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La recherche sur les ZEP. Entretien avec Eric Plaisance (Bulletin OZP, n° 6, novembre 1994)

27 novembre 1994 Version imprimable de cet article Version imprimable

Bulletin de l’OZP n°6, novembre 1994

ENTRETIEN AVEC ERIC PLAISANCE

Éric Plaisance est professeur d’université à Paris V. Dans cet entretien, il présente les travaux de l’unité de recherche de sociologie dans laquelle il travaille. Il ne fait pas l’historique de la recherche sur les ZEP mais il évoque les différents champs d’observation de cette unité. Le point de vue est large et l’entretien, qui date de 1994, passionnant.

 

OZP - Vous qui vous êtes situé à l’origine des recherches sur les ZEP dans les années quatre-vingt, pourriez-vous reprendre l’histoire de ces recherches d’un point de vue à la fois actuel et transversal ?

Éric Plaisance - Je ne peux pas répondre de manière globalisante, pour des raisons de connaissance et de méthodologie, mais je peux parler des travaux de l’unité de recherche de sociologie de l’éducation du CNRS et de l’université Paris V. Ces recherches ont été la réponse à une demande du ministère de l’Éducation nationale et du ministère de la Recherche.

Les membres de l’unité de recherche de sociologie de l’éducation sur ce thème ont choisi de mettre l’accent sur les liens entre les changements éducatifs et la mobilisation des acteurs sociaux. En effet, ils se proposaient de repérer selon quelles logiques les acteurs sociaux et leurs groupes d’appartenance comprenaient les enjeux du changement officiellement impulsé et dans quelles conditions ils allaient accepter ou refuser leur participation, et d’étudier finement les choix qu’ils ont opérés dans les domaines des activités pédagogiques et du " partenariat " local. Cette orientation, sans chercher à minimiser ni les obstacles institutionnels, ni les pesanteurs sociologiques, visait à faire ressortir la marge d’autonomie des acteurs sociaux et leur contribution à la définition et à l’infléchissement des politiques en éducation.

OZP - L’unité de sociologie de l’éducation de l’université Paris V a-t-elle continué d’exploiter ce champ initial ou a-t-elle poursuivi dans d’autres directions ?

Éric Plaisance - Il y a eu, en fait, un certain nombre de prolongements. L’évolution des problématiques de recherche a donné lieu à des reprises de données à partir de différents angles. Enfin, la relance des zones d’éducation prioritaires et la volonté ministérielle d’associer plus étroitement désormais les actions en éducation et celles dans les domaines de l’habitat, de la vie sociale et de l’emploi, notamment dans le cadre des opérations de " Développement social des quartiers ", ont suscité des demandes récentes à l’égard de deux membres de l’équipe (Agnès Henriot-Van Zanten, Eric Plaisance), pour qu’ils continuent à suivre les évolutions de cette politique au niveau national et au niveau local.

L’analyse de contenu approfondie de 350 rapports de ZEP rédigés au bout de deux ans d’existence et communiqués par le ministre de l’Éducation a fait la part des actions directement tournées vers les apprentissages scolaires par rapport à celle des actions plus indirectes (lien social accru dans les établissements, collaboration avec des instances locales d’action sociale et culturelle). On a pu conclure que la " dérive animatrice " est extrêmement rare et qu’une grande partie des efforts supplémentaires en fonction de l’incitation ZEP se traduit par un travail plus intensif avec les élèves en difficulté, l’organisation de groupes restreints pour une amélioration des apprentissages, éventuellement la création des traditionnels Groupes d’Aide Psycho-Pédagogique. Ce travail a fait l’objet d’un chapitre dans le rapport collectif " La politique de zones d’éducation prioritaires et sa réalisation " et d’un article dans la Revue française de Sociologie.

Trois thèmes principaux ont été explorés. Le premier concerne les relations entre l’institution scolaire et les familles appartenant à différentes catégories sociales. On a étudié ces relations en analysant le degré de correspondance des modes de socialisation familiale et scolaire et les échanges effectifs entre les enseignants et les parents. Le deuxième concerne les rapports existant entre différents acteurs du champ éducatif : enseignants, travailleurs sociaux, élus locaux. Le dernier explore les éléments qui favorisent ou qui freinent l’innovation au plan local et la dialectique qui s’établit entre les dynamiques éducatives et d’autres dynamiques locales.

Les résultats de cette recherche font ressortir la nécessité de prendre en compte les conditions locales pour comprendre les représentations et les pratiques des acteurs en éducation. Ils ont permis de montrer que le " local " en éducation n’est pas seulement un lieu où s’appliquent des décisions prises ailleurs, mais un espace-enjeu, investi de façon croissante par différents groupes de familles, de professionnels et de militants, et jouant un rôle dans le changement éducatif et social.

Viviane Isambert-Jamati a repris, interprété et rédigé les données rassemblées par Nicole Giraudeau pour une monographie de la ZEP du XIXe arrondissement à Paris (60 entretiens, nombreuses observations et participations à des réunions).

OZP - En quoi ces recherches se particularisent-elles par rapport à d’autres, au CRESAS par exemple ?

Éric Plaisance - L’équipe de sociologie de l’éducation du CNRS et de Paris V avait en tête de mettre en évidence les contraintes et les obstacles, les éléments non évidents, et donc de ce point de vue elle s’est distinguée du CRESAS.

Le choix a entraîné un recueil de différents types de données, je l’ai déjà dit (V, Isambert-Jamati et N. Giraudeau) pour réaliser une typologie des actions prioritaires, ou des enquêtes de terrain, comme celles déjà citées (A. Henriot-Van Zanten).

Toutes ces études nécessitant des techniques variées (interviews, questionnaires) ont impliqué, du point de vue du type d’approche, une relative mise à distance plutôt qu’une immersion dans un groupe d’action. A mon avis, il n’y a pas de clivage selon l’axe qualitatif-quantitatif mais plutôt entre des recherches par recueil d’information auprès des acteurs et des recherches-actions impliquant les chercheurs comme intervenants agissants. Alain Léger et Maryse Tripier, en affirmant leur autonomie de chercheurs dès le tout début des recherches, ont amorcé la prise de distance, le refus d’implication pour ne pas se mettre dans la posture d’enseignants qui voudraient montrer que ce qui se passe est bien.

OZP - Peut-on citer les apports des recherches sur les ZEP, voire les apports du terrain même des ZEP à la recherche en éducation ?

Éric Plaisance - Au-delà du facteur personnel qui me semble premier, les chercheurs ont d’abord été sensibles à la problématique du partenariat, des acquisitions des élèves, venant du terrain. Dès la mi-85, Viviane Isambert-Jamati a montré que l’intérêt pour les apprentissages était majeur plus encore que la problématique du lien social.

Les recherches centrées sur le partenariat ont révélé que, dans les situations impliquant des acteurs inscrits dans une dynamique donnant lieu à la confrontation de logiques, la conjonction des logiques n’est pas donnée d’emblée : du coup la confrontation des interviews à propos des mêmes actions a fait apparaître les contradictions et les oppositions de logiques différentes. Par exemple, dans les travaux d’A. Henriot-Van Zanten à Chenôve, on voit que les travailleurs sociaux avaient tendance à se présenter comme les bons médiateurs entre les familles et l’école, et donc en concurrence larvée avec les enseignants. Alors que dans la ZEP de Paris (13e), Viviane Isambert-Jamati et Nicole Giraudeau ont trouvé que le départ d’un coordinateur très actif, mais de style charismatique, provoquait une retombée quasi totale dès la troisième année. En outre, le relatif échec des collaborations avec l’extérieur (centre sociaux...) a montré que l’Éducation nationale n’était pas la seule à manifester des réactions de repli et de crainte d’empiètement ; ça n’est pas un obstacle insurmontable mais il y a là une difficulté propre aux logiques sectorielles.

A partir de ces constats on peut suivre l’évolution des recherches selon tel ou tel facteur particulier ; en gros les chercheurs se sont réorientés :
- vers les politiques locales municipales comme A. Henriot à Oullins et Caluire (69), qui a repéré le rôle des classes moyennes, et leur influence dans les politiques municipales en parallèle avec les travaux sur les politiques urbaines ;
- au niveau local et municipal il y a prise en compte des données sociologiques et démographiques. Les sociologues ont un rôle difficile car ils doivent se situer en distance par rapport à ces données ;
- vers la question des savoirs (V. Isambert-Jamati), les savoirs scolaires ;
- vers le rapport au savoir (B. Charlot, E. Bautier, J. Y. Rochex) ;
- vers le thème public/privé, (Léger, Langouet).

Le thème de l’inégalité devant l’enseignement est toujours présent comme interrogation de fond, qu’il s’agisse de l’inégalité d’utilisation du public et du privé et de l’inégalité des résultats en fonction des classes sociales.

OZP - Qu’est-ce que le terrain ou la problématique liée aux ZEP ont apporté aux chercheurs ? est-ce qu’à votre avis cela a alimenté l’université Paris V ?

Éric Plaisance - Cela a peut-être permis à certains de s’orienter vers un autre objet, vers le partenariat, ou à s’intéresser plus particulièrement aux acquisitions des élèves. D’autres se sont plus tournés vers la sociologie des curriculum.

L’équipe de sociologie de l’éducation de Paris V souhaitait conserver une certaine distance méthodologique à l’égard du terrain.

OZP - N’y a-t-il pas un scepticisme fondamental dans ce souci de mise à distance, ou est-ce une attitude particulière à l’équipe de recherche de Paris V ?

Éric Plaisance - Non, c’est plutôt " une mise à distance critique " pour ne pas se trouver coincé devant des a priori, favorables ou non favorables ; sur le fond, les chercheurs impliqués dans cette analyse pensaient que c’était une voie souhaitable, dans la perspective de la réduction des inégalités, et donc ils prônaient un souci de mise à distance vis-à-vis de leurs propres options.
D’autres groupes de recherche, y compris de sociologie, ont pu soutenir des positions différentes : par exemple, que le travail de la sociologie serait de restituer la position subjective des acteurs, que le sociologue est " l’accoucheur " ou l’interprète de la pensée des acteurs. F. Dubet effectue une analyse interne de l’expérience des acteurs, mais leurs interprétations doivent être confirmées par les acteurs eux-mêmes. Sur les causes de l’échec scolaire, par exemple, le handicap socio-culturel peut être mis en avant, mais si les questions sont centrées sur les élèves dans la classe, ce sont les incapacités ou le non-travail des élèves qui émergent ; et dans ce cas précis l’échec scolaire d’un enfant donné est rapporté à ses incapacités internes, d’où le risque de dérive méthodologique : pour cela on peut lire l’article de J.-P. Bourgeois, " Comment les instituteurs perçoivent l’échec scolaire ", paru dans la " Revue Française de Pédagogie ".

OZP - En guise de conclusion, quel est, selon vous, l’apport le plus important des ZEP pour les praticiens ?

Éric Plaisance - L’articulation entre la démocratisation des carrières scolaires et des savoirs et les actions interpartenariales est vue, en général, d’une manière favorable. L’interpartenariat peut favoriser la démocratisation de l’enseignement, l’amélioration des carrières scolaires des enfants mais il peut aussi ne pas mettre en évidence cet objectif. Il n’est pas sûr que l’amélioration du lien social (entre éducateur du système et éducateur partenaire) soit en soi un gage de démocratisation de l’enseignement.

OZP - La reconnaissance institutionnelle des ZEP n’a-t-elle pas créé un champ de recherche centré sur l’école plutôt que sur les parents ou sur les enseignants ?

Éric Plaisance - Il est possible qu’il y ait eu, dans les années quatre-vingt, en partie à cause des ZEP, une revalorisation de la part d’initiative des acteurs liée à l’interrogation sur le devenir scolaire, aux recherches sur le développement des qualifications et à une meilleure diffusion des travaux de la sociologie anglaise, qui ont conduit à mieux connaître la réalité de la classe et à prendre conscience de l’importance des savoirs à l’école.

Propos recueillis par Marie-Claude Moreau et Michelle Proux

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