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"L’école primaire, vue des coulisses. La culture professionnelle informelle des professeurs des écoles", par Aksel Kilic, PUF (janvier 2022) . Le commentaire critique du Café sur "l’ethnicisation des rapports scolaires"

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Additif du 18.01.22

L’école primaire vue de ses coulisses
Les coulisses sont-elles le meilleur endroit pour apprécier la pièce ? C’est pourtant le choix fait par Aksel Kilic qui livre dans un ouvrage (L’école primaire vue des coulisses, PUF) le récit d’une ethnologue infiltrée dans deux écoles. En sa qualité de professeure des écoles elle échange avec ses collègues, en salle des maitres ou lors d’entretiens personnels, et en tire les grands traits de ce que serait une culture professionnelle cachée. De ces discussions de coin de table elle tire des conclusions qui ne vont pas toutes faire plaisir à ses collègues. Elle montre que l’adoption de la loi Rilhac n’est que le premier round d’un rejet bien ancré de la hiérarchie. Le second round aura lieu dans les écoles où les directeurs à autorité fonctionnelle auront toujours besoin de la bonne volonté des enseignants. Elle montre aussi la perméabilité des enseignants aux stéréotypes sociaux. A coté du militantisme social de quelques uns, de nombreux professeurs des écoles (PE) partagent les stéréotypes défavorables aux familles populaires. L’affirmation la plus controversée sera peut-être celle d’une catégorisation ethnique des élèves comme outil d’explication des difficultés scolaires. C’est dire que la laïcité, valeur originelle de l’école, est regardée aujourd’hui par les enseignants avec méfiance tellement son utilisation politicienne la rend suspecte. Selon A Kilic, ce "vide" pourrait être comblé par un projet de lutte contre les discriminations. On mesure les ambiguïtés du monde enseignant mais aussi de l’auteure, à la fois collègue et traitre...

Histoire de coulisses

"Les coulisses est la face secrète, hors de la vue du public" de l’école élémentaire. Professeure des écoles et ethnologue, Aksel Kilic travaille sur ces coulisses à travers sa propre expérience dans deux écoles (une Rep et une école plus privilégiée) et des entretiens avec une quarantaine d’enseignants. Pour elle, "les coulisses sont le off de l’école primaire, sa face moins légitime.. et sa voix qui s’entend en marge des discours institutionnels". L’ouvrage veut donner à entendre que les professeurs ne tiennent pas en public et qui, pour l’auteure, sont constitutifs d’une culture professionnelle. Elle en tire trois champs constitutifs de cette culture professionnelle : le rapport aux parents, celui à la hiérarchie et le regard porté sur les "minorités visibles", comme on dit à l’éducation nationale. Pour ces trois domaines , une culture professionnelle cachée serait à l’oeuvre.

La loi Rilhac est-elle applicable ?

Commençons par le rapport à la hiérarchie. "La culture professionnelle informelle possède deux normes qui fondent la communauté des ses membres", écrit A Kilic. "Il s’agit de l’idée que la meilleure manière de se former est celle sur le tas, au contact du terrain et avec ses collègues"... La seconde norme... est la résistance à la hiérarchie". Cette hiérarchie s’incarne dans la personne de l’inspecteur (IEN) et du directeur. A Kilic raconte en détail ces réunions avec l’IEN où les enseignants font la démonstration de leur rejet en montrant ostensiblement à quel point ses propos sont sans intérêt. Même l’IEN dit trouver cette attitude normale ! Ce rapport à la hiérarchie éclaire d’une certaine lueur l’avenir de la loi Rilhac. A Kilic montre comment des directeurs jouent de la fonction dans des styles bien différents qui vont de l’autoritarisme au refus d’assumer son role hiérarchique. Elle montre comment des directeurs s’y prennent pour faire passer leurs décisions. Mais elle montre aussi comment les "adjoints" (les professeurs des écoles) s’y prennent pour renvoyer le directeur dans les cordes.

L’intérêt de ce chapitre est qu’il est publié au moment où la loi Rilhac est adoptée et où la majorité et la droite se félicitent d’avoir mis de l’autorité dans l’école grâce à "l’autorité fonctionnelle" du directeur. Ce que montre l’ouvrage c’est que la contestation de cette autorité est bien ancrée dans la culture professionnelle, c’est à dire l’identité des enseignants. Et qu’ils savent très bien comment annuler facilement cette autorité fonctionnelle. Autrement dit, après le 1er tour gagné laborieusement au Parlement, les tenants de l’autoritarisme dans les écoles ont des soucis à se faire. Le 2d tour va se gagner sur le terrain et pas avec du papier...

Discrimination sociale

Le second champ d’investigation concerne le rapport aux parents. La culture professionnelle consiste à les tenir à l’écart de l’école, d’autant que certains savent très bien peser sur les équipes. Mais A Kilic montre que tous les parents ne sont pas traités de façon identique. "Le bon professionnel doit connaitre certaines lois sociales, dont celle qi dit qu’un élèves issu des classes populaires et d’une famille vue comme dysfonctionnelle a de grandes chances de connaitre un décrochage progressif, voire un échec dans sa scolarité... Des signes comme les prénoms ou la profession des parents intéressent les enseignants dans le jugement qu’ils vont avoir sur les élèves". En fait le livre montre surtout comment une directrice assez despotique joue des stéréotypes, même si ceux ci n’épargnent pas plus les enseignants que le reste de la société. A noter quand même l’engagement social d’une bonne partie des enseignants, notamment en Rep.

Ethnicisation des rapports scolaires

Dans ces familles, il y a celles des minorités. A Kilic étudie longuement le rapport des professeurs des écoles avec ces familles et leurs enfants. "Notre travail nous amène à affirmer l’existence de processus de catégorisation ethnique qui servent d’indices professionnels dans le jugement porté sur les élèves. Cette catégorisation existe indépendamment de la variable sociale", dit-elle. "L’utilisation d’explications ethniques pour analyser l’échec scolaire d’un élève reste cachée et n’a lieu qu’entre membres de la profession... Notre enquête de terrain montre qu’une norme très ancrée professionnellement - l’indifférence aux différences - est déstabilisée. Tout en restant très vivace dans les représentations des professeurs des écoles, elle se transforme dans le quotidien avec une attention accrue aux appartenances ethnoculturelles des élèves. Lorsque ces appartenances ou particularisme sont analysés comme sources de défaut d’intégration à l’école et à la nation, et sont à l’origine de jugements scolaires négatifs, nous sommes bien en présence d’une ethnicisation des rapports scolaires. Cette ethnicisation conduit à des situations de discrimination et de racisme envers une partie des usagers de l’école". Et l’auteure continue en expliquant que la laïcité "n’est plus un rempart pour faire de l’école un espace neutre".

Une vision partielle de la réalité

La critique est violente. Non seulement les professeurs des écoles auraient des préférences sociales mais ils auraient des comportements racistes et discriminatoires. Et en plus ils les cacheraient bien.

Des travaux sur les stéréotypes ont déjà montré que les enseignants y sont sensibles comme les autres catégories de la population. Mais ce n’est pas à ce niveau que se situe A Kilic. Elle élève ces stéréotypes , qui s’expriment dans des discussions informelles, au rang de culture professionnelle. S’il faut prendre au sérieux bien des enseignements de ces travaux, ils ont aussi leurs limites. D’abord celle de l’échantillon qui est bien réduit et qui a dépendu des affectations d’A Kilic. Peut-on réellement tirer des généralisations pour un métier qui compte plus de 300 000 agents d’un échantillon d’une quarantaine de personnes et de deux écoles sur 50 000 ? L’approche ethnographique prive aussi l’auteure de toute la dimension systémique des discriminations qu’elle dénonce. Regarder par le trou de la serrure ne donne qu’une vision partielle de la réalité.
François Jarraud

Extrait de cafepedagogique.net du 18.01.22

 
Additif du 13.01.22

Les non-dits de la culture professionnelle des enseignants du 1er degré (ouvrage)

"Au-delà des désaccords entre enseignants, l’unité de la culture professionnelle réside dans le fait d’être membre, c’est à dire de maîtriser le langage commun", estime Aksel Kilic qui propose de plonger dans "les coulisses" des écoles primaires. Docteure en sciences de l’éducation, c’est vraisemblablement sa thèse qui est ainsi reprise sous forme de livre pour présenter, au terme d’une démarche ethnographique favorisée par le fait d’enseigner elle-même dans deux écoles (avant de rejoindre l’Université de Créteil comme ATER), "la culture professionnelle informelle des professeurs des écoles".

Et pour l’auteure, il ne faudrait pas sous-estimer l’importance de "l’affiliation à la profession" qui permet à chacun "d’être reconnu par ses collègues", "de bénéficier de la protection du collectif et de s’inscrire dans des routines sécurisantes dans un métier difficile et complexe".

Cette culture se constitue "à la marge des prescriptions institutionnelles", elle en constitue "une interprétation". Elle est faite de rituels et de croyances. C’est ainsi que la différenciation sociale "est source de débats, voire de dilemmes parmi les enseignants", "actée comme (...) une sorte de vulgate sociologique (...) souvent utilisée comme un savoir prédictif de la réussite scolaire". Les "catégorisations ethniques" peuvent intervenir, notamment s’agissant des "gens du voyage". Autre élément de cette culture, une certaine méfiance à l’égard de la laïcité, un terme qui "renvoie à des acceptions très différentes" et dont l’auteure espère que la lutte contre les discriminations pourrait combler "une sorte de vide" laissé par cette valeur.

Et surtout l’auteure se demande si cette culture informelle qui fonde "la communauté professionnelle", si la constitution d’une "ligne de démarcation entre professionnels et profanes" n’empêche pas "l’épanouissement d’une communauté éducative qu engloberait aussi les familles".

"L’Ecole primaire vue des coulisses, la culture professionnelle informelle des professeurs des écoles", Aksel Kilic, éditions PUF, collection "Education et société", 240 p., 23 €

Extrait de touteduc.fr du 13.01.22

 

L’école primaire, vue des coulisses.
La culture professionnelle informelle des professeurs des écoles

Aksel Kilic
Collection : Education et société
Discipline : Sociologie et Sciences de l’éducation
Date de parution : 05/01/2022
Nombre de pages : 240
Code ISBN : 978-2-13-082636-1

Résumé

Cet ouvrage aborde l’école primaire et ses enseignants sous un angle original : à partir d’une enquête ethnographique dans les coulisses scolaires. Il dévoile le off de l’école primaire : sa face moins légitime, les marges de la scène officielle qu’est la classe et sa voix, dégagée des discours institutionnels, qui s’entend en salle des maîtres. L’ethnographie des coulisses mène à la découverte d’une culture professionnelle créée par le collectif enseignant, dont découlent des normes informelles qui contrôlent et régulent puissamment le quotidien professionnel. Ce point de vue éclaire également l’idée du partenariat avec les familles et révèle ainsi les jugements et les catégorisations que produisent l’école primaire et ses enseignants sur les usagers en fonction de leurs appartenances sociales et ethniques.

Sommaire

Introduction générale

Chapitre 1 : Présentation du corpus
1. À Louise-Michel
2. À Beauvoir
3. Sur le terrain, les collectifs enseignants dans les écoles
4. Présentation du corpus d’entretiens

Chapitre 2 : Le professeur des écoles aujourd’hui : la normativité du membership professionnel en lien avec la baisse de reconnaissance de la profession
1. « Des fainéants d’enseignants » : la blessure des professeurs des écoles
2. Une vocation contre le manque de reconnaissance
3. Cadeaux et reconnaissance symbolique

Chapitre 3 : Des collectifs enseignants qui forgent le « Nous » professionnel
1. Se former sur le tas dans les interactions avec les collègues comme norme professionnelle
2. Norme de résistance à la hiérarchie et formation du collectif professionnel

Chapitre 4 : Des rapports aux usagers catégorisés par des « savoirs sociaux coupables »
1. L’ingérence et le mépris des classes dominantes
2. L’indifférence par rapport à l’école et les lacunes éducatives des classes sociales dominées
3. Responsabiliser les familles populaires et leur donner les codes scolaires à travers des conseils éducatifs
4. Ethnographie des relations avec les usagers et du jugement enseignant au prisme des classes sociales à l’école Beauvoir

Chapitre 5 : Laïcité et ethnicité à l’école primaire : la difficulté professionnelle au prisme d’une tension entre universalisme et ethnicisation
1. L’indifférence aux différences : un principe ancré dans la profession ?
2. Dans les entretiens : une catégorisation ethnique interdite et dénoncée
3. L’ethnographie pour saisir l’ethnicisation des rapports scolaires : les catégories ethniques à Louise-Michel et Beauvoir
4. Culture professionnelle et laïcité scolaire aujourd’hui : le halal et le voile des parents

Conclusion Générale

Extrait de puf.com

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