétition reste omniprésent".

En Nouvelle-Zélande en revanche, "les héritiers de la Couronne britannique" ont entrepris de réhabiliter des concepts de la culture maori "pour favoriser à l’école une culture du leadership, des liens, de la prise en compte de points de vue différents dans le cadre de l’apprentissage horizontal entre pairs". En effet, "des concepts maoris ancestraux sont opérationnels pour développer une éducation reposant sur la coopération, la confiance et la bienveillance". C’est le seul article qui témoigne d’une réelle mise en oeuvre, à cette échelle, de ce qui reste ailleurs des injonctions "démenties dans les faits pour de multiples raisons".

C’est notamment le cas de la coopération entre enseignants, comme le montre l’étude suédoise. Des professeurs de mathématiques, pour lesquels le savoir n’est pas sujet à débat et qui s’inquiètent des modes de transmission, et des professeurs d’histoire, qui ne sont pas toujours d’accord sur les contenus, vont limiter leurs échanges à "des considérations générales relatives à la socialisation des élèves, et non à leurs apprentissages". De même, "les chefs d’établissement et les enseignants ont des visions souvent très éloignées des aspects liés à la vie interne des établissements autant que des modalités pédagogiques et didactiques à utiliser". Les uns "organisent leur travail selon les priorités de leur métier" tandis que l’autorité éducative "tend à privilégier les besoins déterminés par l’organisation. Les identités professionnelles résistent à l’identité institutionnelle."

Ryoko Tsuneyoshi (Bunkyo Gakuin University, Japon) apporte toutefois un éclairage différent avec le "tokkatsu", des enseignements non disciplinaires qui ont toute leur place dans le curriculum, "au même titre que les mathématiques ou la lecture" et dont le but est, par nature, la collaboration pour "identifier et résoudre des problèmes pour améliorer la vie de classe et la vie scolaire", ce qui peut passer par le fait de servir ses camarades à la cantine, ou de faire le ménage dans la classe, mais ce qui suppose un vaste consensus sur les valeurs à développer "au sein du modèle holistique japonais" (très différent du nôtre, ndlr). L’auteur estime que "le potentiel du travail collaboratif des enseignants, comme celui des élèves, n’est l’apanage d’aucune culture". La diversité des contributions dans cette livraison de la revue donne le sentiment qu’au contraire, c’est dans chaque culture que le travail collaboratif doit trouver à s’inscrire, selon des modalités spécifiques.

"Travailler en collaboration à l’école", Revue internationale d’éducation de Sèvres, n° 90, septembre 2022, 17€

Extrait de touteduc.fr du 20.10.22

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