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La méritocratie scolaire vue par Nicolas Mathieu, auteur de "Leurs enfants après eux", Actes Sud, prix Goncourt 2018 (entretien avec la revue Ballast, mai 2021)

5 mai Version imprimable de cet article Version imprimable

[...] Avez-vous l’impression qu’on vous en veut de ne pas servir le discours de la méritocratie scolaire, justement ?

« Les gens viennent lire pour oublier, alors que je voudrais faire exactement l’inverse : rendre la réalité tellement insupportable qu’on n’aurait plus d’autre choix que de la changer. »

Je ne sais pas si on m’en veut, mais on m’y ramène quotidiennement. Et ça me gonfle à un point que vous ne pouvez pas imaginer. (rires) On me dit « Votre truc, c’est vraiment pas très gai, chacun reste à sa place, il n’y a aucun espoir ». Dire ça, ça suppose que l’espoir est lié à une ascension sociale, ce qui est faux. Le progrès social n’est pas la garantie d’un accomplissement existentiel. Presque tout le monde reste à sa place et il y a des tas de gens heureux. Mais on ne supporte pas l’idée de la reproduction, de la fixité sociale — ce qui montre que l’état d’esprit des gens est complètement envahi par ce que j’appellerais une idéologie libérale. On pense qu’une vie réussie, c’est une vie marquée par l’ascension sociale, alors qu’il y a des tas d’autres manières de s’accomplir.

Extrait de revue-ballast.fr du 03.05.21

 
Leurs enfants après eux
Nicolas MATHIEU
Actes Sud, aôut 2018, 432 p.

Août 1992. Une vallée perdue quelque part dans l’Est, des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a quatorze ans, et avec son cousin, pour tuer l’ennui, il décide de voler un canoë et d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence.

Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt. Quatre étés, quatre moments, de Smells Like Teen Spirit à la Coupe du monde 98, pour raconter des vies à toute vitesse dans cette France de l’entre-deux, des villes moyennes et des zones pavillonnaires, de la cambrousse et des ZAC bétonnées. La France du Picon et de Johnny Hallyday, des fêtes foraines et d’Intervilles, des hommes usés au travail et des amoureuses fanées à vingt ans. Un pays loin des comptoirs de la mondialisation, pris entre la nostalgie et le déclin, la décence et la rage.

« AU DÉPART, ON POURRAIT TENTER CETTE HYPOTHÈSE : un roman, ça s’écrit toujours à la croisée des blessures. Ici, j’en verrais trois, disons les miennes.
D’abord, l’adolescence. J’ai été cet enfant qui finit, qui rêve de sortir avec la plus belle fille du bahut, et veut sa part du gâteau. Et puis la plus belle fille ne veut rien savoir, le monde reste insaisissable, le temps passe et c’est encore le pire. Il y aura des étés, des flirts, les poils qui poussent, la voix qui mue. Ce sera le plus beau de la vie, et le plus cruel aussi. Dans une histoire, j’essaierai de mettre des mots là-dessus, la cicatrice à partir de quoi tout commence.
L’autre plaie, ce serait celle du social et des distances. Quand j’étais petit, on m’a raconté un mensonge, que le monde s’offrait à moi tel quel, équitable, transparent, quand on veut on peut. Mais un jour, peut-être grâce aux livres, le voile s’est déchiré et j’ai commencé à comprendre. Cette leçon des écarts, des legs et des signes distinctifs, cette vérité des places et des hiérarchies, ce sera mon carburant.
Enfin, il y a ce départ. Je suis né dans un monde que j’ai voulu fuir à tout prix. Le monde des fêtes foraines et du Picon, de Johnny Hallyday et des pavillons, le monde des gagne-petit, des hommes crevés au turbin et des amoureuses fanées à vingt-cinq ans. Ce monde, je n’en serai plus jamais vraiment, j’ai réussi mon coup. Et pourtant, je ne peux parler que de lui. Alors j’ai écrit ce roman, parce que je suis cet orphelin volontaire. »

Extrait de actes-sud.fr de 2018

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