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Résister à la déshumanisation de l’école. Adresse aux professeurs des écoles, par Alain Refalo, edit. Le Chapitre, sept. 2021 (entretien avec Le Café)

15 septembre 2021

Alain Refalo : Résister à la déshumanisation de l’école
Chef de fil des "désobéisseurs" sous Xavier Darcos et Luc Chatel, Alain Refalo, toujours professeur des écoles, reprend la plume pour dénoncer une évolution de l’école qu’il condamne. Pour lui, l’école publique est attaquée dans ses fondements mêmes par JM Blanquer. L’école est la proie de l’idéologie portée par le ministre et par un nouveau management agressif qui transforme en profondeur les rapports humains dans l’école. Indigné, il invite à les enseignants à se réapproprier le métier enseignant, dans sa noblesse et avec ses exigences. Pour lui ils doivent réagir aux annonces marseillaises d’E Macron. Il s’en explique dans cet entretien.

Votre ouvrage invite à résister à la déshumanisation de l’école. Mais c’est quoi cette déshumanisation ? Des exemples ?

La déshumanisation c’est la dégradation de la qualité des relations humaines entre enseignants que l’on cherche à diviser et entre enseignants et élèves du fait de l’introduction de méthodes de management qui créent davantage de pression et de souffrance. Elle se mesure à l’aune de la souffrance ressentie par les professeurs des écoles (PE). Ce livre leur est dédié.

Vous parlez de caporalisation et vous dites que le ministre menace la liberté pédagogique des enseignants. Des exemples ?

JM Blanquer est le ministre qui a le plus porté atteinte à la liberté pédagogique et à la liberté d’expression. On ne compte plus les directives, les petits livres de toutes les couleurs, les formations au plan français ou maths, tous moyens pour imposer de "bonnes" pratiques dans la classe. Il y a vraiment la volonté de brimer la liberté pédagogique et d’obliger à appliquer des méthodes issues de l’idéologie scientiste du ministre.

La pédagogie est niée par la volonté de caporaliser l’ensemble des enseignants en les obligeant à entrer dans des cases définies. On méprise l’expertise des professeurs et on leur impose des choix pédagogiques. C’est à cela que sert le Conseil scientifique mis en place par JM Blanquer. Les sciences de l’éducation sont vraiment mises de coté.

Un exemple ?

Un bel exemple ce sont les évaluations nationales qu’on a combattu de 2008 à 2012 avec succès. Elles introduisent un esprit de concurrence et obligent les enseignants à faire quelque chose qui n’a jamais marché : préparer les élèves à réussir des tests. C’est vraiment un reniement éthique pour les enseignants.

Vous dénoncez un "pilotage par les résultats". Ce n’est pas important les résultats

Il est important de savoir où en sont les élèves dans des classes de plus en plus hétérogènes. Mais pour cela les enseignants n’ont pas besoin d’évaluations nationales. Et les évaluations nationales ne servent pas à piloter le système car elles sont déconnectées de ce qu’on peut faire en classe. En fait avec ces évaluations on mesure surtout le niveau de soumission des enseignants. Or ce métier on ne peut le faire bien que si on est dans la sérénité.

Justement vous défendez "une autre conception du métier". N’est elle pas plus exigeante que ce que demande l’éducation nationale ?

Certainement parce qu’elle repose sur la confiance. Si l’institution ne fait pas confiance aux enseignants on va entrer dans un système où l’autoritarisme prime. On en arrive à un métier enseignant d’exécutant. Pour avoir du sens, le métier de PE nécessite de la capacité d’initiative. C’est là dessus que devrait porter la formation : la capacité à trouver la bonne réponse pour sa classe et non l’application de directives.

Vous défendez un rythme scolaire sur 5 jours ? pourquoi ?

La semaine de 5 jours c’est 5 matinées de cours au lieu de 4. Avec la semaine de 4 jours les journées de classe deviennent interminables. La rupture du mercredi est dommageable. Elle accentue les inégalités entre les élèves qui bénéficient d’un environnement culturel favorable et les autres.

Dans vos réponses vous donnez toujours la priorité à l’éthique du métier. L’éthique doit être le souci premier de l’enseignant ?

Oui car c’est un métier profondément éthique. Si je suis engagé dans ce métier dans les années 1980 c’est parce que c’est un métier où on peut transmettre des valeurs. J’ai toujours défendu l’idée d’une école qui défende les valeurs de fraternité, de respect et de solidarité. Dans quel autre lieu ces valeurs peuvent elles encore toucher les jeunes si ce n’est l’école ?

Si les enseignants résistent c’est parce que l’éthique de leur mission est remise en question. On a voulu forcer les enseignants à entrer dans des évaluations et un système d’aide qui installaient une école à deux vitesses. Ce qui est à l’opposé des valeurs que je défends. C’est suite à cela qu’en 2008 j’ai écrit à mon IEN qu’en conscience je refusais d’obéir.

Aujourd’hui le discours d’E Macron à Marseille rejoint ces questions. Il y a la volonté d’une transformation libérale de l’école avec un directeur supérieur hiérarchique qui serait un relais de l’institution, qui pourra choisir ses enseignants et les révoquer. C’est une déclaration de guerre à l’école. Il faut mettre un coup d’arrêt à ce plan dès maintenant.

Vous appelez à la "résistance pédagogique". Or on ne la voit pas sur le terrain où le ministre va de plus en plus loin sans résistance. Comment expliquez vous cela ?

De plus en plus les enseignants sont soumis à des pressions qui les tétanisent. Il y a aussi la frilosité des syndicats à sortir des sentiers battus. Une grève d’un jour, comme celle du 23, n’aura probablement pas assez d’impact même si elle est bien suivie. Ni Peillon ni Vallaud Belkacem n’ont réussi à entrainer les enseignants dans la Refondation. Après ce échec JM Blanquer surfe sur du velours. Les enseignants pensent ce qu’ils veulent mais ils obéissent.

Pourtant c’est dans leur quotidien que les enseignants doivent entrer en résistance. Si elle n’apparait pas alors le ministre aura gagné. La peur fera accepter ce qui est imposé. Mais ce ne sera pas sans conséquences sur la santé des enseignants. L’enjeu du plan Marseille est donc important.

Attendez vous quelque chose des présidentielles ?

Pour l’instant l’école ne semble pas à l’agenda des politiques. Peut-être le discours de Marseille ca t-il changer cela.

Comment les enseignants devraient ils résister ?

C’est à chaque enseignant à se réapproprier le métier. C’est déjà une forme de résistance. Ne plus se préoccuper des injonctions de l’institution. Etre soi-même le changement que l’on veut en redevenant maitre de son métier. Refuser d’être un simple exécutant. Développer l’esprit d’équipe et construire des projets conçus l’initiative des professeurs des écoles et qui montrent que l’école est un corps vivant qui ne se laisse pas détruire par une idéologie réactionnaire.

Le ballon d’essai d’E Macron à Marseille est très provocateur. Les directeurs d’école doivent refuser d’entrer dans ce processus qui veut faire d’eux des supérieurs hiérarchiques. Si face à cela les professeurs n’ont pas cette capacité de réaction, alors la porte sera ouverte à tous les projets qui mettront à mal les fondements de l’école républicaine.

Propos recueillis par François Jarraud

Alain Refalo. Résister à la déshumanisation de l’école. Adresse aux professeurs des écoles. Editions Chapitre.com ISBN 979-10-290-1172-6. 13€

Extrait de cafepedagogique.net du 15.09.21

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