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"Maternelle attaquée : quelle riposte ?" : interventions de Véronique Boiron et Joël Briand au webinaire du SNUipp (Le Café)

25 janvier Version imprimable de cet article Version imprimable

Véronique Boiron et Joël Briand : Maternelle, quelle riposte ?
En quoi les propositions du Conseil supérieur des programmes attaquent-elles les fondements de la maternelle ? Mardi 19 janvier 2021, le SNUipp-FSU organise un webinaire spécial maternelle « Maternelle attaquée : quelle riposte ? ». Véronique Boiron et Joël Briand, chercheurs, interviennent lors d’une table ronde animée par Guislaine David, porte-parole du syndicat. C’est l’occasion pour les chercheurs de répondre aux questions des professionnels de l’école maternelle. Quelles orientations sous-entendent les propositions du CSP ? Quelle marge de manœuvre pour les enseignants et enseignantes ?

A la suite de la parution de la note du CSP parue en décembre dernier, qui « remet en cause les fondements même de l’école maternelle », selon la porte-parole, le webinaire a été organisé. « C’est une première étape de notre riposte. On souhaite informer nos collègues de ce qui va se passer dans les prochaines semaines. Au ministère, un groupe de travail élargi travaille déjà sur cette note en ce moment-même très certainement dans une perspective de modification et de réécriture des programmes. Comme à notre habitude, nous mobilisons l’expertise des chercheurs et chercheuses pour nous accompagner dans l’analyse des enjeux d’une telle modification. Et nous ne sommes pas seuls à être inquiets, avec d’autres acteurs de l’école, des syndicats, des associations pédagogiques telles que l’AGEEM ou encore l’ICEM, nous formons un front uni pour défendre l’école maternelle et les programmes de 2015. L’organisation d’un colloque sur la maternelle est d’ailleurs déjà engagée pour le printemps prochain », ajoute-t-elle.

Primarisation et préparation aux évaluations de CP

« La note du CSP propose une réécriture du programme de la maternelle. Une réécriture qui marque une véritable rupture concernant ses missions. La place du langage, le rôle du jeu dans les apprentissages, l’évaluation positive, le principe du tous et toutes capables, déterminants d’une école première accueillante, bienveillante et exigeante, sont remis en cause au profit d’une primarisation et de la préparation aux évaluations standardisées de CP. L’individualisation prime sur l’apprendre ensemble. Les interactions entre pairs sont minorées. Les apprentissages se réduisent à des procédures mécaniques et répétitives visant l’acquisition des savoirs fondamentaux. Commander ce qui se passe à la maternelle par les impératifs de performances scolaires à l’entrée de l’élémentaire devient l’objectif prioritaire, bien loin des trois missions assignées en 2015 à l’école maternelle : accueillir, éduquer et préparer la scolarité future. Cette primarisation s’inscrit dans la politique de resserrement sur les fondamentaux lire, écrire, compter ignorant les autres domaines d’apprentissage, notamment les arts et les activités physiques. Les formes d’enseignement proposées et les attendus de fin d’école maternelle le traduisent. Le langage se réduit à la syntaxe et au vocabulaire. L’aspect cardinal prime sur la construction du nombre. Autant de choix qui démontrent une ignorance conjuguée des étapes du développement de l’enfant et leurs différences entre élèves, et de la didactique des enseignements en maternelle » explique Guislaine David dans son propos introductif.

Une image caricaturale de l’école maternelle

Pour Joël Briand, « cette note est une sorte de patchwork, mal écrit et qui présente une sorte d’allégeance à une image de la maternelle, celle de la rue de Grenelle. Elle est pleine d’incohérence. C’est la première fois que dans un texte ministériel on cite des chercheurs, ceux qui prônent les neurosciences. C’est assez hallucinant et contraire à tout écrit scientifique ». Pour Véronique Boiron, « Dans ce texte, il y a une volonté manifeste que tous les élèves connaissent les noms des lettres et leurs sons… Comme si c’est ce qui était nécessaire pour acquérir la langue. Je rappelle qu’un enfant apprend à parler dans le cadre de ses relations avec les personnes qu’il a en face de lui et dans une volonté de diffuser un message à son interlocuteur. Aucun enfant n’apprend à parler en apprenant une liste de mots ou des situations syntaxiques… Un enfant apprend à parler en parlant. C’est en amenant l’enfant de façon informelle à échanger qu’il développera son vocabulaire et sa façon de s’exprimer. On apprend aux élèves à utiliser la langue pas à l’analyser. Ça rappelle assez les programmes de 2008. Et ceci n’est qu’un exemple de ce qui est complètement ahurissant dans cette note… Cette note montre une vision caricaturale de l’école maternelle ».

Fondamentaux et évaluation dès la PS

Guislaine David rappelle que « les programmes de 2015 ont été très bien accueillis par les professionnels, que ce soit du côté des enseignants et enseignantes que des chercheurs et cette succession de changements de programmes fragilise l’école ».

« A l’école maternelle, on grandit en apprenant. l’élève y vit des expériences, explore et agit sur le monde. L’entrée progressive dans l’écrit leur apporte les clés pour comprendre le monde. Ils y trouvent la possibilité de s’émanciper de leur milieu. C’est ça l’école maternelle. Centrer sur les fondamentaux, c’est avoir une vision passéiste de cette école spécifique » selon Véronique Boiron. « C’est une vision étriquée des mathématiques qui ramène les mathématiques à l’apprentissage du calcul. Les programmes de 2008 avaient été une véritable régression, ceux de 2015, nous avaient permis de sortir de cette vision… On a une sorte d’effet de marées, c’est épuisant » souffle Joël Briand.

Du côté de l’évaluation, les chercheurs rappellent qu’en 2015, l’évaluation positive était une véritable révolution. Avec ces programmes, l’enfant est considéré comme une personne qui est en train d’apprendre. Cette une vision extrêmement positive, pour l’enfant, ses parents et les enseignants. « Le jeu, qui y est central, est très important car très proche d’une situation d’apprentissage contrairement à ce que sous-entend la note. » ajoute Joël Briand.

Selon Véronique Boiron, « l’évaluation prévue en petite section est complétement différente, elle ne regardera pas l’enfant comme un être singulier. Ce sera la même évaluation pour tous les enfants de PS, ce qui est le contraire du carnet de progrès ». « Et qui évalue-t-on lorsqu’on évalue des enfants à l’entrée de la maternelle si ce n’est les familles ? Cela risque de créer de la crispation entre l’école et les familles » pour Joël Briand.

L’inquiétude est réelle chez les enseignants et enseignantes. Plus de 2000 participants étaient comptabilisés jusque tard dans la soirée. Un nombre conséquent pour un webinaire. « Sur le terrain, il faudra réagir, si cette note aboutit à un changement de programmes. Les enseignants sont des intellectuels. Ce type d’écrit, tout comme le livre orange ou autres prescriptions ministérielles, laisse penser que ce ne sont que des exécutants. Non, les enseignants et enseignantes sont des concepteurs. D’ailleurs, la formation initiale et continue des professeurs des écoles doit être au niveau de cette ambition » conclut Guislaine David. Elle invite d’ailleurs enseignants et enseignantes à manifester leur mécontentement lors de la grève prévue le 26 janvier prochain.

Lilia Ben Hamouda

Extrait de cafepedagogique.net du 22.01.21

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