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Méritocratie scolaire et désengagement collectif : une conférence de Cécile Darmon (Le Café)

16 septembre

Céline Darnon : Méritocratie scolaire et désengagement collectif
« Croire en la méritocratie scolaire, c’est penser que le seul déterminant de la réussite à l’école est le mérite des élèves, c’est-à-dire leur niveau d’engagement dans le travail scolaire. Cette croyance est relativement répandue, transmise et valorisée au sein du système éducatif » explique Céline Darnon, professeure de psychologie sociale à l’Université Clermont Auvergne. Lors de la Semaine Internationale de l’Éducation et de la Formation à Lausanne, elle a présenté un ensemble de recherches qui montrent que si, à un niveau individuel, la croyance dans la méritocratie est plutôt rassurante et permet aux élèves de maintenir un niveau d’implication élevé dans les tâches scolaires, celle-ci peut représenter un frein important au changement, en particulier, à la promotion de l’égalité à l’école.

Quelles conséquences de la croyance en la méritocratie ? Dans la croyance du « quand on veut, on peut ». Croire en la méritocratie, c’est croire que ce qui déterminerait la réussite serait la quantité d’efforts, la persévérance. C’est croire que les résultats de chacun sont l’aboutissement du mérite individuel en termes de capacité d’effort et de travail. C’est une croyance relativement répandue, en France et ailleurs. « Cette Croyance est particulièrement vive à l’école. Plus on étudie, plus on va loin dans les études, plus on croit en la méritocratie. Par exemple, les enseignants et enseignantes acceptent plus facilement les explications d’échecs quand les élèves ou étudiants mobilisent le registre de l’effort : je n’ai pas assez travaillé, je n’ai pas trop fait d’efforts… » explique Céline Darnon qui interroge donc l’impact du discours méritocratique sur les élèves, les enseignants mais aussi le système éducatif. Selon elle, cette croyance est à double tranchant.

Du côté des points bénéfiques, la chercheuse explique que croire en la méritocratie scolaire apporte un certain confort psychologique. Cette croyance permet de développer un sentiment de contrôle chez l’élève, sentiment qui permet la persévérance dans la tâche scolaire, le maintien des efforts. Croire en la méritocratie, c’est aussi croire en la mobilité sociale, en la possibilité pour les étudiants de première génération – ceux dont les parents n’ont pas décroché de diplôme supplémentaire, de réussir scolairement.

La méritocratie, un frein au changement

Pourtant, croire en la méritocratie est un frein au changement selon Céline Darnon. « La littérature scientifique est riche quant au rôle prépondérant du système éducatif dans la reproduction des inégalités. Théoriquement, tout le monde peut accéder à n’importe quelle position. C’est ce qu’on nomme l’égalité des chances. Pourtant, c’est à l’école que s’opère une sélection très importante » explique-t-elle. « Croire en la méritocratie, c’est considérer que cette sélection est exclusivement fondée sur le mérite ».

Céline Darnon appuie son propos sur les résultats de plusieurs recherches – françaises et américaines. Ces recherches valident les effets positifs de la croyance en la méritocratie scolaire chez les étudiants : plus d’engagement, meilleure estime de soi, croyance de la mobilité sociale… Mais, malgré un effet globalement plutôt positif, la croyance dans la méritocratie augmente l’impact de la performance sur le désengagement. C’est à dire que si l’élève réussit, il s’engage, en revanche, s’il est en situation d’échec, il se désengage des apprentissages plus rapidement.

Faire porter la responsabilité aux élèves pour mieux se désengager

Au niveau collectif, la croyance en la méritocratie engendre un désengagement collectif, fait porter beaucoup de responsabilité à l’élève. « Chaque individu serait responsable de ses réussites et de ses échecs » développe la chercheuse, « cela produit une surestimation du déterminisme individuel et une sous-estimation du déterminisme social et des barrières structurelles des systèmes éducatifs. C’est un mythe légitimateur qui contribue à justifier et à maintenir les inégalités entre les groupes ».

Autre résultat de ses recherches, la croyance en la méritocratie freinent l’utilisation de pratiques pédagogiques performantes – telles que la coopération, la différenciation… Pour les enseignants et enseignantes, l’explication échec ou réussite résiderait dans les efforts fournis, dans les capacités « innées » des élèves, dans la « qualité de l’enseignement » et dans l’environnement familial. « Cette croyance impacte le climat dans classe et la fréquence de l’utilisation des pratiques compétitives et/ou coopératives » ajoute Céline Darnon. « La croyance en la méritocratie scolaire est associée à l’usage de pratiques pédagogiques compétitives et au faible usage de pratiques coopératives. Plus on croit en la méritocratie, plus on accentue les écarts de performance entre les élèves selon le milieu social ».

La chercheuse conclut sa conférence en expliquant qu’un système méritocratique est un système idéal, voire utopique, car on ne peut jamais l’atteindre. « Le mérite est loin d’être le seul facteur de réussite ou d’échec scolaire ». Pourtant, « il faut continuer à promouvoir la méritocratie scolaire car c’est indispensable pour le maintien d’un sentiment de contrôle, de la persévérance, pour permettre aux élèves de base condition sociale de ne pas se résigner… Il faut cependant reconnaître que l’existence de la méritocratie ne signifie pas que seule la méritocratie détermine la réussite. Il s’agit de reconnaître le poids d’autres facteurs afin de limiter le risque de sur-attribution à des dispositions internes et les effets délétères qui y sont associés - sous-estimation de l’impact du milieu social, des enseignants, désengagement, faible soutien à l’innovation pédagogique, à la coopération et à la réduction des inégalités… »

Un discours bien différent de celui tenu par l’ancien occupant de la rue de Grenelle…

Lilia Ben Hamouda

Extrait de cafepedagogique.net du 16.09.22

 

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