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Les inégalités territoriales entre centre-ville, métropoles et milieu rural : des analyses divergentes (Jacques Lévy, Institut Montaigne, Laurent Davezies... (dossier)

17 mars Version imprimable de cet article Version imprimable

Selon le géographe Jacques Lévy, "la pauvreté est maximale dans les centres des grandes villes"

Loin de l’image d’Épinal, les centres de grandes villes sont aussi des lieux de concentration de pauvreté de masse, a analysé le géographe Jacques Lévy, lors d’une table ronde organisée au Sénat le 10 mars 2021. Récusant la théorie du "ruissellement" des métropoles autant que l’idée de "dette" d’un territoire envers un autre, il pense que l’essentiel des politiques publiques va devoir engager une "coproduction de biens publics" .

"La pauvreté, qui est considérée par l’immense majorité des Français comme un problème insupportable qu’il faudrait régler de façon impérieuse, est surtout dans les centres des grandes villes en termes de masse, de proportion et d’intensité." Allant à rebours des images souvent véhiculées par les médias, le géographe Jacques Lévy, directeur de la chaire Intelligence spatiale à l’Université polytechnique Hauts-de-France, a brossé un tableau très nuancé des bienfaits de la métropolisation, lors d’une table-ronde organisée le 10 mars 2021 par la commission de l’aménagement du territoire et du développement durable du Sénat, sur le thème "Aménagement, égalité, cohésion des territoires : comment concilier métropolisation et développement territorial équilibré ?".

"Le phénomène de métropolisation fait couler beaucoup d’encre ces dernières années, il est parfois présenté comme une cause de l’aggravation des factures territoriales qui traversent notre pays, a posé Didier Mandelli, sénateur LR de la Vendée. Certains valorisent les effets d’agglomération et la croissance économique et démographique associés à la concentration de la richesse fiscale et économique, y voyant un moteur puissant pour le développement du pays ; d’autres soulignent a contrario les effets négatifs de la désertification issue de la métropolisation."

Jacques Lévy, qui a mené une analyse fine sur les territoires, est catégorique. "La pauvreté est maximale dans les centres des grandes villes, il diminue beaucoup dans le périurbain, et cela remonte dans l’infra-urbain, c’est-à-dire les zones hors d’influence des villes, qui représentent moins de 7% de la population, a-t-il précisé. Finalement c’est le rural qui est le plus proche des centres des grandes villes pour la pauvreté." Autre constat concernant cette fois-ci le revenu par habitant des territoires : les différences sont importantes entre les métropoles et les autres territoires, au profit de ces derniers, en tenant compte du coût du logement et de la mobilité. Avec un PIB de 55.000 euros par habitant en Île-de-France contre 33.000 euros en moyenne dans la France, soit quasiment le double, le rapport s’inverse quand il s’agit des revenus : 18.000 euros par habitant en Île-de-France contre 20.000 euros pour le reste de la France. "La vision classique consistant à dire que les villes sont riches et les campagnes sont pauvres, c’est vrai en termes de productivité mais c’est faux en termes de niveau de vie", a ainsi assuré le géographe.

"Distinguer le phénomène de métropolisation et les métropoles en elles-mêmes"
Mais comme l’a souligné Didier Mandelli, il faut "distinguer le phénomène de métropolisation et les métropoles en elles-mêmes". Car "il y a bien un phénomène de métropolisation mais ses effets sont inégaux en fonction des territoires, ainsi les 22 métropoles que compte notre pays d’un point de vue juridique sont marquées par une forte hétérogénéité entre elles, diversité géographique et démographique mais aussi dans leur dynamisme", a expliqué le sénateur de la Vendée. Dans le même esprit, des territoires qui ne sont pas à proximité d’une grande ville ou qui se situent dans des zones en difficultés, peuvent aussi s’en sortir très bien. En témoignent les exemples cités durant la table-ronde : la Vendée ou en Haute-Saône, Chaumont (Haute-Marne) et son cluster sur la prothèse, en témoignent.

"Il faut refuser absolument cette idée qu’il y a un bloc métropolitain homogène et un bloc périphérique, a insisté Pierre Veltz, ingénieur, sociologue et économiste. Il est vraiment temps de sortir de cette réflexion d’opposition entre les types de territoires." Et cela d’autant plus que la crise sanitaire que nous traversons a donné aux citoyens une nouvelle façon de voir la campagne. Un "nouvel imaginaire de la modernité", décrit par Valérie Jousseaume, géographe, enseignante à l’université de Nantes. Auparavant représentée par les villes, la modernité s’incarnerait maintenant davantage par les campagnes. "L’expérience de la Covid n’a fait qu’amplifier ce renversement des imaginaires", a indiqué la géographe. Un "tournant local, voire localiste", selon Pierre Veltz. Certains évoquent même une "revanche des territoires", avec le désir d’un grand nombre de Français de quitter les grandes villes pour la campagne. Expression récemment critiquée Jacqueline Gourault, ministre de la Cohésion des Territoires et des Relations avec les collectivités, dénonçant un climat de "guerre froide territoriale".

Coproduction de biens publics
L’idée qu’il ne faut pas opposer métropoles et territoires périurbains et ruraux est sur toutes les lèvres. Mais comment passer à la pratique ? "On ne doit pas penser le développement territorial sous la figure de la dette, a insisté Jacques Lévy, en allusion aux théories du ruissellement des métropoles sur leurs territoires environnants. Il n’y a aucune raison de penser que les villes devraient payer une dette, compenser, ruisseler en compensation de ce qu’elles prendraient aux campagnes, je crois plutôt aux théories du développement endogène ; l’avenir c’est plutôt l’idée que chaque lieu a ses avantages, ressources, potentialités, qu’il doit les cultiver, les valoriser, et bien sûr bénéficier de la solidarité mais dans une logique de projets." Dans ce cadre, l’essentiel des politiques publiques va être d’organiser une "coproduction de biens publics" (éducation, culture, urbanité, nature...). Les 2 milliards d’euros d’allocation de rentrée scolaire pourraient par exemple être bien mieux utilisés "dans une logique de coproduction de biens publics avec les enseignants et avec les élèves". "Pas la peine de construire des usines à gaz" du type contrats de réciprocité, a fustigé Jacques Lévy. Il aurait été plus utile de doter la région Île-de-France de pouvoirs métropolitains que de créer le Grand Paris, a-t-il ajouté. "Créons un gouvernement urbain à la bonne échelle. Les éléments de réciprocité prendront spontanément leur place."

Pierre Veltz se fait aussi l’avocat de "l’alliance des territoires". "On a parlé des métropoles prédatrices, locomotives, ce sont des métaphores qui ne poussent pas vraiment à l’action et qui ne sont pas justes au fond, a-t-il signalé, en revanche il existe un potentiel très important et en partie inexploré de création de valeurs économiques, sociales, et d’emplois dans des coopérations qui restent à inventer en grande partie entre les territoires métropolitains et leurs territoires environnants." Exemples avec l’énergie, la valorisation des espaces naturels, et même l’industrie.

"La taxe foncière pourrait être le nouvel impôt central"
"Aujourd’hui l’industrie est essentiellement rurale alors que les services sont regroupés assez largement dans les métropoles, a illustré Pierre Veltz. On pourrait imaginer davantage de coopération, il y a du gagnant-gagnant à développer, des formes de réciprocité, terme plus porteur que celui des oppositions dont il serait temps de sortir." Il s’agirait ainsi, sans toucher au périmètre actuel des métropoles, d’organiser les "coproductions".

Pour favoriser le financement de ces coproductions et doter les collectivités de davantage de moyens, c’est la taxe foncière qui est invoquée. "Le prix du sol est un indicateur de la valeur des lieux, qui est liée à l’intervention plus ou moins volontaire d’une multitude d’acteurs, une valeur produite par la société dans son ensemble", a détaillé Jacques Lévy, proposant ainsi que chaque propriétaire paye une cotisation pour avoir le droit de "privatiser" ces avantages. "Puisqu’on est à la recherche d’un impôt local de base pour remplacer la taxe d’habitation, la taxe foncière pourrait être le nouvel impôt central pour permettre aux collectivités de se doter d’un outil d’action, souligne le géographe, il s’agirait d’un impôt particulier d’un genre spécial, dont on pourrait faire, comme c’est le cas dans de nombreux pays, l’impôt de base du niveau local."

Extrait de banque des territoires.fr du 11.03.21

 

L’abandon des territoires par l’Etat, une réalité complexe
Un rapport de l’Institut Montaigne déplore la concentration des richesses dans les métropoles françaises, quand le dernier essai de Laurent Davezies estime que ce phénomène ne nuit pas forcément aux autres territoires.

Deux approches différentes mais qui, toutes deux, portent sur les inégalités de développement des territoires, une question majeure dont la crise des « gilets jaunes » a montré toute l’acuité. D’une part, le rapport de l’Institut Montaigne, cercle de pensée d’inspiration libérale, rendu public jeudi 11 mars, qui pourfend la concentration des richesses dans les métropoles. De l’autre, l’ouvrage de Laurent Davezies, expert des mécanismes du développement territorial, L’Etat a toujours soutenu ses territoires (112 pages, 11,80 euros), publié début mars au Seuil dans la collection « La République des idées ». A priori, leur analyse part d’un constat commun : celui d’une concentration économique et démographique en région parisienne et dans les métropoles. Mais les conclusions divergent nettement.

[...] L’étude de l’Institut Montaigne souffre cependant d’une approche unilatéralement basée sur une forme d’opposition systématique entre des métropoles fortes et dynamiques et des « territoires épars » voués au déclin. La réalité est beaucoup plus différenciée. Les poches de pauvreté existent aussi, et même plus, dans les métropoles. Le dynamisme se rencontre aussi, et même souvent, dans les villes moyennes et leur environnement.

Voilà un petit livre qui décoiffe et qui balaie pas mal d’idées reçues. Les « fractures territoriales », l’« explosion des inégalités », la sécession des métropoles et l’abandon des territoires périphériques ont donné lieu à une abondante littérature et servi de toile de fond au mouvement des « gilets jaunes ». Dans L’Etat a toujours soutenu ses territoires, Laurent Davezies déconstruit une approche par trop stéréotypée.

[...] les disparités de développement territorial, elles, ont reculé. « Les inégalités interrégionales de revenu disponible brut (RDB) par habitant n’ont cessé de se réduire depuis les années 1980 (et même depuis les années 1960) », note M. Davezies.

Extrait de lemonde.fr du 12.03.21

 

Inégalités : territoriales, peut-être, sociales, surtout.

Contrairement à la Grande-Bretagne ou à l’Allemagne, la France n’a pas connu de creusement des inégalités de revenus depuis dix ans. Les écarts entre les revenus bruts existent, voire s’accroissent, mais l’État Providence continue de lisser fortement ces inégalités en redistribuant une partie des richesses entre les actifs et les inactifs, entre les bas et les hauts revenus, et de ce fait, entre les territoires grâce aux impôts et aux prestations sociales.

[...] À l’école, la France souffre depuis des années de résultats en constante dégradation (le classement PISA en est l’illustration) et d’un déterminisme social extrêmement marqué au sein du système scolaire. Entre 2002 et 2017, le poids de l’origine sociale sur les performances des élèves de 15 ans a augmenté de 33 %, et 20 % des élèves sur tout le territoire sont en difficulté. En parallèle, les territoires sont exposés de façon inégale à des obstacles en matière d’éducation : dans les 10 % des communes les plus pauvres en 2016, le nombre d’enseignants de moins de 30 ans et des non-titulaires était deux fois plus élevé que dans les 10 % les plus riches. Autre exemple, le nombre de langues vivantes proposées varie fortement, de 2 à 7 selon l’établissement. La réussite des épreuves écrites du diplôme national du brevet en Île-de-France est enfin 2 fois supérieure dans les zones les plus aisés que dans les territoires en difficulté socio-économique. Autant de raisons pour lesquelles l’Institut Montaigne s’est prononcé, très tôt, en faveur du dédoublement des classes de CP et CE1 et REP et REP+.

Extrait de institutmontaigne.org du 14.03.21

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