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Deux articles extraits de "Parce que chaque élève compte", livre offert par le Café pour une adhésion

18 novembre

« Chaque élève compte » : Quand écrire est un acte militant
L’école fait son job. C’est un des messages portés par Fabrice Krot, Caroline Latournerie et Marguerite Graff. Tous trois enseignants, ils ont participé à l’écriture de « Chaque élève compte » (éditions de l’Atelier). Caroline et Marguerite sont professeures d’histoire-géographie au lycée Auguste-Renoir d’Asnières-sur-Seine. Fabrice Krot, aujourd’hui à la retraite, était instituteur, puis conseiller pédagogique à Châtenay-Malabry. Chacun à leur façon, ils ont innové pédagogiquement pour la réussite de leurs élèves, pour que « chaque élève compte ». Pour que Le Café pédagogique continue, profitez de notre offre et recevez ce livre en cadeau !

Être prof pour Caroline et Marguerite, c’est occuper une place privilégiée auprès de la jeunesse, place nourrie de rendez-vous presque quotidiens, en tout cas hebdomadaires. « Et cette place auprès de la jeunesse est un privilège, car elle met en relation le présent et le futur avec espérance. On est prof parce qu’on croit profondément en cette jeunesse. Et c’est un privilège, car la jeunesse est belle ! Elle peut être bruyante, fatigante, rétive, fragile souvent, mais elle est en demande de propositions et de réponses. Ses attentes nous obligent. Nous, enseignants, avons le goût de la jeunesse dans tous ses éclats. Nous les rencontrons à un moment de leur vie où ils sont en construction et nous sommes là pour les aider à s’accomplir, à se sentir à leur place ». Pour Fabrice Krot, être prof, « ce n’est pas délivrer une parole magistrale portée avec des arguments d’autorité, c’est au contraire aider les élèves à cheminer vers une réelle compréhension du monde qui les entoure d’une manière qui leur est abordable et qui leur permettra de se dépasser pour faire un saut conceptuel ». Ces trois visions du métier sont loin de celle prônée par l’avant-dernier occupant de la rue de Grenelle. Loin de la vision de l’école d’Épinal, où les élèves attendaient sagement que le savoir leur soit délivré. Pour ces trois profs, enseigner c’est se questionner, c’est se renouveler quotidiennement pour permettre aux élèves de développer leur esprit critique, de s’émanciper…

Le plaisir d’enseigner

Et être prof, c’est aussi, « rendre aux élèves leur fierté pour qu’ils se redressent. Les moments de grâce quand on a permis à un élève de vivre quelque-chose qui l’a déplacé, une lumière qui s’échange par le regard, parce qu’une idée a fait sens, ou parce qu’un mot, un encouragement l’a remis sur le chemin » expliquent Caroline Latournerie et Margueritte Graff. Pour elles, l’enseignement apporte des petites joies quotidiennes, celle des réussites individuelles des élèves, mais aussi du collectif. « On peut connaître avec toute une classe des grands moments de gaité, quand le cours fonctionne ». Le plaisir intellectuel n’est pas en reste dans l’acte d’enseigner selon elles. « La pédagogie et l’apprentissage constant nous nourrissent. Lorsque l’on se creuse la tête pour mettre en musique tel ou tel questionnement ou notion ou lorsque l’on Imagine des stratégies pour emmener jusqu’à une idée ».

Fabrice Krot, aujourd’hui à la retraite, a tout aimé dans le métier d’enseignant, « la relation aux élèves, la liberté pédagogique, le travail d’équipe, la recherche pédagogique, la remise en question permanente de son travail… ». Il n’est pourtant pas nostalgique « des lourdeurs administratives, de la méconnaissance du système scolaire chez de nombreux acteurs de l’école, du poids insupportable de la hiérarchie et de l’incompétence de certains hiérarques ».

Collaborer à « Chaque élève compte », un besoin pour les trois profs

Pour les trois profs, participer à la rédaction de « chaque élève compte » répondait au besoin de changer le regard sur l’école publique et surtout les élèves de quartiers populaires. « Lorsque j’étais conseiller pédagogique, j’ai animé la Maison des sciences. Un lieu pensé pour compenser le manque d’activités scientifiques dans les classes de ma circonscription » explique Fabrice Krot qui a présenté l’intérêt pédagogique de cette démarche dans un des chapitres du livre. « Il s’agissait de montrer que face au déterminisme social – de classe, de quartier…, il y a des actions qui peuvent être menées et qui portent leurs fruits. Les élèves des quartiers populaires sont donc capables de réussir comme les autres, il faut juste compenser lourdement l’écart culturel de départ, et ce, dès l’école maternelle ».

Caroline Latournerie et Marguerite Graff y ont raconté les débats sur la laïcité qu’elles ont animés en classe au lendemain des attentats de 2015. « Les jeunes attendent de l’école qu’elle leur explique les situations difficiles. Ils viennent avec l’espoir d’avoir des réponses. S’ils savaient déjà tout ou qu’ils étaient d’accord sur tout, alors l’école ne servirait justement à rien et nous non plus ! C’est bien pour leur permettre de construire leur propre réflexion, d’exercer leur libre arbitre, de leur offrir la possibilité de faire des pas de côté, d’éprouver le débat, c’est-à-dire la possibilité d’exprimer leurs avis, mais aussi d’accepter des opinions différentes, en ce sens, l’école est un lieu unique. Alors oui, pour aborder des questions vives qui tendent la société, il est nécessaire pour nous enseignants de nous préparer, d’avoir établi des relations de confiance avec les élèves et un climat sécurisant dans les classes. Quand ces conditions sont réunies, les cours autour des questions vives sont les cours les plus passionnants » commentent-elles.

Une école républicaine qui « fait le job »

Les auteurs et autrices réunis par Mohand-Kamel Chabane et Benoît Falaize partagent tous et toutes une volonté de « combler le gouffre qui s’aggrave entre ce que nous vivons au quotidien et les discours défaitistes, voir mortifères. Oui, les difficultés existent, mais les solutions aussi. Nous voulons témoigner que l’école républicaine, malgré les discours alarmistes « fait le job » et parfois de façon merveilleuse, d’abord parce qu’elle accueille tous les enfants, quels qu’ils soient. Et ensemble, chaque jour, nous faisons société, nous faisons république. L’école y parvient souvent mieux que le reste de la société… elle peut être fière de montrer le chemin » affirment Caroline et Marguerite. Et pour les deux enseignantes, enseigner auprès d’élèves étiquetés comme « difficiles », c’est vivre de beaux moments. « Nous leur faisons comprendre aussi cette chose toute simple et pourtant essentielle : « ici, aujourd’hui, pendant ce cours, je suis heureuse d’être avec vous ». Poser un regard positif sur eux, croire en eux, s’intéresser à leur histoire, à l’histoire de ces quartiers si décriés est une clé. Ils doivent sentir que nous faisons ce métier avec notre cœur et notre sincérité. Selon les classes, bâtir une relation de confiance peut prendre du temps, parfois plusieurs mois, pendant lesquels les élèves testent notre solidité, notre cohérence et notre équité vis-à-vis de tous, ainsi notre exigence vis-à-vis de nous-mêmes et notre engagement auprès d’eux. Une fois que la confiance règne, nous avons en main une baguette magique : alors, oui, presque tout est possible ! »

« Chaque élève compte », c’est le refus d’un pays qui se défie de sa jeunesse, qui s’enlise dans un regard négatif sur son école. C’est croire en l’éducabilité de tous les élèves.

Lilia Ben Hamouda

Kamel Chabane et Benoît Falaize, Parce que chaque élève compte. Enseigner en quartiers populaires. ISBN : 9782708253933

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Extrait de cafepedagogique.net du 16.11.22

 

"Parce que chaque élève compte" : Elsa Bouteville, son musée scolaire pour la paix et ses guides…

Un musée pour la paix, pour rappeler à quel point elle est fragile. Un musée pour dire haut et fort ce qui nous unit… C’est ce que propose Elsa Bouteville et sa classe de CM1/CM2 de l’école élémentaire [REP] Joliot Curie située dans le quartier de la Terre Plate à Bagneux. Un quartier qui a beaucoup fait parler de lui en 2006. Il fut le théâtre de la séquestration, la torture et la mise à mort du jeune Ilan Halimi. Pour Elsa Bouteville, il était important que les élèves se saisissent de ce drame pour comprendre les ressorts des préjugés. Elle en témoigne dans « Parce que chaque élève compte » (éditions de l’Atelier). En soutenant le Café pédagogique, vous obtenez ce livre en cadeau.

Sur la porte d’entrée du « Petit musée pour la paix » de l’école Joliot Curie de Bagneux, l’affiche donne le ton. Les lettres du mot Racisme sont barrées pour arriver au mot aimer. « On a barré les lettres C et S et mis le R à la fin, car, il ne faut pas être raciste, il faut s’aimer » explique Sitty Nourou, guide du jour. Mohamed-Anouar, second guide, ouvre la porte de cette salle transformée en musée. Fresque, portraits, citations, peintures, collages, poèmes, unes de journaux… ornent les murs de la grande pièce. Une grande table, « la table de la fraternité » est dressée, la table dont avait rêvé Martin Luther King où trône drapeau algérien et tissus wax qui font référence aux mémoires blessées. « Les mémoires blessées des gens qui ont souffert, des mémoires qui se transmettent de génération en génération » expliquent Sitty Nouro et Mohamed-Anouar. « On n’est pas des barbares » raconte Mohamed Anouar, « on voulait le montrer en faisant cette exposition. On voulait montrer que nous, on veut la paix et pas la guerre ».

Des fresques, des noms, des œuvres symbolisant la paix

Sur le premier mur, une immense fresque constituée d’une grande colombe tenant un rameau d’olivier et de petites colombes. « La colombe représente la paix » développe Sitty Nouro, « on a repris aussi la colombe de Banksy avec un gilet pare-balles et une cible, car on voit qu’elle est souvent attaquée. On a fini en collant du scotch sur lequel est écrit Fragile tout autour de notre œuvre pour faire le cadre, on voulait pointer que la paix est fragile ». « Y a aussi le rameau d’olivier dans le bec de la colombe » ajoute Mohamed-Anouar. « Le rameau d’olivier est dans toutes les religions, c’est quand Noé était sur son arche. Cela faisait longtemps qu’ils étaient sur l’eau, ils cherchaient un endroit où accoster. La colombe est revenue avec un rameau d’olivier, ça voulait dire qu’il y avait une côte pas trop loin. Depuis, c’est le symbole de la paix ».

Un second mur porte les noms de Schoelcher, Mandela, Malala, Luther King, rosa Parks… Autant de grands noms de l’histoire qui ont œuvré pour la paix et contre les discriminations et qui n’ont plus de secrets pour ces élèves de CM1/CM2. Tout comme le slogan « Touche pas à mon pote » qui « a été inventé après la marche des beurs pour montrer que les gens étaient solidaires, qu’ils en avaient assez des discriminations et que qu’ils voulaient lutter contre le racisme » explique Sitty Nouro.

Le troisième mur est un hommage à Ilan Halimi. Des dizaines d’affiches avec le prénom Ilan où chaque lettre laisse entrevoir le visage d’un des enfants de la classe. « On voulait montrer qu’on est tous Ilan, que lorsqu’on s’est attaqué à Ilan, on s’est attaqué à nous tous » raconte Mohamed-Anouar. Des dizaines de livres sont posés à même le sol, des livres sur la différence, la laïcité, les discriminations comme « Otto », « N’importe Crôa », « le cahier de Leila », « l’étoile d’Erika » … Des livres qui ont alimenté les discussions et les débats quotidiens qui animent la classe.

Des visiteurs de marque

La visite du musée dure près d’une demi-heure, les guides de l’exposition sont toujours des élèves de la classe. Outre les familles, beaucoup de personnes sont venues visiter le « Petit musée de la paix ». Une ancienne enfant juive sauvée par des justes qui a trouvé le travail des enfants magnifique. Un historien venu leur expliquer le conflit israélo-palestinien, « la guerre ce n’est jamais la solution, même lorsqu’on pense qu’une situation est injuste » résume Sitty Nouro. Jean-Louis Bianco, ancien ministre et président de feu l’observatoire de la laïcité, acteur clé du mouvement « Touche pas à mon pote » … Autant de personnes, reparties bien souvent la larme à l’œil, qui ont salué le travail effectué, la richesse des réflexions des enfants.

Un hommage à Ilan Halimi

Si dans la classe d’Elsa Bouteville, Martin Luther King, Malala, Nelson Mandela ou encore Rosa Park n’ont aucun secret pour les élèves, les Streets artistes, Banksy, Goin ou JR, le chanteur grand corps malade aussi. Les CM1/CM2 travaillent sur le racisme, la paix, la laïcité à travers des disciplines telles que l’histoire, la littérature, l’EMC, l’éducation artistique et culturelle… La lutte contre les discriminations passe par un projet ambitieux lié au prix Ilan Halimi décerné tous les ans par la DILCRAH – Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT. « Un prix qui vise à récompenser celles et ceux qui se mobilisent et qui, par leur créativité et leur inventivité, s’engagent pour faire reculer les préjugés » peut-on lire sur la page dédiée du site.

Ilan Halimi, c’est ce jeune homme enlevé, séquestré et torturé, car juif. C’était en 2006. Le « gang des barbares », composé de jeunes de la cité de la Pierre-Plate à Bagneux dont Youssouf Fofana se revendiquait le chef, avait ciblé le jeune homme, car selon eux, être juif, c’est être riche. Un fait d’hiver qui a bouleversé la France et les habitants de la cité du gang dans laquelle Ilan avait subi torture et sévices.

Enseignante depuis douze ans dans l’école Joliot Curie, cela fait longtemps qu’Elsa travaille sur la laïcité et sur les discriminations avec ses élèves de cycle trois. Elle a même écrit un article dans le livre « Les territoires vivants de la République » que le café pédagogique vous présentait en septembre 2019.

« Y avait un véritable enjeu symbolique à travailler dans le cadre du prix Ilan Halimi avec les élèves. Ils vivent dans cette cité, savent qu’il s’y est passé quelque chose de grave avant leur naissance, mais sans réellement savoir ce qu’il en est » explique l’enseignante. Alors en décembre dernier, pour lancer le projet, elle se rend avec ses élèves au pied de l’immeuble dans lequel a eu le lieu le drame et leur raconte ce qui est arrivé à Ilan Halimi. Elsa les a ensuite envoyés enquêter auprès de leur famille et des habitants du quartier. « Ils devaient demander ce que représentait pour eux la fresque de Combo « Diversité » qui orne les murs d’un immeuble de Sarcelles dans le Val-d’Oise et sur laquelle est écrit « Quand j’étais petit, il y avait des musulmans, des juifs, des chrétiens, des noirs et des blancs… c’étaient juste des copains » ». Une enquête qui a permis de délier les langues. Parents, voisins, amis racontent aux élèves qu’ils ont usé les bancs du même collège que les membres du gang, ils racontent l’horreur lorsqu’ils ont su ce qui s’était produit à deux pas de chez eux… « Je n’étais pas complétement rassurée quand j’ai envoyé les enfants enquêter, mais finalement, j’ai l’impression que cela a permis de faire circuler une parole qui était tue jusque-là » confie Elsa.

Elsa a semé des petites graines de tolérance dan l’esprit de ses élèves, elle leur a permis d’aiguiser leur esprit critique et surtout de comprendre que la guerre n’est jamais la solution. « On n’aborde jamais ces sujets avec nous les enfants », conclut Sitty Nouro, « alors que c’est très important. Nous, on ne veut pas de guerre, on ne veut pas de violence. Y a toujours d’autres solutions ». On va se battre pour que ça n’arrive plus et peut-être que, nous aussi, on finira au Panthéon » ajoute, malicieux, Mohamed-Anouar.

Alors, peut-être que pour un monde meilleur demain, faut-il juste donner les clés de décryptage de notre société aux enfants ? Leur donner plus la parole ? Finalement, leur analyse et leurs propositions semblent plus mesurées et humanistes que bon nombre de « grandes personnes » ou même de politiques.

Lilia Ben Hamouda

Kamel Chabane et Benoît Falaize, Parce que chaque élève compte. Enseigner en quartiers populaires. ISBN : 9782708253933
Parce que chaque élève compte, par Kamel Chabane et Benoît Falaize, Préface de Nadir Dendoune et postface de Philippe Meirieu, Editions de l’Atelier, rentrée 2022

Extrait de cafepedagogique.net du 10.11.22

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