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Bruno Devauchelle : - Vacances, inégalités, numérique à l’école - Le numérique a-t-il un avenir en éducation ? (Le Café)

5 juillet Version imprimable de cet article Version imprimable

Bruno Devauchelle : Les vacances, le numérique et l’école
Les vacances sont encore plus inégalitaires que les périodes scolaires, c’est ce qu’en disent les chercheurs qui se penchent sur cette période de l’année pendant laquelle l’école est "absente" de l’espace social. Le rituel de la rupture est d’autant plus important pour les enfants et leurs parents qu’il est aussi largement soutenu par les enseignants et plus largement par l’institution scolaire. En proposant des "vacances apprenantes", le ministère tente de colmater cette brèche dans le principe de l’égalité porté par l’école. Il faut reconnaître qu’historiquement l’été était aussi celui des travaux des champs et celui des colonies de vacances et autres centres aérés. C’est en 1985 qu’une question émerge dans l’espace social et celui de la recherche : Les temps de loisirs peuvent-ils être formateurs ? Peut-on utiliser les vacances ou les lieux de vacances pour aborder l’informatique ?

Le numérique en vacances

En 1985, à partir du plan IPT, il est proposé que les établissements scolaires équipés de matériels informatiques puissent ouvrir ces espaces à d’autres publics en dehors du temps scolaire. Il s’agit de développer une certaine connaissance de l’informatique dans la société. À ce mouvement issu de l’Éducation Nationale s’ajoutent des initiatives privées. L. Bachman, A. Ehrenberg, P. Yonnet évoquent la place de l’informatique au Club Méditerranée, autrement dit ils interrogent cette pratique qui introduit une activité du monde professionnel dans un espace-temps consacré aux loisirs et aux vacances. Ces deux propositions nous amènent à penser que de manière récurrente, les temps de vacances font l’objet d’interrogations dont l’éducation populaire s’est emparée depuis longtemps, mais dont le système scolaire est resté en marge. Si nombre d’enseignants ont été aussi animateurs et directeurs de centres de vacances, nombre d’élèves ont aussi fréquenté ces centres et lieux de loisirs (CLSH...) non pas en vue d’apprendre, mais de faire des loisirs des temps "constructifs". Jean Houssaye a été un des rares chercheurs à s’intéresser à ces temps comme le signale Dominique Glasman qui lui-même a mené ses recherches sur et « aux marges de l’école" et il met en évidence la manière dont ces "autres moments/lieux" que l’école participent des ambitions de celle-ci. Et pourtant, les fameuses "colonies de vacances" tendent à se réduire de manière importante, voire de disparaître.

Dans les familles, les écrans, en particulier de la télévision et de l’ordinateur (tablette, smartphone) ont parfois remplacé les activités proposées sur temps de loisir aux enfants. À la grande différence des activités proposées par des associations, des collectivités et autres, ces situations ne sont pas ou peu accompagnées. Pour le dire autrement, des parents ne pouvant faire face à ces temps de vacances tentent de trouver des "dérivatifs". Les travaux sur les loisirs en temps de vacances ont montré des très grandes inégalités entre les enfants. Les vacances renforceraient les inégalités sociales et scolaires. Or la présence de moyens numériques à la maison peut faire penser à un moyen complémentaire pour occuper ces temps (40% des foyers ne quittent pas leur domicile pendant les vacances, sans ignorer les différences dans la manière de vivre des temps de vacances, même quand on se déplace).

Ouvrir la boite noire

Il ne nous appartient pas, ici de revenir à la question des vacances, leurs temporalités, leur organisation. Mais on ne peut ignorer, après l’année et demie de crise sanitaire vécue qu’il y a eu une illustration possible de ce qui pourrait être pensé en matière de "contenu" de ces vacances en y incluant le numérique. Mais il ne peut y avoir substitution, car une dimension présente à l’école mais aussi dans les centres de loisirs est essentielle : les relations humaines, l’accompagnement possible par les adultes et entre pairs. Les enfants, pour la plupart, ont eu hâte de revenir à l’école après le premier confinement pour d’abord retrouver les amis, les copains, les autres. Ils voulaient aussi sortir un peu de l’étouffant (trop souvent) huis clos familial accompagné de la classe à distance. Il ne faudrait pas que certains s’empressent de voir dans les moyens numériques le remède à la carence éducative de notre société contemporaine de plus en plus individualiste. Pas non plus imaginer la systématisation de la forme scolaire, jusque dans les vacances (où sont passés les devoirs de vacances d’il y a longtemps).

Ce qui pose problème aujourd’hui c’est la concurrence possible entre des modes d’accès à l’information : l’école d’une part, les moyens numériques d’autre part. Pour quoi s’intéresser à l’information ? Parce que c’est la matière première du développement cognitif (reprenons ce que dit Michel Serres à ce sujet). Or les temps de vacances sont justement ces temps qui donnent du temps pour accéder à d’autres informations, à davantage d’informations. Selon les milieux sociaux, les moyens matériels, chacun va organiser son environnement de vie. C’est justement cet environnement de vie qui fait question : qu’est-ce qui le compose ? Comment est-il géré ? Quel accompagnement à ces usages ?. Pour l’école, le hors l’école, c’est le plus souvent la boîte noire. Le confinement a révélé qu’il y avait là un vrai problème. Du coup, le ministère a cru bon de s’emparer de la question de la formation des parents (volontaires, tout de même) comme on le lit dans le projet Territoires Numériques Éducatifs (TNE). Dans un petit ouvrage diffusé par nos amis Belges de la fédération Wallonie Bruxelles, la question est posée clairement. Ludovic Gadeau propose "La parentalité désorientée mal du XXIè siècle ?" ouvrage accessible gratuitement en ligne à cette adresse.

Des éditeurs de contenus numériques tentent aussi d’ouvrir d’autres chemins, comme l’éditeur Bayard qui avec sa plateforme Bayam nous propose justement des contenus qui, en période non scolaire, peuvent attirer les enfants sans y ajouter le cadre scolaire. Mais c’est plutôt en sollicitant la curiosité, l’envie d’aller plus loin, de découvrir que ces démarches sont positives. Au-delà des offres gratuites et payantes, les parents sont invités de plus en plus à faciliter chez leurs enfants cette envie d’aller voir plus loin, la curiosité.

Car c’est ce processus mental complexe qui structure aussi bien la motivation, l’intention, l’énergie qu’un enfant peut mettre dans ces activités. Encore faut-il qu’il puisse ne pas y être constamment seul ou coupé du reste du monde, car son corps aussi a besoin d’activité s’il veut participer de ce développement (pas de cerveau sans corps...). Le numérique doit alors pouvoir trouver sa juste place. Il reste au monde scolaire de se lancer dans un travail de réflexion et de propositions sur la manière d’imaginer les temps de vacances scolaires de demain... N’y a-t-il pas là aussi une question de continuité éducative.... ?

Bruno Devauchelle

Extrait de cafepedagogique.net du 02.07.21

 

Bruno Devauchelle : Le numérique a-t-il un avenir en éducation ?
La nomination d’un nouveau Directeur du Numérique Educatif (Audran le Baron, un informaticien) va-t-il participer d’un infléchissement de la politique ministérielle en termes de politique du numérique éducatif ? Ce poste de responsabilité oscille depuis sa création entre le pôle pédagogique et le pôle technique et c’est ce dernier qui revient au premier plan. Sans doute, une prise de conscience des déficiences techniques observées au cours de la crise sanitaire a-t-il pesé dans la balance. Comme de surcroit, les précédents directeurs(trices) n’ont pas réussi à engager une "vision pédagogique du numérique" au niveau ministériel, le ministre se replie sur ce qu’il considère comme l’essentiel. Cette nomination n’est pourtant pas aussi importante que la question plus globale de la place du numérique à l’école et sa mise en question qui revient sur le devant de la scène.

Une entrée par en haut

Au cours de récents échanges sur le web, nous avons pu constater qu’un certain nombre de personnes commencent à questionner la diffusion à tous les élèves de tablettes, ordinateurs et autres moyens numériques. Un des arguments employés est celui du coût en regard des priorités autres pour lesquelles l’argent serait plus utile : salaire des enseignants, taux d’encadrement dans les classes, aide sociale à la scolarisation ou à la cantine etc. Cela sans oublier les critiques concernant les enjeux écologiques de ces matériels et de leur fonctionnement, ou encore les enjeux économiques et technologiques à l’échelle de la planète. Sans ignorer non plus la concurrence des fondamentaux, lire, écrire, compter, qui, parce qu’ils constituent un socle considéré comme de base, mettent l’éducation au numérique au second plan.

Ces questionnements sont d’autant plus légitimes que, depuis le début des années 1970 il semble y avoir un non-dit autour de l’évidence de l’informatique dans le monde scolaire. Ce non-dit concerne en particulier la vision globale sur laquelle repose cette introduction volontariste et continue. On observe, dans les discours des politiques en particulier, une sorte de naïveté ou plutôt d’absence d’approfondissement de la question. Mais surtout on décèle aussi l’idée de "retard" face à l’international, aussi bien sur le plan industriel (rappelons IPT, en 1985) que sur le plan des pratiques effectives.

On peut penser que certains groupes de pressions tentent d’orienter les décisions politiques. On l’a vu récemment avec les choix faits par le ministre en matière d’enseignement de l’informatique. Alors qu’il a ignoré l’existant dans les filières technologiques, industriel et économie gestion, de l’enseignement de l’informatique il a créé un CAPES et une agrégation d’informatique qui se surajoutent. On sait que l’existence de ces deux concours est une sorte de Graal de la reconnaissance disciplinaire. Quoiqu’il en coûte et même s’il y a des offres pré-existantes, le ministère a fait des choix qu’on ne peut négliger : d’une part, il consacre un champ disciplinaire discuté depuis le début des années 1970 dans l’enseignement scolaire, mais acquis dans le supérieur (27è section du Conseil National des Universités, mais aussi 61è et 71è). D’autre part il met la priorité sur l’entrée par la connaissance par rapport à une entrée par les usages. On pourra dire cependant que les contenus de SNT (en seconde) et NSI en spécialité (première terminale) sont centrés sur des projets concrets et donc les usages, mais seulement du côté des informaticiens et pas des usagers du quotidien(même s’il y est fait allusion).

Une remise en question

Cette posture ministérielle a été bousculée par la crise sanitaire et si la poursuite de cette logique informatique a été avérée (agrégation), il a fallu aussi constater que lorsque l’on passe aux usages il y a quelques problèmes : équipements, infrastructure, mais aussi compétences, usages etc. Du coup des projets d’équipements massifs ont été proposés à nouveau par le ministère au travers l’idée de socle numérique, ou encore des équipements des Territoires Numériques Éducatifs, rejoignant ainsi les collectivités qui ont équipé depuis plusieurs années les élèves et les enseignants. Pour le dire autrement, la place du numérique dans l’enseignement scolaire s’orienterait vers une complète généralisation, en tant que de moyens bien sûr. Au vu de la place prise par les équipements et usages des moyens numériques dans la société, il y a non pas un consensus, mais une acceptation globale du fait numérique dans notre société. Cette acceptation n’est pas isolée d’un contexte économique, social, culturel et aussi bien philosophique que psychologique. C’est en particulier du fait de la puissance des très grandes multinationales du secteur qu’en France les décideurs tentent de maintenir le cap issu de l’époque de la présidence du Gal De Gaulle et poursuivie par la plupart des dirigeants depuis : maintenir la tête hors de l’eau ou tout au moins tenter de surnager dans le concert international.

Depuis la salle de classe, cela ne semble pas aussi évident, mais fait débat : comment permettre à des jeunes largement entrés dans la société numérique telle qu’elle est de ne pas être submergés par les logiques sous-jacentes qui incitent à la consommation numérique (aussi bien les objets que leurs contenus). Il ne s’agit pas, pour la plupart, de refuser systématiquement toute allusion au numérique dans l’école, mais d’avoir une distance suffisante et surtout éducatrice. Devant les difficultés rencontrées par de nombreux enseignants et les élèves, pour parvenir à un usage « satisfaisant" et "maîtrisé" du numérique dans leur pratique, ils sont nombreux à remettre en question le "tout numérique", dans la classe, mais aussi au-delà. Il n’y a pas là de courant "luddiste" ou de "révolte des canuts". Mais une série de questionnements qui ne sont pas nouveaux, mais qui sont ignorés, négligés depuis longtemps. Avons-nous encore les moyens des ambitions de nos décideurs ?

Une question culturelle

Un fait social total ne peut être négligé par l’école. Ainsi en est-il de l’informatique puis du numérique. Mais faut-il pour autant s’engager dans une concurrence effrénée ou essayer de ressembler à la société ? C’est là que les fondamentaux de l’école sont bousculés. Car il faut en revenir à l’idée même d’une scolarisation qui doit éviter l’ignorance de la population en lui fournissant les outils matériels et intellectuels pour y parvenir et donc permettre à chacun d’être pleinement citoyen. C’est là que se pose la question des compétences à développer pour cela et les manières d’y parvenir. On le sait, le B2i c’est fini, qu’en sera-t-il du PIX (CRCN) ? La création de référentiels et de certifications n’est qu’un aspect du problème. Car l’autre aspect est culturel. Désormais les pratiques culturelles sont transformées par les pratiques numériques. Peu importent les machines, le code, les algorithmes, seule une petite minorité de spécialistes peuvent y accéder. Ne commençons pas par là. La scolarisation, si elle est soucieuse d’éviter l’ignorance, doit être le lieu d’une rencontre culturelle entre une pratique sociale et le sens, les règles qu’il faut y associer. "Faire prendre conscience de" à partir d’activités de toutes les disciplines et contenus enseignés dans lesquels on peut travailler ces "objets numériques" et leur implication culturelle. "Déconstruire" ne suffit, pas, il faut aussi "construire avec" au travers des situations pédagogiques qui seront mises à profit pour "évaluer" et révéler les transformations culturelles en cours (le mot culture est ici pris au sens anthropologique).

Oui, il faut poser la question des "nuisances" multiples occasionnées par le numérique en contexte éducatif. Oui, il faut aussi les mettre en perspective avec ce qui se passe dans l’ensemble de la société. Oui, mais à condition de réfléchir en système, c’est-à-dire en essayant de révéler la complexité des problèmes posés. Malheureusement, trop souvent, les débats prennent une orientation sectorielle, en silo, et ne permettent pas une analyse sereine et durable. Il est vrai que l’espace public du débat est actuellement trop souvent marqué par des oppositions systématiques et de principe, pour ou contre ! L’omniprésence des moyens et usages du numérique dans la vie quotidienne ne peut se réduire à un combat des pros et des antis. Quant à l’école, sa situation à venir devrait être aussi repensée à l’aune de cette transformation culturelle que nous ne parvenons pas suffisamment à "lire" et à écrire. Il y a encore du chemin à parcourir, souhaitons que l’on sorte des évidences pour aller vers des choix réels.

Bruno Devauchelle

Extrait de (cafepedagogique.net du 25.06.21

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