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L’intersectionnalité : entre cadre méthodologique, usages émancipateurs et usages identitaristes, article de Philippe Corcuff dans "Attac : les possibles", 32, été 2022

27 juin

L’intersectionnalité : entre cadre méthodologique, usages émancipateurs et usages identitaristes
par Philippe Corcuff

La galaxie de l’intersectionnalité enrichit la pensée critique et les mouvements sociaux émancipateurs, contrairement aux caricatures qui la visent aujourd’hui dans les espaces médiatique, intellectuel et politicien. Cependant certains de ses usages rencontrent aussi des limites, dont deux seront privilégiées ici : des ambiguïtés épistémologiques et des adhérences identitaristes.

Sommaire
Repères épistémologiques et politiques d’une interrogation sur la notion d’intersectionnalité
Apports de l’intersectionnalité à la pensée critique et aux mouvements émancipateurs
De la panique morale dite « républicaine » au livre de Noiriel et Beaud
Ambiguïtés épistémologiques autour de l’intersectionnalité
Sur les fils identitaristes dans l’intersectionnalité
En guise de conclusion

La notion d’« intersectionnalité » est une des notions qui clivent aujourd’hui le débat intellectuel et politique en France, en générant fréquemment caricatures et manichéismes concurrents, trop souvent dans une large méconnaissance de ce dont on parle [1]. Je voudrais tenter ici de clarifier des problèmes en jeu dans ces controverses, en retrouvant le goût de la nuance, qui devrait être un des repères cardinaux d’une théorie critique renouvelée comme d’une pensée de l’émancipation réinventée.

Repères épistémologiques et politiques d’une interrogation sur la notion d’intersectionnalité
Je mènerai mon investigation sur la notion d’intersectionnalité à partir de certaines coordonnées épistémologiques et politiques. Car le souci de la complication des questions ne débouche pas nécessairement sur une bien incertaine « neutralité ». La boussole à la fois épistémologique et politique qui me permet de m’orienter a principalement pour axes :

La notion d’intersectionnalité constitue un cadre méthodologique heuristique pour les sciences sociales et la théorie critique et une boussole utile pour les mouvements émancipateurs, dans le sens où elle incite à prendre en compte une pluralité de dominations et leurs croisements.
Cependant, il existe des usages identitaristes de l’intersectionnalité, dommageables pour les sciences sociales et la théorie critique, en les faisant régresser vers des formes d’essentialisme tendant à figer les processus sociaux dans des essences homogènes et durables, comme pour les mouvements émancipateurs, en freinant leur renouveau dans la direction souhaitable d’une ouverture et d’une hybridation identitaires réévaluant la place des individualités singulières, dans leurs articulations et leurs tensions avec les espaces communs [2].
L’identitarisme est appréhendé comme une « formation discursive » (au sens de Michel Foucault [3]) dotée d’intersections et d’interactions avec deux autres formations discursives en dynamique dans les espaces publics français depuis le milieu des années 2000 : l’ultraconservatisme et le confusionnisme [4]. L’identitarisme réduit les personnes et les groupes à une identité principale, homogène et fermée, par exemple une identité nationale ou une identité religieuse ; une identité positive valorisée ou une identité négative dénoncée. On se doit de distinguer l’identitarisme de l’identité : l’identitarisme c’est en quelque sorte une pathologie de l’identité. L’ultraconservatisme renvoie à des mélanges idéologiques associant plus ou moins xénophobies (dont la xénophobie anti-migrants, l’islamophobie et/ou l’antisémitisme), sexisme et homophobie dans un cadre nationaliste fantasmant « un peuple » homogène culturellement, un peuple-nation. Le confusionnisme concerne le développement d’interférences entre des postures et des thèmes d’extrême droite, de droite, de centre droit macronien, de gauche modérée dite « républicaine » et de gauche radicale. Dans le contexte de recul du clivage gauche/droite et de crise de la notion de « gauche », le confusionnisme bénéficie principalement à l’extrême droitisation.
Le travail intellectuel professionnel dans les sciences sociales critiques et dans la philosophie politique critique n’est pas « neutre » axiologiquement et politiquement vis-à-vis de la question de l’émancipation. Il n’est pas pour autant fusionné avec l’action militante. Travail intellectuel professionnel et action militante sont vus comme des « jeux de langage » (au sens de Ludwig Wittgenstein) autonomes, adossés à des types d’« activité » et à des « formes de vie » distinctes [5], dotés d’intersections, d’interactions et de dialogues. Du côté du « jeu de langage » académique, ce qui importe n’est pas alors « la neutralité », mais un équilibre entre engagement et distanciation dans le sillage de Norbert Elias [6]. Cela suppose d’envisager des relations entre universitaires et mouvements émancipateurs « qui respectent l’autonomie des uns et des autres », selon l’heureuse formule d’Audrey Célestine, d’Abdellali Hajjat et de Lionel Zevounou [7].
C’est sur cette double base épistémologique et politique que les apports de l’intersectionnalité et les problèmes posés par certains de ses usages pourront être évalués.

Extrait de france.attac.org du 17.06.22

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