Dans Le Point, Jean-Paul Brighelli interviewe Laurent Tramoni (responsable SNES, qui enseigne dans le même collège que lui) sur la mixité scolaire à Marseille et la réforme du collège

28 novembre 2015 Version imprimable de cet article Version imprimable

Laurent Tramoni, professeur agrégé de mathématiques à Marseille et responsable du Snes (je rappelle que je suis moi-même membre du Snalc, tout aussi opposé aux réformes en cours), a bien voulu répondre à mes questions sur la mixité scolaire dans la "cité phocéenne", où nous enseignons tous deux. Qu’il en soit remercié. Je n’y ai pas ajouté de commentaires : il est assez significatif qu’un syndicat de gauche juge, comme moi, comme l’écrasante majorité des enseignants, que le discours de Mme Vallaud-Belkacem sur la "mixité scolaire" va dans le même sens que sa réforme du collège (qu’il appelle fermement à boycotter) : à l’assaut des plus déshérités.
Jean-Paul Brighelli

[...] Le ministre ne met-il pas sur le dos de la "mixité" des problèmes bien plus généraux auxquels le gouvernement ne veut pas s’attaquer ?

On voit que la fracture nord-sud de Marseille se reproduit, comme en fractale, dans les arrondissements ou les quartiers... Il existe des cités très paupérisées dans le 8e arrondissement de Marseille [en théorie le plus « chic » et le plus protégé de la ville], et les collèges qui leur sont proches accueillent une population sociologiquement comparable à celle des quartiers nord. Inversement, il y a dans les quartiers nord une réelle mobilité sociale de familles qui accèdent à un emploi stable, à la propriété... On voit voisiner des cités ghettoïsées et des copropriétés récentes, petites résidences ou de pavillons...
En fait, les arrondissements des quartiers nord sont loin d’être homogènes socialement. La difficulté que nous avons en ce moment, c’est que les familles populaires qui ont réussi à saisir ce courant social ascendant jouent elles aussi une carte individuelle. Elles sortent leurs enfants du collège de proximité si le climat scolaire y est trop dégradé, par le biais de l’assouplissement de la carte scolaire, pour aller dans un collège voisin ayant meilleure réputation.

L’homogénéisation sociale produite par l’assouplissement de la carte scolaire est un phénomène qui est globalement favorable à l’enseignement privé, mais celui-ci arrive en bout de chaîne : les contournements de la carte scolaire se font "de proche en proche", par la concurrence scolaire que se livrent les établissements d’un même quartier, d’un même arrondissement. [...]

[...] N’y a-t-il pas un danger évident d’inciter les gens — particulièrement les classes moyennes inférieures — à faire l’effort financier d’aller vers le privé, déjà surchargé ? Additionné à la réforme du collège, n’y a-t-il pas un risque accru d’école à deux ou trois vitesses — au nom d’une pseudo-bonne intention ?

La réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem prive des collèges publics de dispositifs pédagogiques permettant de retenir des familles provenant du secteur qui misent sur la réussite de leur progéniture (options, classes bilangues, etc.). En affirmant le principe de l’autonomie de l’établissement, elle favorise les stratégies de distinction des politiques d’établissements qui vont aggraver les effets du consumérisme scolaire et de la discrimination sociale. Le privé en sortira renforcé en effet.

Extrait de lepoint.fr du 26.11.15 : Najat Vallaud-Belkacem veut-elle vraiment lutter contre la ségrégations scolaire ?

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